Henri Bergson (1859-1941)

Par Claude Collin.

Biographie

Henri Bergson est né à Paris en 1859. Son père était musicien et compositeur, exilé de Pologne. Sa mère était anglaise et ne lui parla jamais qu’en anglais. Il fut élevé dans les règles du judaïsme traditionnel. Il fit de brillantes études à Paris où il se distingua dans l’étude des mathématiques et de la philosophie. Il fréquenta l’École Normale Supérieure (1878-1881). À cette époque, la philosophie officielle était le kantisme rigoureux.

Au sortir du collège de Laflèche, Descartes (1596-1649) remarquait que les seules connaissances certaines qu’il avait apprises étaient celles des mathématiques, alors que les autres, pourtant plus importantes pour la conduite de la vie, étaient moins certaines. D’où son projet d’élaborer une « mathésis » universelle (  science universelle de l'ordre et de la mesure ). Or, Bergson trouve, lui, que les connaissances venant des mathématiques et de la physique, sont peut-être certaines mais ne concernent que l’ordre quantitatif. Elles parlent davantage de l’espace que du mouvement lui-même, de la mesure du temps que du temps lui-même. Ce qui le conduira à chercher une réponse à ces questions dans la philosophie.

Marié en 1891, il fut père d’une fille, Jeanne, qui ne parlait pas, n’entendait pas, et qui fut pour lui sa fierté et son épreuve : « je suis sûr, écrit Jean Guitton, que plusieurs traits de la philosophie de Henri Bergson s’expliquent par cette source inconnue ». « …au moment où son père étudiait avec patience, avec génie, les troubles du langage pour édifier une nouvelle interprétation des rapports de l’âme avec le corps : il concluait à l’indépendance de la mémoire et de la matière, à la survie possible» écrit Jean Guitton dans La collection des prix Nobel de Littérature, éd. Rombaldi.p.35.

Professeur de lycée pendant 16 ans, il fut élu à l’Académie française en 1915 et reçut le prix Nobel de Littérature en 1928. Pendant la guerre de 1914-18 il assura des tâches politiques en Espagne et en Amérique et prit ouvertement parti contre la science allemande, la barbarie et l’imposture allemandes. Après la guerre il fut président de la Communauté Internationale de Coopération Intellectuelle (1922-25).

Il enseigna à Jacques et Raïssa Maritain et pendant plusieurs années il fut professeur invité à Columbia, aux États-Unis et à Oxford.

Henri Bergson est mort à Paris, pendant l’occupation allemande, le 3 janvier 1941, après avoir souffert pendant 15 ans de rhumatisme déformant.

 

Ses principales publications :

1889 : Essai sur les données immédiates de la conscience.

Ici Bergson étudie le problème de la liberté et montre que si nous aboutissons à des solutions contradictoires, c’est que nous confondons durée et étendue, quantité et qualité, intensif et extensif, dans l’étude de la vie psychique. « Une fois ces confusions dissipées, écrit-il dans son avant-propos à son Essai sur les données immédiates de la conscience, on verrait peut-être s’évanouir les objections élevées contre la liberté. »

1896 : Matière et mémoire : essai sur la relation du corps à l’esprit;

1900 : Le rire : essai sur la signification du comique;

1907 : L’Évolution créatrice : sa métaphysique fondée sur sa vision biologique de la vie.

1919 : L’énergie spirituelle : essais et conférences.

1922 : Durée et simultanéité : à propos de la théorie d’Einstein.

1932 : Les deux sources de la morale et de la religion (son éthique).

1933 : La pensée et le mouvant : essais et conférences.

 

Sa pensée

Parmi les philosophes les plus récents, Henri Bergson est celui qui nous rappelle le plus les grands penseurs de la Grèce Antique; écrivain remarquable, doué d’un esprit analytique et synthétique à la fois, au style souvent poétique, il demeure toujours clair et précis, et, pour ainsi dire collé aux faits, à l’expérience. On peut dire de la philosophie de Bergson qu’elle a sa source dans l’expérience du temps vécu : cette expérience de base s’est épanouie dans une expérience métaphysique achevée.

Bergson amorce un tournant important dans l’évolution de la philosophie : il marque la fin de l’époque cartésienne (où la philosophie évolue dans les cadres des sciences physiques et mathématiques), et apporte une contribution majeure à la philosophie de la vie, (où les cadres de la pensée philosophique doivent tenir compte du développement des sciences biologiques, psychologiques et sociologiques)

Avant de préciser l’image de l’homme que projette le bergsonisme, nous allons tenter de situer l’auteur dans son contexte historique et culturel. Puis nous nous efforcerons d’esquisser les grands traits de sa philosophie.

 

1- Des anciens cadres de pensée

Pour bien comprendre l’importance du bergsonisme et l’ampleur du tournant qu’il imprime à la pensée philosophique, il faut se rappeler qu’au cours des trois siècles de l’époque des Temps Modernes, (1600-1900), les sciences de la matière ont connu un développement considérable favorisant sur le plan philosophique le matérialisme et le rationalisme.

Mais le développement des sciences de l’homme au cours du XIXe siècle suscitera l’émergence de cadres de pensée différents. Selon le professeur Henri Gouhier, dans son Introduction aux Œuvres de Bergson, page XIII, :

« Il faut rompre les cadres mathématiques, écrit-il, tenir compte des sciences biologiques, psychologiques, sociologiques, et sur cette base plus large édifier une métaphysique capable de monter de plus en plus haut par l’effort continu, progressif, organisé de tous les philosophes associés dans le même respect de l’expérience. »

Bergson reconnaît que l’idéal des cartésiens exprime un moment de l’histoire. Depuis les Grecs (Idées éternelles de Platon, Premier Moteur immobile d’Aristote, puis au début des temps modernes, étendue de Descartes, Dieu de Spinoza,) la même opposition de l’être au devenir inspire les philosophies les plus diverses. Or, maintenant, la philosophie prend pour modèle les sciences de la vie. Ici, la réalité est changement.

Bergson ajoute : « si on lit de près la Critique de la Raison Pure d’Immanuel Kant, on s’aperçoit que celui-ci a fait la critique, non pas de la raison en général, mais d’une raison façonnée aux habitudes et aux exigences du mécanisme cartésien, ou de la physique newtonienne » (Introduction aux Œuvres de Bergson, page XVI). D’où, il va de soi, l’impossibilité de la métaphysique aux yeux de Kant. « Kant a définitivement établi que, si la métaphysique est possible, ce ne peut être que par un effort d’intuition. Seulement, ayant prouvé que l’intuition serait seule capable de nous donner une métaphysique, il ajouta : cette intuition est impossible. » La pensée et le Mouvant », p.155.

 

2-aux nouveaux…

« Tout change lorsque des sciences d’un autre style conduisent la pensée à d’autres niveaux d’expérience, où elle peut toucher les « noumènes » immanents aux phénomènes. » (Introduction aux œuvres de Bergson, p. XVI)

Cet autre niveau d’expérience sera celui de l’intuition de la durée, qui permet de pénétrer à l’intérieur de la réalité, c’est-à-dire de saisir le temps, le mouvement et la vie dans leur dynamisme même, alors que l’intelligence mathématique demeure à l’extérieur de l’objet, dans une perspective quantitative d’espace, de discontinuité, de mesure.

Si l’on tente de préciser le courant de pensée auquel appartient Bergson on peut dire qu’il se situe :

1- dans le courant volontariste (doctrine qui affirme la supériorité de la volonté sur la raison) de la philosophie française (Maine de Biran, Émile Boutroux, Maurice Blondel, etc.,); par opposition au positivisme d’Auguste Comte et au kantisme;

2- dans le courant de la critique de la science dont la vision du monde lui semblera manquer de tout dynamisme, de toute vie; D’abord admirateur de Herbert Spencer qui reconnaissait le caractère dynamique de la réalité, il lui reprocha ensuite de concevoir l’évolution dans une perspective quantitative et externe et de contester ainsi la possibilité de la philosophie spéculative.

3- et dans le grand courant de la réflexion philosophique du devenir initié par Héraclite, qui s’exprimera dans une perspective « d’évolution créatrice ». Bien que Bergson envisage le changement différemment, disons dans un sens plus positif que Héraclite…

Quelques sources :

Henri Bergson, Œuvres, P.U.F. , Paris, 1950

Henri Bergson, Mélanges (Correspondances, pièces diverses, documents) Publié et annoté par A. Robinet, Avant-Propos par H. Gouhier , PUF . 1972.

Barthélémy-Madaule , Madeleine, Bergson. Seuil, Paris, 1967.

François Meyer, « Pour connaître la pensée de Bergson, »Bordas , 1964.

Robinet, André, Bergson et les métamorphoses de la durée, Seghers, Paris, 1966.

Vieillard-Baron , Jean-Louis, Bergson, PUF, collection «Que sais-je?». Paris, 1991.

 

« La philosophie ne se nourrit pas de philosophie dans une sorte d’autophagie insensée, mais de faits concrets et de science toute neuve. Pour exprimer toute l’originalité de son expérience, Bergson a écrit non pas en un jargon mais en un français souvent digne d’admiration, à la fois subtil, irisé et simple… » Histoire de la philosophie, La Pléiade, p.284

 

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