La philosophie

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

La philosophie est une discipline réflexive qui porte sur le sens que l'être humain doit accorder à son existence, au monde dans lequel il vit, et aux différentes dimensions de la connaissance et de l'action.

L'origine de la philosophie

En ce sens très général, la philosophie accompagne l'être humain depuis l'origine, bien qu'elle ait pris la forme rationnelle et discursive qu'on lui connaît dans la civilisation occidentale, en Grèce antique. Néanmoins, on trouve des formes différentes de l'activité philosophique aussi dans les autres grandes civilisations, et notamment en Inde (par exemple, le bouddhisme non religieux) et en Chine (confucianisme et taoïsme).

Philosophie et sciences

Philosopher consiste à réfléchir d'une manière rationnelle et critique, en dialoguant avec les autres penseurs, aux différentes dimensions de la vie humaine. La philosophie est particulièrement à la recherche d'une définition de la connaissance vraie, de l'action juste et de la beauté. À l'origine et jusqu'au XVIIIe siècle, la philosophie se confond avec la science qu'elle englobe. Graduellement les différentes sciences qu'on connaît aujourd'hui se détachent de la philosophie et deviennent des disciplines autonomes: d'abord les mathématiques, puis l'astronomie et la physique (avec Galilée et Newton), la chimie, la biologie (avec Darwin), et enfin les sciences humaines, la linguistique, l'histoire, la sociologie, la psychologie. En un sens, la philosophie perd du terrain au profit de ces disciplines.

Cependant la science n'englobe pas tout et divers secteurs qui étaient à l'origine des constituantes de la philosophie le sont encore et ne semblent pas pouvoir devenir des sciences. En outre, chaque science comporte aussi un volet proprement philosophique: ainsi on a une philosophie de la physique et une philosophie de la psychologie. Enfin, la philosophie a une dimension personnelle qui en fait une oeuvre de l'esprit exprimant la personnalité propre de son auteur, en ce sens on peut la voir comme une forme particulière de littérature conceptuelle et abstraite.

Diversité de la philosophie

En fait, il n'y a pas une mais bien des philosophies. Comme on a vu, les Anciens ne voyaient pas la philosophie comme nous, car elle englobait alors l'astronomie et la physique par exemple. En outre, les philosophes sont très divisés entre eux et le savoir philosophique n'est pas tellement cumulatif, bien qu'on essaie tout de même d'éviter de retomber dans les impasses du passé. Il y a autant de philosophies que de grands philosophes: Platon, Aristote, Descartes et Locke, Hume et Kant, Hegel et Marx, Husserl et Russell, etc.; chacun représente une position philosophique bien particulière et très différente des autres, souvent d'ailleurs en opposition avec elles.

Système ou critique ?

Jusqu'au XIXe siècle, les philosophes étaient des constructeurs de systèmes de pensée qui avaient une prétention universelle. On pensait alors que des principes philosophiques fondamentaux pourraient expliquer la totalité de l'ordre du monde. La philosophie était conçue comme une entreprise de dévoilement des ressorts cachés de la réalité. Par exemple, Hegel (1770-1831) prétendait que "le réel est rationnel". Ensuite, devant l'impossibilité de soutenir une telle conception globalisante, les philosophes sont devenus de plus en plus spécialisés, bien que la tentation de la totalisation de l'expérience humaine soit toujours très présente, sous des formes cependant très différentes de l'ancienne métaphysique.

La philosophie est toujours une conception critique. En effet, la philosophie s'est construite à l'encontre du mythe ou en prenant bien soin de distinguer son domaine par rapport à celui des sciences ou de la religion. Les philosophes s'opposent souvent au sens commun, critiquent souvent la société dans laquelle ils vivent et les institutions politiques qui régissent la vie publique. Ils remettent régulièrement en question leur culture, les arts et les formes de la vie quotidienne.

Les questions de la philosophie

Les philosophes en appellent souvent à la prise de conscience existentielle et à la réflexion approfondie sur les diverses dimensions de la vie humaine: la finitude, la création, la souffrance, le plaisir, la mort, la signification. Ils se spécialisent dans les questions complexes et souvent insolubles: Quel est le sens ultime de la vie? Quelles sont les limites de la connaissance? Quelle est la société idéale? Comment atteint-on le bonheur? Quels sont les rapports entre le corps et l'esprit? Qu'est-ce qu'un concept? Quels sont les rapports entre la langue et la pensée?

Formes et outils

La philosophie est abstraite, bien qu'elle parle souvent de situations très concrètes, car elle se développe à l'aide de concepts. Écrite dans toutes sortes de styles littéraires -le récit, le dialogue, la poésie, l'essai, le traité, le théorème, la méditation, les aphorismes- la philosophie dispose de nombreux outils. La définition des concepts, le questionnement, la description des contenus de la conscience, la critique systématique, le doute, l'analyse, l'argumentation, la synthèse, l'ironie même font partie de son arsenal.

Domaines de la philosophie

On peut aussi distinguer différents domaines de la philosophie, en voici quelques-uns:

La métaphysique.

Elle s'intéresse aux grandes questions les plus générales comme "Pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien?" (Leibniz) Quel est le sens ultime des choses?

La philosophie de la connaissance (ou épistémologie).

Elle s'intéresse à la connaissance humaine, aux bases, aux valeurs et aux méthodes de la science. Plus précisément, la philosophie de la connaissance se questionne sur la nature de la vérité, alors que l'épistémologie se préoccupe des méthodes de la science.

La logique.

L'étude des formes du raisonnement, des sophismes et des règles d'une argumentation rationnelle.

La philosophie sociale et politique.

Elle s'intéresse à la vie en société, aux différents régimes politiques, au totalitarisme et à la démocratie.

Les conceptions de l'être humain (anthropologie philosophique).

L'être humain est-il libre ou déterminé? Est-il foncièrement sociable ou individualiste?

La philosophie du langage.

On s'y intéresse au langage, à la communication, et aux possibilités et impossibilités de l'expression des idées et de la traduction.

L'éthique.

L'éthique porte sur le comment vivre. Elle définit les valeurs conflictuelles qui éclairent l'action et les diverses morales sociales.

La philosophie de l'esprit.

Qu'est-ce que la pensée? Qu'est-ce que la conscience? L'esprit se réduit-il au fonctionnement du cerveau?

L'esthétique.

On se demande ce qu'est l'art et pourquoi les humains en ont autant besoin, bien que l'art ne soit pas utilitaire.

La nature de la philosophie

La philosophie est une discipline essentiellement spéculative. Contrairement à la science, elle n'étudie pas les faits d'une manière systématique (ce qui ne veut pas dire qu'elle les néglige). La philosophie est une discipline rigoureuse, rationnelle et critique. Contrairement à la religion, elle ne repose pas sur un dogme révélé par un prophète. La philosophie est une discipline qui a une visée objective. Contrairement à l'art, elle ne vise pas l'expression imagée d'une perception subjective.

Une phrase célèbre de Hegel (1770-1831) est souvent citée: «la chouette de Minerve ne prend son envol qu'à la tombée de la nuit» (Principes de la philosophie du droit). Minerve était la déesse romaine de la sagesse et de la science. Sa chouette, c'est le philosophe. Le jour représente le monde de l'action, des activités humaines ordinaires. Et la nuit représente le temps de la réflexion. Cette phrase signifie que la philosophie se fait en marge de l'action ordinaire, qu'elle échappe aux préoccupations quotidiennes et utilitaires. Elle représente un moment d'interrogation sur la signification profonde des événements. Elle demande du calme et une attitude réfléchie. Le philosophe, comme la chouette de Minerve, cherche à comprendre et nous invite à prendre notre envol et à nous interroger avec lui.

De nos jours, elle s'applique à définir un univers de valeurs et à éclairer les démarches de la science. Mais elle est plus divisée que jamais, car les êtres humains ne peuvent en venir à des accords parfaits lorsqu'ils réfléchissent à ce genre de questions. On peut éventuellement obtenir un accord pour établir un fait, mais les questions de valeurs impliquent des choix personnels fondamentaux qui entraînent des divergences.

L'étude de la philosophie

L'étude de la philosophie est réputée difficile et c'est souvent le cas. La meilleure façon d'étudier la philosophie consiste à s'intéresser à un grand philosophe et à approfondir sa pensée en lisant quelques-uns de ses textes, puis à en discuter avec d'autres personnes qui s'y intéressent aussi. Pour bien comprendre les textes, il faut faire une lecture lente et analyser soigneusement chaque partie du texte. Un dictionnaire de philosophie est une aide précieuse. Il ne faut pas hésiter à questionner les enseignants sur les points demeurés obscurs. Puis, la discussion qui s'ensuit doit être ouverte et respectueuse de la diversité des opinions, tout en cherchant à dégager des arguments rationnels en faveur ou en défaveur du point de vue de l'auteur. La pratique de l'écriture est aussi essentielle, car on teste alors notre compréhension tout en élaborant son propre point de vue sur des bases plus réfléchies et plus solides. Lecture, réflexion, discussion et écriture sont des activités essentielles à l'apprentissage de la philosophie.

© CVM, 1997