Encyclopédie

Par Jean-Luc Gouin, diplômé de l'université Laval

 

Le rond de science: variations sur la notion d’Encyclopédie

[Texte originellement paru dans la revue L'Agora, 1997, Vol. 4, #4, p. 43-44, reproduit avec autorisation.]

edubk002.jpg (12941 octets)

Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l’une avec l’autre, que je crois impossible de connaître l’une sans l’autre et sans le tout.

Pascal, Pensées, Édition Brunschvicg, § 72

 

Moins par déformation professionnelle que par formation intellectuelle, j’incline à ne distinguer qu’avec grande circonspection, sinon difficulté, la forme et le fond d’une question. Les mots me parlent bien souvent avant même de s’être enchaînés en phrases d’abord, en articles ou en bouquins ensuite – comme un visage, un regard ou un geste informe avant toute articulation verbale («Un visage est toujours un pays», comme le chante si tendrement Gilles Vigneault dans son Maintenant). Car l’attentif est celui qui, délicatement certes, «attente» à l’autre dans son être-méconnu. Fort de cette prédisposition (ou déficience?) désormais devenue mentale, je dirai combien le terme encyclopédie réussit à m’étourdir. Le mot dit, en effet, et me voilà en orbite sur une circonférence qui m’oblige sur-le-champ à circonscrire le vocable sous forme d’une petite conférence. Mais trève de circonlocutions! Et louvoyons droit au fait.

Du grec egkuklios paideia, «encyclopédie» est parvenu à nous par la forme latine cyclus, depuis kuklos, d’où en cyclopoedia : «instruction circulaire», «enseignement complet», ou «rond de sciences» comme le disait bellement Du Bellay au XVIe, peu après que François Rabelais – exact contemporain du roi homo(pré)nyme, premier du nom – en eut forgé l’équivalent, en 1533, dans son fameux Pantagruel (II, 20).

Dans le langage actuel, par ce joli mot savant on entendra essentiellement les grandes lignes du «savoir universel», la dimension proprement pédagogique ayant été progressivement laissée en déshérence. D’où l’autre aspect un peu figé sinon pétrifié de la notion. L’encyclopédie, pour le plus grand nombre, est devenue en effet un dictionnaire enrichi, une forme de recueil de mots et d’idées que l’on fréquente occasionnellement lorsque l’on bute, ponctuellement, sur une difficulté ou une ignorance que l’on veut soluble en un tournemain en tournant une simple page. Sous ce dernier angle, j’extirperai de notre concept, morphologiquement incrustée, une autre présence : celle du «cyclope».

Par distinction du dictionnaire où, de façon générale, la définition d’un mot se suffit à elle-même, l’encyclopédie renvoie constamment à l’autre-en-elle. Il s’agit de s’instruire (paideia) du savoir, lequel n’est pas un mot, ni même une somme de mots. Le savoir réside plutôt dans la circulation, par définition vivante (voire «cordiale» au sens proprement étymologique), entre les mots. Le kuklos/cyclo circule au périgée d'une même ellipse : le circuit du connaître. Or si on oublie, barricade ou oblitère les ponts entre les termes, on ne chemine plus des concepts aux idées : il n’y a plus de sens, littéralement, car il n’y a plus de «direction». On ne voyage plus alors sur et dans la sphère du savoir : on sautille d’un point à l’autre. Sous l’effet tantôt du caprice, tantôt de l’arbitraire, et toujours sous un éclairage douteux. Voilà ce que je nomme le cyclope, qui, de son oeil unique, fût-il «rond», a perdu la troisième dimension du monde en fauchant la perspective. Or sans perspective, j’habite un univers plat. Je n’ai plus en main l’ensemble des coordonnées me permettant de guider mon pas. À la rigueur, je me flatterai d’en prendre large et d’observer les choses avec hauteur. Mais je ne tromperai personne bien longtemps : j’ai perdu toute profondeur. Car je n’ai de coordination qu’apparente. Je possède des mots, monnaie de singe. Mais de compréhension, point.

À cet égard, le cyclope se couple à l’autre monstre caché de l’encyclopédie : le «pédant». Si on semble au fil des siècles avoir perdu souvenance de l’intimité philologique de l’enseignement (paideia) et de l’enfant (paidos) [«pédagogie» et «encyclopédie», par exemple, et nonobstant leur solide amitié sémantique, demeurent des étrangers étymologiques], je ne sache pas que l’on ait rappelé la filiation immédiate du même enfant et de ce pédant – les deux termes étant rigoureusement originaires de : paidos. Au XVIe, est pédant «celui qui enseigne ou professe». Ce n’est qu’au siècle suivant que le substantif devint péjoratif tout en s’ouvrant simultanément une carrière d’épithète. Dès lors, du ‘pède’ au ‘pode’, il serait tentant d’envisager, tel le carrosse redevenant citrouille, que le pédant puisse subitement se changer... en pied. Mais il faudra ici nous abstenir de tordre indûment la belle langue de Françoise. Du reste, on s’égare. Pédantesquement, diront d’aucuns.

Que fait-on maintenant, amie lectrice, copain lecteur? «Circulation de la connaissance» ou «pédantisme cyclopéen»? Vie du savoir ou cumul des mots en besace? Enseignement et analyse des idées ou psittacisme des formules engrammées? Saisir pleinement ou mémoriser bêtement? Connaître pour co-naître ou savoir pour avoir? Le lien ou la clôture, le cercle ou le fragment? La sphère de l’univers ou le point de l’îlot? Bref, panser le monde ou penser à soi? Et enfin, bientôt, la Toile arachnéenne du cyberespace irriguera-t-elle les mille vaisseaux du coeur et de l’esprit? Ou se refermera-t-elle plutôt, ourdie par la mygale et la lycose, sur l’humanité telle une proie? Mais nous voilà de nouveau sur terrain glissant. À l’ordre, moi-même!

L’impulsion fondamentale à l’origine de la formidable – et à vrai dire impossible – entreprise de l’auteur de la Lettre sur les aveugles, un temps associé à Jean Le Rond [!] d’Alembert qui en signa entre autres le beau Discours préliminaire, participe sans conteste de la première voie de l’alternative. L’Encyclopédie dite de Diderot (1751-1772), en effet, fut habitée, dans le sens le plus noble du terme, par une mission civilisatrice de l’humanité. Raison, Sciences (notamment naturelles), Expérience (au sens nouveau et newtonien: observation, expérimentation et théorisation réunies) s’y conjuguent pour tenter, et ô combien courageusement, de dissiper l’ignorance, confondre l’intolérance et débusquer de l’esprit du temps, bigote ou politique mais toujours autoritaire, toute forme d’errance. La circulation de la cyclopédie s’y révèle dès l’abord, dans le sous-titre même : «Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers». Loin de se contenter d’une agrégation compilatrice des connaissances, il s’agit bien, stricto sensu, par un ingénieux (et parfois con-tourné) système de renvois, de circuler d’une entrée, d’une notice, à l’autre. De la sorte, le Dictionnaire des multiples savoirs et des nombreux auteurs – de Montesquieu à Voltaire, de Rousseau à d’Holbach – se métamorphose en l’ouvrage d’un seul : l’Esprit des Lumières françaises. Illuminé par le rationalisme philosophique d’une part, l’intelligence (intellegere / ligare : lien) structurelle interne d’autre part, le Dictionnaire devint donc en tous sens raisonné et, par là-même, encyclopédique. Et qu’y a-t-il au centre du fameux kuklos sinon l’Homme qui, enfin, peut croire et aspirer au «Bonheur» – laquelle idée n’est d’ailleurs certes pas la moins révolutionnaire du siècle de Danton. Car, comme il est écrit à l’article «Encyclopédie» de Diderot (de... l’Encyclopédie de Diderot même, bien sûr : faisons-le bien concentrique, après tout, notre cercle) : «Est-il dans l’espace infini quelque point d’où nous puissions, avec plus d’avantage, faire partir les lignes immenses que nous nous proposons d’étendre à tous les autres points? Quelle vive et douce réaction n’en résultera-t-il pas des êtres vers l’homme, de l’homme vers les êtres?»

De manière plus astringente encore, parce que ignorant tout point de départ d’abord, fût-il le centre, parce que immanente ensuite, Hegel tentera également, à lui seul, la folle aventure de l’encyclopédisation – moins des connaissances cependant que du Connaître même. Tout «vivant» qu’il soit, et le moins «cyclopéen» qu’il fût, le circulus de Diderot n’échappe pas au rapport d’extériorité entre les éléments du savoir inscrits dans l’ouvrage à tout jamais mémorable qu’il dirigea. Hegel estima pour sa part que la vie doit naître du dedans propre du Sens, d’où le «renvoi à l’autre» (qui signifie réfléchir, de reflectere : «tourner vers») de type non plus analytique ou complétaire, tel un embrassement, mais désormais dialectique – à la manière d’un embrasement depuis les entrailles du Logos. Car «la représentation de la division a ceci d’incorrect, qu’elle place les parties ou sciences particulières les unes à côté des autres, comme si elles étaient seulement des parties immobiles et, dans leur différenciation, substantielles, telles des espèces» (Enzyklopädie der Philosophischen Wissenschaften im Grundrisse [1830], § 18, rem.). Or, «tout ce qui nous entoure peut être considéré comme un exemple du dialectique. Tout ce qui est fini, au lieu d’être quelque chose de ferme et d’ultime, est bien plutôt variable et passager, et ce n’est là rien d’autre que la dialectique du fini, par laquelle ce dernier, en tant qu’il est en soi l’Autre de lui-même, est poussé aussi au-delà de ce qu’il est immédiatement, et se renverse en son opposé» (Ibidem, § 81, add. #1).

Mais nous ne pénétrerons pas ensemble ce labyrinthe aujourd’hui. Qu’il nous suffise pour l’heure, vous et moi, fidèle lecteur, d’espérer que les Universités réfléchissent désormais sérieusement à l’éventualité de se libérer de leur propension à opter essentiellement, depuis quelques décennies, pour l’autre versant de ladite alternative. Former des spécialistes parfaitement aveugles, ou peu s’en faut, aux domaines de... non-spécialisation ne peut engendrer autre chose qu’un monde (dif-formé) de cyclopes qui, faute de parler le même langage, communiqueront forcément, tôt ou tard, par le biais de la violence. Les Ulysse se faisant déjà fort rares.

Il serait tragique de redonner existence définitivement à «celui qui enseigne» en vertu de l’appellation de jadis. Puissamment vicieux que serait ce cercle-là.

Jean-Luc Gouin