Hans Jonas (1903-1993)

 

 

Par Dominic Desroches, Collège du Vieux-Montréal.

 

 

Le parcours intellectuel de Hans Jonas1

 

Hans Jonas est né en 1903 d’une famille d’origine juive allemande. Il a été l’élève de Edmund Husserl, de Martin Heidegger (dès 1921 à l'Université de Freiburg) et de Rudolf Bultmann dont il suivi les séminaires d’exégèse néotestamentaire en 1923. Il consacre, en 1928, sa thèse de doctorat au phénomène de la gnose au cours des premiers siècles chrétiens. Inspiré par les travaux de Heidegger, il en proposera une interprétation « existentiale ». Forcé à l’exil en 1933 en raison de son origine juive, Jonas s’établit en Palestine où il s’engage dans l’armée britannique, puis s’en retourne dans sa ville natale après la guerre.

 

En 1949, il repart encore, mais cette fois pour le Canada. Si son séjour au Canada est court, c’est parce que Jonas décide de s’établir aux Etats-Unis, à New York, où il vient de décrocher un poste en philosophie à la célèbre New School of Social Research. Il y restera de 1955 à 1976. Mais c’est en 1979 que paraît son ouvrage intitulé Le principe responsabilité dans lequel il présente les nouveaux impératifs d’une éthique confrontée pour la première fois aux avancées technologiques. Ce livre obtient un succès incroyable en librairie ; il s’agit rien de moins d’un des rares « best seller » philosophiques. Pour donner une idée de ce succès : le livre, qui fait plus de 300 pages, a été vendu à plus de 200 000 exemplaires en Allemagne seulement.

 

Or, le lecteur attentif aura certes reconnu dans le titre de l’ouvrage de Jonas, paru assez tardivement en langue française (1990), un clin d’œil et une critique évidente du volumineux Principe Espérance de Ernst Bloch. C’est que Jonas, après avoir montré les transformations de l’agir humain dans la nature, dégagé une méthode rigoureuse pour l’éthique et élaboré une théorie systématique de la responsabilité en prenant acte de la métaphysique de l’être et du devoir, s’en prend au monument élevé à la gloire de l’utopie par Bloch. La dernière partie de l’ouvrage a pour objectif principal de montrer les limites – nous sommes à la fin des années 1970, notons-le – de l’utopisme marxiste et d’illustrer, par l’anticipation du pire, que l’éloge de l’utopie et l’idéal du progrès (scientifique, technique, etc) ne peuvent déboucher que sur l’irresponsabilité collective. L’originalité du Principe responsabilité aura consisté à bien faire voir comment la réflexion éthique contemporaine se voit obligée de dépasser les conceptions éthiques traditionnelles (très souvent tournées vers le bonheur et la vertu) qui sont, à l’évidence, beaucoup « trop courtes », donc inactuelle, pour faire face à la puissance irréversible de la technique qui menace la survie même de l’homme sur la terre.

 

Pendant l’année 1982-1983, Jonas est professeur invité à Munich. De plus en plus connu en Allemagne et en Europe, Hans Jonas voudra ensuite faire comprendre la possibilité d’appliquer son éthique de la responsabilité dans Technique, médecine et éthique. La pratique du principe responsabilité un recueil d’articles non traduits paru en 1985. En 1987, il obtiendra pour son opus magnum, Le Principe responsabilité, le Prix de la Paix des libraires allemands. Après avoir traversé presque tout le siècle et publié de nombreux ouvrages, tant en philosophie, en théologie qu’en science, Jonas mourra en février 1993, à New York, à l’âge mathusalmien de 90 ans.

 

 

Une nouvelle théorie éthique pour la civilisation technologique

 

Parce que la véritable originalité de la pensée de Jonas se trouve dans son œuvre maîtresse, le Principe responsabilité, il convient de rappeler ici les grands moments de la réflexion que Jonas poursuit dans cet ouvrage.

 

D’entrée de jeu, Jonas constate une nécessaire transformation dans l’agir humain car la puissance de la technologie crée des problèmes éthiques inconnus des générations précédentes. En effet, si les interventions de la technique étaient sans danger par le passé, aujourd’hui, la technique est assez puissante pour renverser l’équilibre à l’œuvre dans la nature. La différence la plus grande entre l’Antiquité grecque et nous, et qui explique que les Anciens n’aient jamais ressenti le besoin d’écrire une éthique de la responsabilité, c’est que les exigences éthiques ne débordaient pas le cadre du présent et que la nature demeurait pour eux inchangée parce que l’homme n’était pas en mesure de la contrôler ou d’en modifier le cours. C’est que chez les Grecs, la réflexion éthique s’inscrivait dans une cosmologie de la stabilité. Or depuis, l’homme est passé de l’homo sapiens à l’homo faber, c’est-à-dire que l’homme ne se contente pas seulement de connaître, mais il  fabrique toujours plus d’artefacts et modifie sans cesse son milieu naturel, au point de mettre celui-ci en péril.

 

Contrairement au passé, le monde moderne est à comprendre par sa « dynamique technique » : les hommes inventent, innovent et ne cessent de produire de nouveaux objets de consommation. Aujourd’hui, nos moyens techniques sont si puissants et nos productions si nombreuses qu’elles ont pour conséquences des effets irréversibles sur la nature, en raison des grandeurs en jeu, mais aussi des effets cumulatifs de l’agir humain. La puissance technologique étant une affaire mondiale, Jonas voit dans l’accumulation toujours plus grande de la production technique un effet « boule de neige », c’est-à-dire quelque chose d’irréversible. Face à cette utilisation de la technique comme mode de vie, face à notre obsession de la consommation, Jonas entend rappeler, envers et contre tous, la vulnérabilité de la nature. Selon lui, nous connaissons au XXe siècle un « vide éthique » parce que les théories éthiques classiques ne pouvaient pas prendre en compte les effets de la technique sur la nature qu’elles ne connaissaient pas encore. Si la technique est sans âme, elle nous pousse alors en avant dans un vide où la réflexion n’a pas le temps de s’installer. Ainsi, la vulnérabilité de la nature appelle-t-elle une nouvelle forme d’éthique, une éthique de la responsabilité, car l’agir technique de l’homme ne concerne pas le passé, mais l’avenir, son avenir. Les hommes ne peuvent plus continuer à produire sans conscience, à consommer, à polluer et à mettre en péril la nature et, en elle, l’espèce humaine, ils doivent plutôt, impérativement, changer leur comportement. Pour y arriver, il est urgent de domestiquer la technique et de regarder en avant.

 

 

Vers un nouveau concept de responsabilité et une éthique du futur 

 

Il est très utile de distinguer ici deux concepts de responsabilité. Il y a tout d’abord la responsabilité traditionnelle, la responsabilité rétrospective, qui dit que nous sommes responsables de nos actions passées. Or Jonas propose une nouvelle conception de la responsabilité, la responsabilité prospective, qui dit que nous sommes responsables de nos action futures. La responsabilité prospective est éthiquement intéressante au sens où elle vise une responsabilité prise à l’égard des générations futures, donc des personnes que nous ne connaissons pas encore. Si l’homme doit travailler à la perpétuation de l’espèce humaine et protéger la nature, c’est d’abord parce qu’il est responsable des effets de ses propres actions sur son environnement. Dès que l’homme a la capacité matérielle de détruire la nature, une toute nouvelle forme d’impératif ou d’exigence morale monte en lui. Le devoir ne doit plus être pensé en fonction du passé et du présent, mais plutôt en fonction de l’avenir et de ce qui peut advenir, c’est-à-dire en fonction de notre pouvoir faire. Ainsi, la responsabilité se construira-t-elle en fonction de deux conséquences : tout d’abord, la responsabilité sera unilatérale et asymétrique, car je suis obligé au nom de l’humanité future et, ensuite, la responsabilité portera sur ce qui ne permane pas, c’est-à-dire « le périssable en tant que périssable ». Cela permet à Jonas de proposer un nouvel impératif, aussi catégorique que celui de Kant, mais qui dépassera toutefois les visés de l’impératif kantien. Cet impératif s’énoncera ainsi : « Agis de telle façon que ton action soit compatible avec la permanence de la vie sur terre »2. Ce qui revient à dire que l’homme n’a pas droit au suicide physique de la planète.

 

Si l’auteur du Principe responsabilité parle ici de survie de l’humanité, c’est que le savoir (y compris scientifique) des conséquences n’engendre pas automatiquement un changement dans le comportement des hommes. Les hommes voient bien qu’ils polluent et qu’ils menacent toujours davantage la nature, mais ils continuent pourtant d’agir ainsi ; tout se passe exactement comme s’ils ne connaissaient pas d’autre mode de vie. Or seule la peur, craint Jonas, peut arriver à secouer l’homme et le forcer à changer. Ainsi Jonas proposera-t-il, au centre de son éthique du futur, l’idée forte d’une « heuristique de la peur », un savoir de la peur, parce que s’il est illusoire et utopique de développer un savoir en tous points commensurable aux effets engendrés par la technique  cela est rigoureusement impossible , il faudrait alors s’obliger à agir rapidement parce que nous avons peur de commettre l’irréparable. Jonas écrira ces mots simples dans un petit texte intitulé Pour une éthique du futur : « Tout cela deviendra inéluctable, et plus on tardera, plus ce sera difficile, en raison de la vérité toute simple selon laquelle une terre dont la surface est limitée n’est pas compatible avec une croissance illimitée […] »3. À défaut d’un véritable savoir des effets incalculables de nos actions, reconnaître notre ignorance quant à l’avenir devient un devoir moral : nous devons agir pour éviter le pire. L’idée que l’improbable se produise devrait nous obliger à agir plus rapidement et aussi plus globalement afin d’éviter que la pire possibilité ne se réalise. Selon Jonas, il importe d’anticiper le pire, car le mal est toujours plus facilement déterminable que le bien. 

 

Cette idée permet alors à Jonas de critiquer sévèrement tous les scientismes et toutes les utopies rattachés à l’idée d’un progrès infini. Jonas rapporte souvent le problème de la technique à l’idéal baconien d’une maîtrise parfaite de la nature par le savoir afin d’améliorer le sort des hommes sur terre. Toutefois, malgré le mérite du projet moderne, l’idéal baconien n’en présuppose pas moins toujours une utopie implicite, à savoir celle d’un progrès infini qui conduirait au bonheur de l’humanité. Or la science a des limites, la terre aussi. Et si, aujourd’hui plus que jamais, la science nous aide à mieux vivre, elle demeure également au service de l’utopie technique de manière si subtile que nous espérons souvent que la technique trouvera des solutions miracles pour nous sortir de la situation catastrophique dans laquelle elle nous a elle-même plongés. Ainsi Jonas est-il armé pour critiquer la thèse centrale du Principe espérance de Ernst Bloch, ce livre volumineux écrit à la gloire de l’utopie. Car en vérité, estime Jonas, la technique est elle-même utopique, le non-lieu par excellence, parce que l’utopie d’un progrès infini est un discours irresponsable  l’idée même qui nous empêche de nous responsabiliser. 

 

La thèse centrale de Jonas, répétons-le une dernière fois, est que l’humanité n’a pas droit au suicide. Ici, le théologien doublé du biologiste opte pour l’être, précisément pour la valeur de l’être. Il n’est pas question, comme chez son maître Heidegger, d’une « histoire de l’être », mais plutôt de la survie de l’être sur terre, à commencer par l’être humain. Il est toujours préférable qu’il y ait de l’être plutôt que rien, suivant la formule de Leibniz reprise souvent par Jonas. Il convient logiquement d’assurer le développement de la vie sur terre. La base métaphysique qui fonde l’éthique de la responsabilité est donc assez simple en elle-même : nous devons d’abord reconnaître et défendre la supériorité de l’être sur le néant, ce qui implique ensuite de développer un devoir-être. Concrètement, l’avenir de l’humanité constitue notre première obligation, notre véritable obligation, celle que nous devons assumer sans délais au nom de notre propre humanité.

 

Il ne sera donc pas surprenant que, dans ce contexte, le modèle ou l’archétype de la responsabilité soit le nouveau-né. En effet, celui-ci est vulnérable et exige à tout instant mon souci pour lui. L’enfant s’avèrera l’objet de la responsabilité pour Jonas parce que la faiblesse et la vulnérabilité de l’enfant, précisément celle de la nature en lui, m’oblige de manière absolue, me « force » à assurer sa survie, qui est ma propre survie. Jonas, dont le propos est toujours global, proposera aussi comme modèle de la responsabilité l’homme politique puisque ce dernier doit toujours assurer le meilleur pour les autres. L’homme d’État apparaîtra donc à Jonas comme l’instance de responsabilité de tous parce que la politique, la recherche du bien commun, a toujours le dernier mot dans toutes les affaires humaines. La politique, on le voit, demeure la préoccupation centrale du livre choc de Jonas. Les types de responsabilité parentale et politique illustreront donc la totalité et l’importance des générations à venir dans l’idée de responsabilité. Si l’homme refuse la responsabilité qui lui revient, estime enfin Jonas, il aura failli dans la réalisation de son plus grand défi sur terre.

 

 

Bibliographie de Hans Jonas

 

On lui doit bon nombre d’ouvrages et d’articles en théologie, en biologie et en philosophie. Parmi ceux-ci, signalons en français, outre le fameux Principe responsabilité (Cerf, 1990), La Religion gnostique (Flammarion, 1978), Entre le néant et l’éternité (Belin, 1996) et trois titres parus dans la Petite Bibliothèque chez Rivages : Le concept de Dieu après Auschwitz (Rivages, 1994), Le Droit de mourir (Rivages, 1996) et Pour une éthique du futur (Rivages, 1998).

 

© CVM, 2004


 

1 Pour une présentation de la pensée de Hans Jonas et une bibliographie exhaustive, voir Le Principe responsabilité, trad. J. Greisch, Paris, Cerf, 1990. Il est à noter que la maison Flammarion offre désormais dans sa collection Champ une version de poche. 

2 Jonas, H., Le principe responsabilité, Paris, Flammarion, Collection Champs,pp. 39-41.

3Jonas, H., Pour une éthique du futur, Paris, Rivages, 1998, pp. 106-107.