Le problème de la relation du corps et de l’esprit

Troisième partie : l'identité de l'esprit et du cerveau

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

La théorie de l’identité "type à type" de l’esprit et du cerveau

Certains philosophes d’allégeance matérialiste disent que les états mentaux sont identiques aux états ou processus neurophysiologiques qui se déroulent dans le cerveau. Le philosophe australien J.J.C. Smart (1920- ) et d’autres formulèrent la théorie de l’identité de l’esprit et du cerveau. Plus précisément, selon cette théorie, tout état mental - tel que croire, désirer, espérer, aimer, éprouver de la douleur, etc. - est identique à un seul et unique état neurophysiologique du cerveau. Évidemment, l’état actuel des neurosciences ne permet pas de spécifier exactement quels sont les types d’états cérébraux qui sont identiques aux types d’états mentaux. Qu’importe, pense le théoricien de l’identité, les neurosciences nous le révéleront bien un jour!

Idéalement, le théoricien de l’identité voudrait en arriver à formuler les énoncés d’états mentaux comme "Je suis en amour" sous la forme : "Aimer est identique à la stimulation xyz à la vitesse v, au taux r, dans la région 2304 du cerveau!" Après tout, les découvertes scientifiques ne sont que des identités ayant cette forme. Benjamin Franklin (1706-1770) n’a-t-il pas découvert que l’éclair est identique à des décharges électriques ? Et le physicien écossais James Clerk Maxwell (1831-1878), ne nous a-t-il pas appris que la chaleur est identique à la vitesse moyenne de l’énergie cinétique des molécules ? Et la chimie moderne, que l’eau est identique à un ensemble de molécules H2O ? On pourrait multiplier les exemples. Pourquoi, demande dès lors le théoricien de l’identité, en serait-il autrement pour l’esprit ? Un beau jour, espère-t-il, les neurosciences nous révéleront bien ce à quoi l’esprit est identique.

Un dernier point. La théorie de l’identité est en réalité une théorie de l’identité entre des types de chose, des états mentaux, d’une part, et des états cérébraux, d’autre part. C’est pourquoi on la qualifie souvent de théorie de type à type. Les êtres humains éprouvent généralement de la douleur physique lorsqu’ils posent une main sur une surface chauffante. C’est là un type d’état mental. Selon le partisan de la théorie de l’identité, à ce type d’état mental devrait correspondre un type ou un genre de "trame" ou de "circuit" neurophysiologique. Le type éprouver de la douleur physique serait identique à tel et tel type d’état ou processus neurophysiologique.

La théorie de l’identité type à type est confrontée à de sérieuses objections

Première objection. La théorie de l’identité nous place devant un dilemme. Pour le voir, demandons-nous d’abord : quand on nous dit que "l’état mental x est identique à l’état cérébral z" que veut-on dire au juste par le mot "identique" ? En règle générale, si on dit que quelque chose est identique à une autre, on veut dire que si on compare deux objets matériels, deux voitures ou deux montres par exemple, il en ressort que deux ensembles de caractéristiques sont communs. Appliquons ceci à l’état mental de la douleur et à l’état cérébral qui lui correspond. Une douleur, par exemple, est personnelle, intérieure et mentale. Par hypothèse, on dira que l’ensemble des caractéristiques de la douleur est commun à celui de l’état neurophysiologique du cerveau. S’il en est ainsi, alors on fait face à un dilemme. De deux choses l’une : ou bien les caractéristiques de la douleur sont personnelles, intérieures et mentales, ou bien elles ne le sont pas. Si elles le sont, alors le théoricien de l’identité ne s’est pas débarrassé complètement de l’esprit puisqu’on peut y référer au moyen des caractéristiques évoquées. Si, en revanche, elles ne le sont pas, alors il n’y pas du tout de "douleur" qui puisse être identifiée, et la théorie de l’identité est sans objet.

Deuxième objection. On ne s’entend pas sur les types d’états mentaux. Avant de prétendre identifier un état mental à un état physique, il faudrait d’abord savoir précisément quels sont les types d’états mentaux qui existent réellement et les différences qui existent entre eux afin de ne pas confondre un état cérébral avec un autre. Or sur ce point, l’unanimité parmi les philosophes est loin d’être acquise. L’état mental de la croyance paraît distinct de celui du savoir; quoique que savoir implique la croyance, mais dans quel mesure au juste ? Pour certains, une émotion comme la colère ne comporte pas de savoir; elles sont totalement irrationnelles. D’autres philosophes pensent le contraire.

Troisième objection. Enfin, il est exagéré d’espérer que pour tout type d’état mental il y ait un seul et unique type d’état neurophysiologique auquel il soit identique. À supposer que l’amour que j’éprouve pour ma femme soit identique à un certain état de mon cerveau, il paraît exagérer de croire que quiconque aime sa femme doive avoir une état cérébral identique dans son cerveau. De plus, même s’il est vrai que chez tous les humains les douleurs physiques sont identiques à un type de processus neurophysiologique se déroulant dans le cerveau humain, il n’est pas exclu que dans une autre espèce, par exemple les souris, il puisse y avoir des douleurs qui soient identiques à un autre type de processus neurophysiologiques. À cet égard, le philosophe Ned Block a parlé de "chauvinisme neuronal" pour qualifier la théorie de l’identité, car elle fait des êtres humains, les seuls animaux à être dotés de neurones, les seuls à avoir des états mentaux. Mais rien ne l’assure.

La théorie de l’identité de token à token

Cette dernière objection conduisit bon nombre de partisans de la théorie de l’identité type à type à affaiblir leur prétention. Ils se contentèrent maintenant d’affirmer des identités occasionnelles, "au coup par coup", entre état mental et cérébral particulier, et ils nièrent l’existence d’entités générales entre types d’état mental et types d’état cérébral. On parle dès lors de théories de l’identité de token à token.

La distinction "type/token" ou "type/occurrence" est due au philosophe américain Charles Sanders Peirce (1839-1914). Un type est une notion générale, alors qu’un token est un particulier, une occurrence du type. Un moyen simple de saisir cette distinction, c’est de se demander combien il y a de mots dans la phrase suivante : "Le chat est sur le lit." Il y a deux réponses à donner : cinq ou six. Si on s’en tient aux types de mots, on en compte cinq; par contre, si on s’en tient aux tokens ou aux occurrences des mots, alors la réponse est six.

Selon cette nouvelle version de la théorie de l’identité, pour toute occurrence particulière d’un état mental, il y aura une occurrence d’un état neurophysiologique particulier à laquelle cette occurrence particulière de l’état mental est identique.

Mais cette nouvelle version est vulnérable à l’objection fatale suivante : puisqu’il n’y a plus d’état neurophysiologique type auquel serait identique un type d’état mental, alors, si deux personnes qui sont dans le même état mental sont dans des états neurophysiologiques différents, qu’est-ce qui fait de ces états le même état mental ? En d’autres termes, si moi et ma copine sommes en amour, alors qu’avons-nous en commun qui fait que nos différents états neurophysiologiques constituent le même état mental de l’amour ?

La réponse à cette question embarrassante est venue d’une autre théorie de la relation corps-esprit, appelée fonctionnalisme. La réponse du fonctionnalisme à la question : "Qu’est-ce qui, deux états neurophysiologiques différents, fait qu’il s’agit de token du même type d’état mental?" est: "C’est la fonction des états neurophysiologiques particuliers."

© CVM, 1997