Le problème de la relation du corps et de l’esprit

Quatrième partie : le fonctionnalisme

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

Selon le fonctionnalisme, l’esprit est comparable à une machine, à l’ordinateur en particulier. Le fonctionnalisme en philosophie s’inscrit dans la foulée de la recherche en intelligence artificielle. Alan Mathison Turing (1912-1954) joua un rôle capital dans la conception des ordinateurs tels que nous les connaissons aujourd'hui. Avec le mathématicien américain, John von Neumann (1903-1957), ils préparèrent le terrain et rendirent possible la révolution informatique. Turing concevait l'esprit comme une machine automatique à résoudre des problèmes, machine qui est au fondement de la technologie informatique moderne. La "machine de Turing" comme on la nomme à présent, est une pure abstraction en ce sens qu'elle n'est pas une machine réalisée physiquement, mais une conception purement théorique. Elle peut effectuer toutes les opérations possibles, même si certaines ne sont pas réalisables en pratique. On peut se la représenter comme une longue bande formée de carrés sur lesquels se trouvent des chiffres, ou à l'occasion, un blanc. La machine, composée d'un automate et munit d'un lecteur, lit un carré à la fois et peut faire bouger la bande pour lire d'autres carrés, en avant ou en arrière. L'automate peut imprimer d'autres symboles, ou bien en effacer. Les états internes de l’automate sont spécifiés par ce qu’on appelle une table d'états. Des entrées (inputs) de départ causent divers états internes qui, à leur tour, causent ou produisent des actions en sortie (outputs). Selon le fonctionnalisme, l’esprit, tout comme la machine, c’est l’ensemble des relations de cause et d’effet des états mentaux internes.

La distributrice à sandwichs

Examinons une machine fort simple. Supposons que nous voulons concevoir une distributrice à sandwichs. Elle doit répondre à diverses exigences :

1- Elle émet un sandwich en retour de 2$.
2- Elle accepte les pièces de 2$ et de 1$.
3- Elle attend un second 1$ si le total n'y est pas.

Notre machine doit garder trace des crédits. Pour ce faire, elle doit comporter un état interne, E1, qui enregistre le fait que le compte est bon ou non; elle doit également comporter un état interne, E2, qui déclenche la livraison du sandwich. La table des états internes suivante résume toutes ces exigences.

Table des états internes de la distributrice à sandwichs

Entrées (inputs)

État E1

État E2

Sorties (output)

Insertion d'un 1$

Attendre un autre dollar. Si oui, aller à E2. Si non ne pas aller à E2

Autoriser la transaction.

Émettre un sandwich.

Insertion d'un 2$

Aller à E2.

Autoriser la transaction.

Émettre un sandwich..

 

Pour chacun des états internes (E1 ou E2), et pour chaque entrée possible (1$ ou 2$), la table nous informe du déplacement d'un état interne à l'autre et quelle est la sortie (l'output) possible : sandwich ou attente d'un second dollar. Ici E1 et E2 sont des états internes qui sont identifiables de manière fonctionnelle, en ce sens qu'ils sont identifiés par la façon dont ils sont reliés causalement dans la table des états. Par exemple, l'insertion d'une pièce de 1$ ou de 2$ dans la distributrice cause l'état interne E1, lequel, si la condition est remplie, cause à son tour l'état E2, l'émission d'un sandwich.

Le fonctionnalisme est une théorie qui définit l’esprit de cette façon, c'est-à-dire en termes de relations causales des états mentaux. La théorie fonctionnaliste comporte trois types de spécification : (1) les spécifications d’entrées, les spécifications qui stipulent le genre de choses qui causent les états mentaux chez les personnes; (2) les spécifications des états internes qui décrivent les interactions causales des états mentaux; et (3) les spécifications de sorties qui disent quels genres d’action ou de comportements sont causés par les états mentaux.

Prenons un exemple simple. Supposons que je crois qu’il pleut. Mon état mental interne de croyance est causé (est l’effet) par le fait, par exemple, que je vois de la pluie tomber du ciel. Cet état mental interne cause à son tour le fait que j’apporte avec moi mon parapluie. Bien entendu, ma croyance qu’il pleut cause le désir de ne pas être trempé, lequel, à son tour, cause l’action de prendre le parapluie.

Table des états internes de la croyance qu’il pleut

Entrées (inputs)

État E1

État E2

Sorties (output)

Je reçois une goutte ou deux.

Vérifier s'il pleut. Si oui, aller à E2. Si non, ne pas aller à E2.

Croire qu'il pleut

Prendre un parapluie.

Je vois de la pluie tomber.

Aller à E2.

Croire qu'il pleut.

Prendre un parapluie.

Un argument en faveur du fonctionnalisme des états mentaux

À la différence de la théorie de l’identité, le fonctionnalisme n’est pas visé par l’objection de "chauvinisme". Pour lui, les états mentaux peuvent être réalisés de multiples façons, sur différents supports physiques, pas nécessairement dans un cerveau humain. En effet, un état mental interne c’est un état fonctionnel, c'est-à-dire qui est relié causalement à d’autres états mentaux. Ressentir de la douleur, par exemple, c’est se trouver dans un état mental interne pouvant résulter de certaines entrées sensorielles comme la sensation de brûlure (en posant par exemple la main sur une plaque chauffante) lequel, à son tour, cause ou engendre certaines actions ou comportements (retirer sa main en vitesse). Or cette analyse vaut pour tous les êtres susceptibles d’éprouver de la douleur : les humains, les chats, le chiens et...les Martiens.

Voici un peu de science-fiction. Supposons que des Martiens atterrissent sur notre planète et qu’ils apprennent notre langue et notre histoire. Ils apprennent par exemple que Jacques Cartier a découvert le Canada en 1534. Or un des Martiens meure et, suite à l’autopsie pratiquée sur lui, les médecins terriens découvrent, à leur grand surprise, que le système nerveux du Martien n’est pas constitué d’une moelle épinière et d’un cerveau comme le sont tous les humains. Allons-nous attribuer un esprit et une conscience à ces êtres étranges ? Oui, répond le partisan du fonctionnalisme. Car, même si les états mentaux des Martiens se trouvent réalisés sur un "support" physique différent du nôtre, il demeure que leurs états mentaux ont la même fonction que nous, c’est-à-dire que ce ont les mêmes relations causales que les nôtres. Des cerveaux, des ordinateurs, des extraterrestres, et bien d’autres systèmes peuvent avoir des croyances pourvus seulement qu’ils soient les effets des mêmes causes et qu’ils produisent les mêmes résultats.

Vous et moi pouvons aimer, donc avoir le même état mental interne amoureux, sans pour autant que nos cerveaux soient dans le même état neurophysiologique. Croire, désirer, espérer, éprouver de la douleur ou de la joie, aimer, etc., sont des états fonctionnels assurant le maintien du "système humain". Un état mental est donc une croyance ou un désir selon les causes et les effets qu’il l’a engendré et qu’il engendre, et non en vertu de la matière dont est constituée son support physique.

La nature du fonctionnalisme

À ce compte, on peut se demander pourquoi le fonctionnalisme est considéré comme une philosophie matérialiste puisque le support physique lui importe peu; tout ce qui a de l’importance à ses yeux étant la fonctionnalité des états mentaux ou de l’esprit ? L’un des fondateurs du fonctionnalisme, Hilary Putnam (1925- ), affirme même que le fonctionnalisme est compatible avec le dualisme ! Il n’y a pas d’implication logique entre le fonctionnalisme et le matérialisme (voyez son article : "La nature des états mentaux", Les Études philosophiques, juillet/septembre 1992, p.323-335). Car de la prémisse qu’il existe des états mentaux qui sont reliés causalement de la façon dont nous l’avons expliqué, il ne s’ensuit pas que ces états mentaux soient de nature matérielle ou physique. Le fonctionnalisme implique seulement que tous les états mentaux sont tout autant des effets que des causes, sans plus. Il apparaît cependant peu plausible de croire qu’il existe des causes et des effets qui ne soient pas de nature physique. Par conséquent, si le fonctionnalisme est vrai, alors le matérialisme devrait l'être aussi. En fait, historiquement, les principaux défenseurs du fonctionnalisme sont des matérialistes.

Le fonctionnalisme définit un état mental interne d’un organisme comme étant ses relations de causes et d’effets. Comme le souligne le philosophe John Searle :

«Et rappelez-vous : aucune de ces causes et de ces effets ne doivent être conçus comme comportant un élément mental. Ce ne sont que des séquences physiques. Le fonctionnaliste insiste pour qu’on comprenne bien qu’il ne dit pas qu’une croyance est un état mental irréductible qui, en plus a les relations causales qui sont les siennes, mais plutôt qu’une croyance ne consiste qu’en ce qu’elle a ces relations causales. Une croyance peut consister en un paquet de stimulations neuronales, ou dans le niveau de tension électronique d’un ordinateur, ou encore dans la vase verte du Martien, ou quoi que ce soit d’autre, pourvue qu’elle fasse partie du bon schéma des relations de causes et d’effets. Une croyance, donc, ce n’est qu’une chose, un X, faisant partie du schème de relations causales, et elle est telle du fait qu’elle se situe à tel et tel endroit dans le schème de relations causales.»

(John Searle, "Consciousness and the Philosophers", The New York Review of Books, Vol. XLIV, no 4., 6 mars ‘97, p. 44.)

Contrairement au béhaviorisme, le fonctionnalisme admet que les humains possèdent des états mentaux à l’intérieur d’eux-mêmes et que ceux-ci causent souvent leur agir; mais, comme le remarque Searle, le fonctionnalisme n’a véritablement rien à en dire, tout au plus qu’ils ont diverses relations causales. C’est pourquoi on a l’appelé le "fonctionnalisme de la boîte noire", afin d’indiquer qu’il ne vaut pas mieux que le béhaviorisme qui laisse dans l’inconnu total ce que sont les états mentaux en eux-mêmes. En effet, le fonctionnalisme laisse dans l’obscurité totale le côté "subjectif ", "qualitatif " de nos états mentaux, que, dans la littérature philosophique, appelle " qualia ". Il y a par exemple une expérience tout à fait singulière correspondant à l’état mental de voir du mauve ou du jaune, d’aimer un homme ou une femme, d’éprouver un mal de coeur, d’être déprimé, etc.

Objections contre le fonctionnalisme

Première objection. Le philosophe Frank Jackson a imaginé le cas d’une personne, nommée Mary, qui aurait vécu plongée dans un milieu d’où les couleurs sont entièrement absentes (voir son article "Epiphenomenal Qualia" paru dans la Philosophical Quarterly, no 32, 1992, p. 127-136). Dans cet univers en noir et blanc, Mary dispose néanmoins de toutes les informations sur la physique des couleurs et la neurophysiologie de la perception, et elle les apprend par coeur comme peut apprendre par coeur des phrases d’une langue étrangère. Que se passerait-il, demande Jackson, le jour où elle sortira de ce monde pour entrer dans un monde en couleurs ? Il semble certain qu’elle apprendra quelque chose de nouveau sur le monde et sur les couleurs... S’il en va bien ainsi, c’est qu’elle ignore quelque chose de très important sur les couleurs qui n’est contenue dans leur description causale ou physique, aussi complète soit-elle, mais qui est réservée à ceux-là seuls qui en font l’expérience sensible. Il s’ensuit qu’il y a quelque chose d’irréductible dans l’expérience personnelle ou subjective des couleurs et que le matérialisme, de même que sa variante fonctionnaliste, sont des théories fausses de l’esprit.

Deuxième objection. Une autre objection a été proposée par Thomas Nagel (voir "Quel effet cela fait, d’être une chauve-souris ? ", Questions mortelles, 1984). Nagel part de l’idée que même si nous connaissons bien le fonctionnement des ultrasons que les chauves-souris utilisent pour se repérer dans l’espace, nous ne pouvons pas pour autant décrire ce que c’est que de vivre dans un monde ultrasonore. L’expérience subjective de l’écholocalisation nous échappe, et nous échappera toujours : nous ne savons pas, écrit Nagel, "ce que cela fait d’être une chauve-souris", même si nous sommes capables de décrire le fonctionnement de son système de perception jusque dans ses moindres détails.

Troisième objection. Le philosophe Ned Block a présenté l’objection suivante (voir son texte "Troubles with Functionalism" in Minnesota Studies in the Philosophy of Science IX, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1978, p. 261-325). Une population énorme, comme celle par exemple de toute la Chine, pourrait se comporter de manière à imiter l’organisation fonctionnelle d’un cerveau humain au point d’avoir les bonnes relations d’entrée et de sortie et le bon schème de relations de cause à effet. Pour autant, la population entière de la Chine ne sentirait pas par exemple l’état mental interne de la douleur en imitant l’organisation fonctionnelle de la douleur.

La chambre chinoise

Quatrième objection. La quatrième objection s’adresse plus particulièrement à la conception fonctionnaliste qui fait de l’esprit un ordinateur. C’est la conception en vogue dans le domaine de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives. Selon Searle, l’intelligence artificielle dite "forte" veut que l’esprit soit au cerveau ce que le programme est à l’ordinateur; ou plus simplement, l’esprit n’est qu’un programme d’ordinateur. Le philosophe Daniel C. Dennett lui a donné le mom de "fonctionnalisme de l’ordinateur". Searle a apporté ce que certains philosophes considèrent comme sa réfutation la plus éclatante : l’argument de la "chambre chinoise" (voir "L’esprit est-il un programme d’ordinateur", Pour la science, no 149, mars 1990, p. 38-44).

Supposons que je remplace un ordinateur chargé de répondre à des questions sur une histoire écrite en chinois, langue que je ne parle pas. Je suis dans une pièce close et par une fente dans le mur, on me passe des ensembles de symboles chinois écrits sur des fiches (les entrées). Ce sont des questions, que je ne comprends pas, et dont le sens m’échappe complètement, et auxquelles je dois répondre. Pour m’aider, toutefois, je dispose d’un manuel de règles en français qui me permet d’associer certains ensembles de symboles chinois à d’autres. Ce "manuel de conversion ou de traduction" correspond à une partie du "programme"; et les personnes qui l’ont rédigé sont les "programmeurs". Donc, après avoir consulté le manuel, je glisse ensuite mes "réponses" par une autre fente (les sorties).

Si effectivement je parviens à donner des réponses sensées et intelligentes - qu’un chinois à l’extérieur de la chambre pourrait très bien comprendre -, il est clair que je ne comprends rien aux ensembles de signes qui me passent sous le nez. Le manuel ne m’indique rien quant à la signification des symboles; comme le fait le programme d’ordinateur, je manipule les symboles, mais ne leur attribue aucune signification. Peut-on dire alors que je comprends le chinois, même si les chinois de l’autre côté ont l’impression qu’il y a un chinois dans la chambre qui converse avec eux ? Non ! Or à supposer qu’il existe un programme d’ordinateur de conversation de chinois, il se trouverait dans la même situation que la mienne, c'est-à-dire qu’il ne connaîtrait pas plus que moi les ensembles de signes qui lui sont présentés; il ne ferait qu’associer des signes à d’autres signes selon les règles du manuel du chinois, comme j’associe les mêmes signes selon les règles du manuel, mais sans comprendre leur signification.

Le matérialisme éliminationniste

Les différentes versions matérialistes que nous venons d’étudier, à l’exception du béhaviorisme, admettent toutes l’existence de ce que nous avons appelé la "psychologie populaire" spontanée des gens : les humains ont des "états mentaux", c’est-à-dire des désirs, des croyances, des intentions, etc., qui causent des comportements, des actions. La version dite "éliminationniste" du matérialisme affirme, quant à elle, que cette croyance populaire est fausse, même si elle semble marcher très bien. Tout comme nos ancêtres croyaient faussement que le Soleil "se couche", nous nous faisons une idée fausse, affirme le matérialiste éliminationniste, de l’esprit ou de la conscience en croyant que les états mentaux existent. Le Soleil ne se couche pas derrière l'horizon; l'apparence est une illusion qui s'explique par la rotation de la Terre sur son axe. De même, dit le partisan du matérialisme éliminationniste, la conscience n’existe pas; elle n’est qu’une apparence ou une illusion que le progrès dans les neurosciences dévoilera bien jour, tout comme l’astronomie l’a fait pour les mouvements apparents de la Terre. D’où l’expression de matérialisme éliminationniste. Les philosophes Paul M. Churchland (voyez son ouvrage, Matter and Consciouness, Cambridge, Mass., 2e éd., 1988) et Stephen P. Stich (From Folk Psychology to Cognitive Science. The Case against Belief, Cambridge, Mass, 1983), sont deux des principaux défenseurs de cette position.

Même si une vaste majorité de scientifiques et de philosophes épouse le matérialisme, la question de la relation de l'esprit ou de la conscience avec le cerveau se pose aujourd'hui avec plus d'acuité que jamais .Qu’ils ne veuillent ou non, en cherchant à réduire la conscience à quelque chose d’autre, ou en l’éliminant entièrement, les philosophes matérialistes font face à une difficulté sérieuse : une fois qu’on a décrit et répertorié tous les faits matériels dans le monde, un grand nombre de phénomènes faisant partie de notre vie mentale ne trouvent pas leur compte dans cette approche.

© CVM, 1997