Une argumentation contre le relativisme

par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

On entend couramment dire "En matière de morale (avortement, clonage, euthanasie), toutes les opinions se valent.", "Chacun a sa perception des choses, ses valeurs; personne n'a tort.", "On ne doit pas juger les autres, car on ne vit pas ce qu'ils vivent", etc. Pour bon nombre d'entre nous, ces phrases paraissent receler une grande sagesse. En philosophie, cette prétendue sagesse populaire prend le nom de relativisme.

Lorsqu'on l'examine de près, on s'aperçoit que le relativisme comporte de très sérieuses difficultés. Il est loin d'être la sagesse que plusieurs croient. Le problème du relativisme est complexe, car il peut prendre diverses formes. Mais, d'abord, il convient de faire une importante distinction entre le relativisme culturel et le relativisme moral. Comme on le verra, on ne peut conclure de la vérité du second à partir de l'affirmation du premier.

1. Le relativisme culturel

Le relativisme culturel énonce que les normes, modèles culturels, de même que les règles morales, diffèrent d'une culture ou d'une société à l'autre. Les façons de faire l'amour, de se vêtir, d'obéir à l'autorité, de mourir, d'éprouver des sentiments, etc. diffèrent d'une culture ou d'une société à l'autre. Des études sociologiques ont montré par exemple qu'il y a une grande diversité en ce qui concerne les normes régissant le comportement sexuel avant le mariage. Sur 158 sociétés étudiées, 65 les encouragent; 43 les approuvent sous certaines conditions; 6 ont tendance à les désapprouver; 44 les condamnent et les sanctionnent (Voir Schaefer, R.T., Sociology, N.Y., 1989, p. 82). Devant une telle diversité, les chercheurs en sciences humaines concluent à l'évidence qu'il n'y a pas de modèle culturel universel en ce qui concerne les normes et les règles sexuelles avant le mariage.

L'anthropologue français Lucien Levy-Bruhl (1857-1903) a soutenu le relativisme culturel dans son célèbre ouvrage La Morale et la Science des Moeurs. Selon lui, les codes moraux ne sont que les moeurs et les coutumes d'une société érigées en système. Quatre cent ans plutôt, son compatriote, Michel de Montaigne (1533-1592), soutenait la thèse du relativisme culturel et concluait au scepticisme en matière de morale. L'ethnologue américain Ruth Benedict (1887-1948) défendit la même thèse dans son étude comparative qu'elle consacra aux Indiens du sud-ouest des États-Unis. La morale, selon elle, différe d'une société à l'autre; ce n'est qu'un terme commode désignant l'ensemble des habitudes sociales reconnues. On pourrait citer en outre les noms de Franz Boas (1858-1942) et de Margaret Mead (1901-1978), dont les études portant sur les Esquimaux du Nord de l'Amérique, sur les sociétés des îles de Samoa, de la Nouvelle-Guinée, etc., permirent d'amasser quantité de faits étayant le relativisme culturel.

Le relativisme culturel se présente donc une réalité factuelle établie par les sciences humaines, en particulier par la sociologie, l'anthroplogie et de l'ethnologie. Tout étudiant en sciences humaines en a attendu parler. Pour lui, c'est une chose qui va de soi. D'ailleurs, son appartenance à une société pluraliste et multiculturelle confirme chaque à jour la validité du relativisme culturel. Pour la sociologie, c'est devenu presqu'un "dogme".

Toutefois, d'autres études contestent ce "dogme". Clide Kluckohn (1905), en particulier, a fait valoir que s'il y a diversité au niveau des normes ou des règles morales, il est loin d'être clair qu'il y ait diversité au niveau des principes moraux. "Il ne faut pas voler" est une règle morale. "Agit toujours de telle façon que le plus de gens possibles du groupe survivent et prospèrent" est un principe moral qui, selon Kluckohn, semble universel, même pour un groupe ou une société qui n'adopte pas la règle morale sanctionnant le vol. Il est également établi que le tabou de l'inceste est universel; que toutes les cultures ont un code moral et des lois protégeant la propriété des biens; qu'aucune ne tolère le mensonge, le vol et le meurtre tout azimuth.

Malgré les faits qui la supporte, la thèse du relativisme culturel est loin d'être prouvée. Il importe toutefois de noter que, même s'il advenait que le relativisme culturel soit vrai, il ne s'ensuivrait pas que le relativisme moral le soit également. La vérité du premier n'implique pas la vérité de l'autre. En d'autres mots, on ne peut pas justifier le relativisme moral sur la base du relativisme culturel.

2. Le relativisme moral

Le relativisme moral (désormais nous parlerons du relativisme tout court) énonce que ce qui est bien ou correct pour un individu ou une société n'est pas bien ou correct pour un autre individu ou une autre société. Le relativisme énonce donc une thèse morale ou normative quant à ce qui est bien ou mal. Le relativisme culturel énonce, lui, une thèse factuelle, et on ne peut fonder une thèse morale ou normative sur une thèse factuelle. Pourquoi donc ? Parce qu'on ne peut fonder ce qui est bien ou correct sur le simple fait que bon nombre de gens ou de sociétés font (ou ne font pas). L'appel à la majorité n'est pas un argument valable, c'est même un sophisme!

En d'autres termes, bien qu'une vaste majorité de sociétés interdisent les relations sexuelles entre les parents et les enfants, ce fait en lui-même ne constitue pas une raison suffisante pour blâmer et récrier comme immorale toute pratique incestueuse. Et ce n'est pas parce qu'une vaste majorité de sociétés ont des coutumes et de moeurs différentes que c'est une bonne raison pour dire que voler, mentir ou tuer sont des actions morales sans fondement véritables. C'est donc sur un autre plan que ces conduites peuvent être réprouvées.

3. Une argumentation contre le relativisme

Si le relativisme culturel ne permet pas de fonder le relativisme, existent-ils de bonnes raisons d'y croire? Le relativisme représente une attitude positive de tolérance à l'égard des opinions souvent divergentes des autres. Combien de fois entend-t-on dire : "Tu as tes raisons de penser comme tu le fais; et j'ai les miennes de penser comme je pense. Chacun a droit de penser ce qu'il pense et personne n'a le droit de dicter aux autres ce qu'il faut penser et faire !" Il est évident, cependant, que l'idée que nous devrions être tolérants est elle-même un jugement moral qui ne peut servir à justifier le relativisme. Il serait incohérent de vouloir chercher à le justifer sur la base d'une règle morale qui serait elle-même soustraite aux exigences relativistes ! En effet, un relativiste total devrait accepter aussi bien l'intolérance que la tolérance !

Plusieurs arguments ont été avancés en faveur du relativisme: aucun d'eux n'est vraiment convaincant. En réalité, le relativisme repose sur lesubjectivisme; mais celui-ne présente de graves diffcultés. Pire encore, des objections sérieuses, certaines dévastatrices, ont été formulées contre le relativisme. Voici notre propre argumentation contre le relativisme:

 

(1) Celui qui épouse le relativisme s'engage au conformisme social ou légal.

(2) Le conformisme social ou légal n'est pas acceptable.

(3) De plus, le conformisme social ou légal rend impossible le progrès en matière de morale.


(C) Par conséquent, le relativisme n'est pas valable.

 

Examinons chacune de ces prémisses à tour de rôle.

Prémisse (1).
Celui qui épouse le relativiste s'engage au conformisme social ou légal.

Le relativisme soutient que le seul fondement de ce qui est bien ou correct réside dans ce que le groupe ou la société auquel on appartient autorise et sanctionne. Dans toute société, il y a des règles qui assurent le bon fonctionnement de la société dans son ensemble et ces règles sont les lois qui règlementent formellement beaucoup de nos comportements. Est-il bien ou mal de voler ? Il est mal de voler, déclare le relativiste, car, dans notre société, il y a des lois qui punissent le vol. Ce qui est moral (bien ou mal), selon le partisan du relativisme, c'est ce qui est conforme à la loi, c'est-à-dire ce qui est légal. Le relativiste épouse donc une forme de conformisme social ou légal. S'il fait le bien, c'est parce que la loi l'exige, et non parce qu'il s'y sent moralement tenu. Il évite par exemple de conduire en état d'ébriété, non parce qu'il trouve préférable, souhaitable, estimable, louable, d'éviter de mettre en danger la vie des autres, mais principalement par crainte des pénalités qui pourraient en résulter s'il se faisait prendre. Pour le relativiste, agir moralement, c'est donc agir en conformité avec la légalité et la normalité. Pour lui, est moral ce qui est socialement acceptable et légal. Il ne peut en être autrement puisque pour le relativisme, la "morale" ce n'est rien d'autre que l'ensemble des règles auxquelles la plupart des gens de sa société soumettent généralement dans un mileu donné, à une époque donnée. Quelqu'un agit bien s'il fait comme tout le monde, suivant le " code moral " en vigueur.

Prémisse (2).
Le conformisme social ou légal n'est pas acceptable.

Est-ce que le conformisme social ou légal est acceptable ? Non. D'une part, parce qu'il y a de mauvaises lois qui interdisent ce qui n'est pas mal. Une loi qui exige que l'on dénonce toute personne qui parle contre le gouvernement par exemple. Personne ne voudrait s'y conformer, sachant que les personnes dénoncées seront emprisonnées, torturées et probablement tuées. Même si c'est une loi, nous devrions lui désobéir. D'autre part, il y a de mauvaises lois qui prescrivent quelque chose de mauvais: une loi exigeant la ségrégration raciale dans les hôtels et les restaurants par exemple. Le conformisme légal n'est donc pas acceptable.

Prémisse (3).
De plus, le conformisme social ou légal rend impossible le progrès en matière de morale.

Il n'y a pas de place pour les anti-conformistes et les réformateurs dans le genre de société conformiste auquel nous engage le relativiste. En effet, dans une société relativiste, tout le monde est conformiste. Par ailleurs, les lois seraient édictées à l'unanimité, puisque la contestation ou la critique individuelle n'a aucun sens. Il n'y a pas non plus de progrès moral possible. L'histoire de l'humanité regorge d'exemples de réformateurs et d'anti-conformistes dont le point de vue, isolé au départ, a gagné ensuite de plus en plus d'adhérents. Si la société avait été relativiste, jamais nous aurions vu ces grands réformateurs, tels Socrate, Jésus, Luther, Rousseau, Marx, Martin Luther King, Gandhi, Mao Tsé-Toung, et j'en passe, sortir de la masse afin de lutter contre l'esclage et l'oppression des démunis, et faire progresser la reconnaissance des droits de l'homme, des Noirs, des femmes et des animaux. Ces réformateurs ont critiqué certaines lois, habitudes, coutumes ou moeurs des sociétés dans lesquelles ils vivaient. Ils les ont critiqués parce qu'ils les jugeaient moralement inadmissibles. Ils ont fait appel à des idées définissant le bien et le mal, par opposition à ce que pensaient la plupart des gens à leur époque. Il n'est pas facile de dire ce qu'est le bien et le mal, mais c'est une idée que la plupart d'entre nous comprennont, à moins d'être des conformistes obéissant servilement aux règles sociales, comme nous y invite le relativisme.

Conclusion (C).
Par conséquent, le relativisme n'est pas valable.

Lorsqu'on développe la conception de la société à laquelle nous engage le relativisme, on peut conclure que le relativisme n'est certainement pas une position philosophique valable.

© CVM, 1997

 

Références