La vie de Jean-Paul Sartre

 

par Martin Godon, Cégep du Vieux Montréal.

 

Introduction

Philosophe, écrivain, journaliste, intellectuel modèle, militant, Jean-Paul Sartre a profondément influencé sa génération et celle qui a suivi. Il fut un maître à penser, un exemple suivi par une bonne partie de la jeunesse d'après-guerre. Se démarquant par le style particulier de son œuvre littéraire et de ses traités philosophiques, Sartre a surtout tenté d'illustrer sa philosophie par ses actions. Ainsi, ses divers engagements sociaux et politiques sont-ils inséparables de sa pensée. Plus que pour tout autre philosophe, il semble requis d’avoir une certaine idée du cheminement biographique du penseur pour prendre toute la mesure de la pensée sartrienne. Ce qui bien entendu ne dispense nullement de la lecture de ses œuvres. Le projet sartrien se développe dans trois horizons : la philosophie, la littérature et la politique.

 

La jeunesse

L'existence de Sartre débute au tout premier jour de l'été de 1905. Quinze mois après la naissance de Jean-Paul, lorsque son père meurt, sa mère se réfugie auprès de sa famille. Pour le petit orphelin, c'est le grand-père maternel, Charles Schweitzer, un homme nostalgique, tourné vers le passé, qui devient l'image du père. Sous l'influence de cet être à la forte personnalité, le jeune Sartre prend goût à la littérature et à l'écriture.

Parce qu'on le trouve laid, parce qu'il est maladroit, parce qu'il ne s'habille pas comme les autres et parce qu'il ne s'amuse pas comme ceux de son âge, donc parce qu'il est différent et qu'il est rejeté, le jeune Sartre se réfugie dans ses jeux imaginaires. L’écrivain témoigne du bonheur qu’il éprouvait à ces jeux, cependant, la prise de conscience de sa laideur et de sa différence fut douloureuse pour le petit Jean-Paul. Au lycée, il connaît enfin une véritable amitié avec Paul Nizan. Partageant leurs découvertes littéraires, ils se soutiennent mutuellement dans leur projet de carrière d'écrivain. Ils découvrent ensemble la philosophie en lisant un livre d'Henri Bergson. Sartre étudie cette discipline avec passion à l'École Normale Supérieure puis à l'Université.

Contre toute attente, l'étudiant Sartre échoue lors des examens pour l'agrégation en 1928. Un excès d'originalité aurait profondément déplu aux correcteurs. Tirant une leçon cuisante de cet échec, l'année suivante il prépare ses examens avec, entre autres, Simone de Beauvoir dont il vient de faire la connaissance. Ils forment bientôt un couple original et libre. Lors de ses études, Sartre développe également une amitié devenue célèbre avec Raymond Aron.

C'est justement celui-ci qui révèle à Sartre l’existence d’un nouveau courant philosophique d'origine allemande qu'on appelle “ la phénoménologie ”. La découverte de ce mouvement stimule profondément la pensée du jeune Sartre. À un point tel qu'il se retrouve à Berlin en 1933-1934 afin d’étudier la pensée phénoménologique avec le philosophe Edmund Husserl, fondateur du mouvement.

 

Premiers écrits

L'étudiant Sartre n'aimait pas les professeurs. Mais il faut bien gagner son pain. Aussi, de 1931 à 1939, mis à part l'intermède berlinois, Sartre enseigne la philosophie dans des lycées français. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se montre proche de ses étudiants mais utilise tous ses temps libres pour écrire.

Après quelques tentatives relativement malheureuses, l'écrivain Jean-Paul Sartre atteint finalement la notoriété lorsque la maison d'édition Gallimard publie en 1937, une nouvelle Le mur et, en 1938, son premier roman, La nausée.

Au moment où sa vie semble prendre un tournant exceptionnellement favorable, le citoyen Sartre est mobilisé par l'armée française. Assigné à une station météorologique, il est fait prisonnier par les Allemands en juin 1940. Sartre profite de sa captivité pour étudier le grand ouvrage du philosophe allemand Martin Heidegger, Être et temps. Puis, en mars 1941, jouant de ruse avec les autorités du Stalag où il est prisonnier, il soutire la permission de quitter le camp. Il reprend alors ses activités d'enseignement puis s'associe à un réseau de la résistance, aux côtés des communistes, où il fait la connaissance du philosophe Maurice Merleau-Ponty.

 

L’après-guerre

La guerre stimule la maturation de la pensée de Sartre au point qu'il publie en 1943 son œuvre philosophique majeure: L'être et le néant. Les circonstances historiques font en sorte qu’on ne remarque guère ce traité de philosophie qui ne s'imposera que peu à peu.

Romans, pièces de théâtre, nouvelles, essais philosophiques et littéraires, articles de journaux, conférences et scénarios pour le cinéma, Sartre écrit! Exception faite de ses scénarios, il connaît le succès et, au lendemain de la Libération, Sartre peut mettre un terme à sa carrière d'enseignant pour se consacrer exclusivement à l'écriture. Le projet littéraire de Sartre est philosophique, métaphysique.  S’il s'inspire de divers philosophes, notamment Husserl et  Heidegger, il ne se place jamais dans la situation de disciple.  Il fait  généralement oeuvre originale.  Épris de liberté, Sartre n’est le disciple d’aucun maître et récuse d’avance toute personne qui se présenterait comme son disciple. Par ailleurs, Sartre est conscient de sa célébrité et il mesure bien le poids de la responsabilité  intellectuelle que cela implique.

Avec un groupe d'écrivains, notamment Merleau-Ponty et Beauvoir, il crée dès 1945 la revue littéraire Les Temps Modernes. Devenu un personnage médiatique de premier plan, Jean-Paul Sartre a décidément l'allure d'un chef de file, d'un maître à penser. À partir de cette époque, on ne demande plus à Sartre de se démarquer par rapport aux autres; on demande aux autres de se définir par rapport à Sartre.

Après la guerre, la pensée de Sartre prend un tour de plus en plus politique. Il participe pendant quelques mois à la mise sur pied d'un mouvement révolutionnaire indépendant par rapport aux autres grands partis politiques français. Après l'échec de ce mouvement, malgré la critique sévère de son ami le politologue Raymond Aron, il s'allie aux communistes tout en critiquant la philosophie et la politique du marxisme. Pourtant, les communistes ne cessent de désavouer Sartre. De son côté, il se livre à plusieurs contorsions intellectuelles, allant même jusqu'à renier son meilleur théâtre (Les mains sales) pour démontrer que les communistes et lui sont du même bord, qu'ils livrent le même combat. Sartre paye cher ses compromis pour s'attirer les faveurs des communistes. Les amitiés avec Camus, puis avec Merleau-Ponty, sont cruellement sacrifiées sur cet autel en 1952. En outre, durant sa période "communiste" Sartre semble délaisser la littérature et la philosophie au profit de textes politiques de circonstances.

À partir de 1954, l'écrivain est reçu régulièrement en URSS. Les autorités soviétiques lui préparent habituellement un itinéraire titanesque généreusement arrosé de vodka et de vin géorgien. Au retour de sa première visite au pays de Staline, il publie des textes dithyrambiques dans lesquels il trace un gentil portrait de la société soviétique.

C'est à cette époque que l’écrivain entreprend une autobiographie dans laquelle il montre que la littérature a joué pour lui le même rôle que la religion pour d'autres: celui d'une névrose. Ayant une valeur absolue, la littérature devait le libérer de l'absurdité. En outre, elle devait permettre à Sartre de connaître une certaine immortalité. À partir de cette prise de conscience, le philosophe prétend considérer l'écriture comme n'importe quel geste de la vie quotidienne.

Durant la période pendant laquelle le penseur se consacre à l’écriture de son grand œuvre, Critique de la raison dialectique, il consomme une quantité impressionnante de barbituriques et d'amphétamines afin de soutenir le rythme effréné de ses journées et de ses nuits laborieuses. Par ailleurs, plusieurs proches de Sartre ont témoigné de son horreur des légumes et de tout ce qui contient de la chlorophylle, comme de sa fascination pour le synthétique et l’artificiel. 

À l'automne de 1956, le peuple hongrois se révolte contre les extrémités du régime soviétique. La répression de cette insurrection par Moscou est particulièrement violente. Envisageant enfin la mesure du mensonge des partis communistes russe et français, Jean-Paul Sartre rompt définitivement avec ceux-ci sans renier ses convictions socialistes, ni ses amitiés avec les communistes d'autres pays, notamment les polonais et les italiens.

 

Le militant libre

À partir de cette rupture, Sartre souhaite corriger les erreurs de ses anciens compagnons de route et développe un "marxisme existentialiste". Les premiers moments de cette tentative apparaissent dans Questions de méthode en 1957.

Puis, il dénonce l'intervention militaire française en Algérie. Du coup, c'est toute la politique colonialiste française qu’il attaque. Au fil des semaines, l'intervention militaire prend de plus en plus l'apparence d'une guerre. Sartre remue alors ciel et terre pour soutenir les combattants algériens. À tel point que les membres de la droite politique française, durant une manifestation, scandent ce slogan terrible : “ Fusillez Sartre! ” Le philosophe ne ralentit en rien son engagement. Passant alors de la parole à l'acte, on fait finalement exploser l'appartement de Jean-Paul Sartre. Heureusement, il était sorti.

En septembre 1964, Sartre apprend qu'il est en lice pour le prix Nobel de littérature. Hésitant, l'écrivain consulte son entourage. Il pense refuser. On discute ferme. Sartre cogite. Il écrit enfin au secrétaire de l'Académie Nobel pour l’informer qu'il ne souhaite pas figurer sur la liste des candidats. On lui répond qu'il n'y a pas de liste de candidats. Finalement, Jean-Paul Sartre est élu prix Nobel de littérature en 1964. Fidèle à la décision qu'il avait mûrie, il décline le prix, prétextant des raisons politiques (durant les années 50 et 60, on semble s'être servi de ce prix comme geste politique dans le cadre de la Guerre Froide), philosophiques (en acceptant cet honneur, il serait institutionnalisé, ce qui serait une entrave à sa liberté) et personnelles (Sartre sent bien que ceux qui l'aiment le plus vont l'aimer davantage encore s'il refuse, puis il a toujours refusé les honneurs, prétexte-t-il). De toute manière, Sartre vit en marge des institutions.  Au nom de sa liberté, il ne veut pas qu'on l'intègre dans  quelque institution que ce soit.

Au début de l’année 1965, il entreprend des démarches afin d’adopter Arlette Elkaïm, une jeune femme qui gravitait dans l’univers sartrien depuis un certain temps déjà. De la sorte, Sartre s’assure qu’une personne de confiance s’occupera de son œuvre après sa mort. À cette occasion, l’écrivain a droit à de nombreuses « scènes de ménage » de la part des autres femmes entre lesquelles il se partage.

Renouant avec la politique internationale, Jean-Paul Sartre accepte en 1967 l’invitation du philosophe anglais Bertrand Russell qui organise un tribunal moral constitué de quelques célébrités afin de dénoncer les crimes de guerre perpétrés par les militaires américains au Viêt Nam. C’est finalement en tant que président du Tribunal Russell que Sartre va exploiter maintes tribunes pour dénoncer haut et fort les massacres.

En mai 68, la France est agitée par un mouvement étudiant de protestation révolutionnaire. Sartre pressent-il l’importance du mouvement? Reconnaissant bon nombre de ses idées dans les discours des étudiants, il se met à l’écoute de ceux-ci et soutient les revendications du mouvement. À cette époque, il prend peu à peu conscience que les revendications et les combats de la jeunesse diffèrent de ceux de sa génération. Plutôt que de décrier l’ingratitude des jeunes - d’autres s’en sont chargés, Sartre va inviter le monde à prêter une oreille plus attentive à cette nouvelle génération qui semble choisir ses valeurs si librement.

Au début des années soixante-dix, Sartre assume la direction de divers petits quotidiens de gauche de piètre qualité. Mais il rêve de voir un véritable quotidien de gauche produit avec soin. Ainsi, au mois de mai 1973 naît Libération. Hélas, le penseur ne peut s’attarder auprès de ce dernier rejeton : à l’automne  73, se sentant plus vieux et fatigué que jamais, perdant l’usage de la vue, le champion de la liberté se tait et renonce au combat, interrompant presque toutes ses activités liées à l’écriture.

Désormais, Sartre soigne avec modestie et simplicité ce corps souffrant qu’il méprisait activement depuis si longtemps. Bien que l’entourage du philosophe aveugle invente maints procédés pour lui permettre de demeurer actif intellectuellement, celui-ci a perdu ses moyens et son lustre. Les curiosités produites durant cette période ne soutiennent pas la comparaison avec les œuvres flamboyantes du passé.

Jean-Paul Sartre est décédé le 15 avril 1980. Cinquante mille personnes se sont rendues au cimetière Montparnasse pour rendre un dernier hommage à cet «homme-siècle».

 

Conclusion

Les images de Sartre sont variées. Derrière chacune on reconnaît l’homme épris de liberté. Ainsi, quand il ne joue pas à être écrivain ou philosophe, il peut adopter l’attitude de la célébrité médiatique. Il prend parfois l’apparence d’une sorte de clochard bourgeois, parfois encore celle de l’intellectuel marginal ou du militant provocateur. À tout prendre, plusieurs personnes choisiront de garder de lui le souvenir d’un homme prodigieusement généreux qui, avec la complicité de Simone de Beauvoir, a longtemps entretenu un vaste cercle d'amis. 

 

Pour en savoir plus lire :    une présentation de l'oeuvre de Jean-Paul Sartre;

                                        une définition de l'existentialisme sartrien.

 

© CVM, 2004