Réalisme et idéalisme

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

Quand on étudie la philosophie, on s'aperçoit rapidement de la diversité des points de vue. Mais il ne faudrait pas penser qu'il y a autant de positions philosophiques que de philosophes. En fait, les philosophes peuvent être regroupés en grandes tendances selon les similitudes de leurs points de vue sur certaines questions fondamentales de la philosophie. L'une de ces questions fondamentales est la question de la connaissance du monde.

L'idéalisme

Pour bien comprendre ce point, partons d'un philosophe que vous avez sûrement étudié: Platon. Lorsqu'il s'aperçoit que la diversité des choses recouvre une certaine unité, Platon avance sa célèbre théorie des idées: les idées sont des formes parfaites, dont les choses sont des incarnations, comme des moules qui appliquent des formes similaires aux choses. Par exemple, l'idée de cheval est le moule par rapport auquel tous les chevaux sont constitués, l'idée de la sphère parfaite est le moule des sphères plus ou moins parfaites que nous tentons de construire, et l'idée de justice est le moule sur lequel toutes les lois justes tentent de s'aligner. Platon est un idéaliste. Cela signifie que pour lui la véritable réalité est le monde des idées qui sont de pures formes sans les imperfections que nous constatons dans le monde sensible (ou monde matériel).

Descartes aussi est un idéaliste. En effet, ce dernier prétend que c'est la chose pensante, l'esprit de l'homme, qui est sa véritable nature, et non son corps qui n'est que le véhicule matériel de l'esprit. Ainsi, Descartes a-t-il tendance à croire que la preuve strictement rationnelle du "je pense, donc je suis" est évidente par elle-même et que l'existence se passe de toute preuve matérielle. Le rationalisme de Descartes est aussi un idéalisme. Beaucoup d'autres philosophes peuvent être considérés comme des idéalistes: Leibniz, Berkeley, Hegel, en sont d'autres exemples.

L'idéalisme absolu: Hegel (portrait de Sebbers).

Comme vous le constatez, "être idéaliste" en philosophie ne signifie pas, comme dans le langage ordinaire, avoir des idéaux très élevés. En ce sens, tous les philosophes seraient idéalistes et ça n'aurait pas de sens d'en parler ainsi. En effet, tous les philosophes poursuivent des idéaux comme la vérité, le bien, et la justice. En philosophie, être idéaliste est une position selon laquelle la connaissance provient de la contemplation des formes pures de l'esprit ou de raisons évidentes par elles-mêmes. Bref, les idéalistes croient que la véritable réalité est idéelle et non matérielle et que la connaissance consiste à contempler ces idées vraies de toute éternité.

Le réalisme

Au contraire, les réalistes considèrent que les formes n'existent pas en dehors de leurs incarnations physiques. C'est plutôt l'esprit humain qui abstrait ces formes à partir de l'observation attentive des choses qu'il y a à connaître avec nos cinq sens. Les réalistes insistent sur l'existence objective des formes dans le monde.

Aristote, le disciple dissident de Platon, s'est justement distingué de lui sur ce point. Pour Aristote, il n'y a qu'un seul monde. On peut connaître ce monde par nos expériences et notre réflexion. S'il y a des formes communes aux choses, ces formes sont mélangées avec la matière et ne s'en distinguent que par une opération de l'esprit. La connaissance est donc toujours une connaissance de la réalité telle qu'elle est. La réalité est composée d'une mutitude d'individus dotés de caractéristiques particulières. La science consiste justement à généraliser à partir de nos observations, ce que sont les principes communs et la nature particulière de chaque sorte de choses. Pour Aristote, il n'y a donc pas un monde d'idées séparé du monde réel. Le monde de notre expérience est le monde réel que l'on connaît par la sensation, qui nous informe à propos du monde extérieur, et la conscience, qui nous informe à propos du monde intérieur.

Comme Aristote, les réalistes en général pensent que le monde réel ne peut être connu qu'à partir de notre expérience sensorielle et de la réflexion rationnelle. Les empiristes comme Locke ou Russell, les matérialistes comme Diderot, Marx ou Bunge, et bien des scientifiques contemporains, sont des réalistes. Les réalistes rejettent l'existence d'un monde idéel ou spirituel séparé du monde matériel et qui serait plus important que ce dernier. Pour eux, la science doit chercher à décrire et à expliquer le monde tel qu'il est à partir de ce qui nous apparaît.

Le matérialisme contemporain: Mario Bunge, de l'université Mc Gill.

Il ne faut donc pas confondre le réalisme philosophique avec le réalisme du sens commun. En effet, le sens commun définit une personne réaliste comme étant quelqu'un "qui a les pieds sur terre" en opposition avec le rêveur. Il s'agit d'un personne qui a presque uniquement des préoccupations concrètes. En fait, le réaliste en philosophie reste un philosophe, c'est-à-dire une personne qui vit avec la spéculation et les concepts abstraits. Il ne faut donc pas confondre les deux définitions.

L'opposition entre le réalisme et l'idéalisme

L'idéalisme et le réalisme sont des points de vue opposés et irréconciliables. Mais ils sont aussi indémontrables l'un que l'autre. En effet, ces points de vue sont à la base de toute démonstration: on ne peut donc pas les démontrer eux-mêmes, ce sont des positions métaphysiques. Généralement les philosophes peuvent être classés en deux camps, idéalistes ou réalistes, selon qu'ils manifestent une plus ou moins grande propension à privilégier les idées ou les faits, les idéaux ou les observations, le monde invisible ou le monde visible. Bien sûr, il y a des degrés divers dans chacune de ces positions et certains, comme Kant, ont tenté de se situer au milieu, à mi-chemin entre réalisme et idéalisme, bien que Kant se soit avéré être finalement plus idéaliste que réaliste. C'est qu'il est pratiquement impossible de se placer au centre, car il vient un moment où il faut prendre position pour accorder la priorité au monde des idées ou au monde des faits observables.

Sauf exception, les idéalistes et les réalistes admettent tous deux l'existence des faits matériels et des idées. Ils admettent, par exemple, que l'être humain comporte une dimension purement physique et une dimension intérieure, une âme ou un esprit. La différence entre les deux n'est pas dans la négation d'une de ces dimensions, mais dans la définition de chacune d'elles. Pour les idéalistes, le monde des idées et l'âme humaine sont d'une nature spirituelle et existent dans une sphère différente du monde matériel. Pour les réalistes, au contraire, les idées sont une partie du monde matériel, elles sont intimement liées à lui et, parallèlement, l'âme (ou l'esprit) ne peut pas être vraiment distingué du corps, car l'un et l'autre sont les deux faces d'une même pièce.

Objections réciproques

Les idéalistes reprochent au réalisme son manque de vision. Ne constate-on pas tous les jours que nos perceptions sont des idées et non de simples sensations sans aucune signification: le chaud, le froid, le dur, le mou, etc.? D'ailleurs, le monde de l'observation est multiple, comment la similitude et la reproduction de caractères formels identiques seraient-elles possibles sans l'existence d'idées abstraites indépendantes de ces observations?

Par contre, les réalistes reprochent à l'idéalisme son caractère arbitraire. Rien ne prouve l'existence de ce monde d'idées parfaites indépendant de notre monde matériel. Au contraire, notre seule source d'information est le monde de nos perceptions et nul autre. Les objets en soi n'existent tout simplement pas, tout ce qui existe est particulier. D'ailleurs, bien des créations humaines ne reposent sur aucun modèle idéel qui lui préexisterait.

Votre philosophie spontanée

Quand on étudie la philosophie, il arrive souvent qu'un philosophe particulier nous plaise énormément ou encore nous horripile tout à fait. Cette attirance et cette répulsion instinctives dépendent souvent du fait que notre propre philosophie implicite est déjà spontanément idéaliste ou réaliste. Ainsi les idéalistes spontanés se sentent attirés par les philosophes idéalistes comme Platon et Descartes, et les réalistes spontanés, par les philosophes réalistes comme Aristote et Locke. Ce n'est pas la seule différence de tendances qui puisse opposer les philosophes, mais il s'agit tout de même d'une différence assez importante.

Pensez-vous que le seul monde qui existe soit le monde réel observable ? Ou pensez-vous au contraire qu'un monde d'idées abstraites et éternellement vraies existe indépendamment du monde observable ? L'univers est-il fait uniquement de matière et d'énergie ou y a-t-il un autre monde qui échappe totalement aux contraintes matérielles ? La connaissance que nous avons du monde provient-elle de l'observation et de la réflexion active des faits ou de l'intuition et de la contemplation passive du monde des idées ?

Selon les réponses que vous êtes enclins à donner à ces questions, vous êtes spontanément réalistes ou idéalistes.

© CVM, 1997