Communisme et fascisme : un même combat?

Véronique Chamberland (Sciences humaines)

Le XXe siècle, le plus meurtrier de l’histoire selon les historiens, aura été le théâtre de bien des tragédies humaines.  L’homme pousse la cruauté et l’horreur à des sommets encore inégalés, entachant l’espèce humaine toute entière, détruisant toute dignité sur son passage. Ironiquement, c’est dans ce siècle que l’on aura le plus lutter en faveur des droits humains, de la liberté et de la démocratie, ces valeurs nées d’un humanisme confiant dans le progrès de l’humanité et dans la grandeur de l’homme. L’homme, dit-on, est capable de raison et libre de son esprit.  Or, comment expliquer que des nations entières se soient laissées endoctrinées et se soient abaissées aux pires actes de barbarie?

 Si l’on a vivement critiqué le fascisme et le nazisme, aujourd’hui encore, on hésite à condamner le communisme, pourtant tout aussi meurtrier. Serait-ce que ses objectifs sont si nobles que l’on accepte de détruire des vies humaines pour son accomplissement ? Et pourtant,  nous le verrons, les dégâts qu’il a causés sont tout aussi lourds à porter que ceux du nazisme.

Ainsi, dans ce texte, nous nous attarderons aux rapprochements que l’on peut établir entre les deux régimes, pour démontrer, dans une certaine mesure, que l’un ne vaut pas mieux que l’autre. 

Le totalitarisme

Une comparaison efficace entre le communisme et le nazisme n’est possible que dans la mesure où nous réduisons le terme communisme à celui de stalinisme.  En effet, le terme communisme englobe une série de régimes politiques qui ont lieu à différents moments de l’histoire, bien que rapprochés dans le temps, à différents endroits géographiques et dans le cadre de contextes socioculturels parfois bien différents.  Aussi, nous préférons limiter cette comparaison au stalinisme, sans toutefois exclure la possibilité d’établir des rapprochements entre le communisme et le nazisme, voire même le fascisme.

La comparaison que nous établirons entre ces deux régimes repose sur le concept de totalitarisme.  Souvent remis en question par différents historiens, nous utiliserons ce concept dans son sens large, global, désignant ainsi le système politique où l’emprise de l’État est totale, tant dans la sphère publique que privée, par opposition à l’État de droit.

De plus, afin d’établir cette comparaison, nous nous appuierons sur quelques-unes des caractéristiques du totalitarisme énoncées par Carl Friedrich, soit la présence d’une idéologie proposant une société nouvelle, d’un parti unique à base de masse, d’un État policier et terroriste et d’un contrôle de l’économie.

Le Stalinisme

La période stalinienne s’étend de 1928, alors que Staline est reconnu comme chef incontesté  du Parti et de l’URSS, à 1953, date de sa mort.

Les régimes totalitaires s’appuient sur une idéologie orientée vers la perfection d’un état final de l’humanité et la création d’un «homme nouveau»  à travers le rejet de la société actuelle.  Le parti unique de masse, dirigé par un seul homme et organisé de façon hiérarchique, se veut l’instrument au service de cette idéologie, celui qui saura mener la population vers sa destinée.

La doctrine communiste telle que vue et appliquée par Staline invite la population à construire une société parfaite qui appelle à la domination du monde à travers un refus radical de la société existante ; l’homme est capable d’établir progressivement une société juste et égalitaire où on en arrivera un jour à éliminer les classes sociales et l’État. 

Le parti unique compte peu de membres, mais ceux-ci sont animés d’un fanatisme envers l’idéologie du chef  qui les dirige.  Si le nombre d’adhérents au parti communiste augmente d’années en années, en revanche, le nombre de membres à la tête de ce parti reste restreint bien que ce soit lui qui possède le pouvoir réel.  En effet, Staline voit dans la masse l’instabilité des émotions qui peut la pousser à tout moment à changer de direction.  À l’inverse, le parti est solide, constant ; il s’appuie sur une théorie claire, sur une conception révolutionnaire.  Selon Staline, il faut un petit groupe de fervents communistes organisés pour mener les masses qui ne sont pas initiées à la politique.

« Le parti doit constituer l’avant-garde de la classe ouvrière…Le parti doit absorber tous les meilleurs éléments de la classe ouvrière.  Le parti ne peut être un vrai parti…s’il n’est pas capable de triompher de l’inertie et de l’indifférence politique d’un mouvement élémentaire.  Le parti doit se tenir en tête de la classe ouvrière ».

Si les effectifs du Parti augmentent d’année en année - depuis la mort de Lénine en 1924, où le parti comptait ses 24 000 compagnons, les effectifs ont plus que triplé pour atteindre le nombre de 1 535 362 en 19291-  il n’en reste pas moins que ce sont toujours les mêmes dirigeants qui occupent les fonctions d’importance.  Dominé par un chef, le parti communiste est organisé hiérarchiquement : après le chef, viennent, en importance, le Politbureau et le bureau administratif du Comité central. C’est d’ailleurs ce chef charismatique, Staline,  perçu comme un «sauveur», un demi-dieu,  qui s’arroge tous les pouvoirs et autour duquel se développe un culte de la personnalité

Le totalitarisme nazi

La doctrine nazie, quant à elle, est fondamentalement nationaliste, raciste, antidémocratique et anticapitaliste2.  Elle se base sur le respect de l’ordre établi, sur l’abandon de tout esprit critique et met en valeur les vertus de puissance, d’autorité, d’obéissance, de discipline et de force physique.  De même que Staline,  Hitler croit en une direction élitaire, où la minorité gouverne la majorité. « De par sa nature même, une organisation ne peut subsister qu’avec un haut commandement intelligent, servi par une masse que guide plutôt le sentiment.  Une compagnie de deux cents hommes intelligents autant que capables deviendrait, à la longue, plus difficile à mener que si elle contenait cent quatre-vingt hommes moins bien doués et dix autres ayant une formation supérieure ».

Le parti hitlérien compte peu de membres et est, lui aussi, organisé hiérarchiquement. En bas de l’échelle du parti, on retrouve 500 000 chefs de blocs dirigés par les chefs de cellules qui commandent chacun de quatre à huit blocs en plus de contrôler les fonctionnaires de l’État. En 1933, 32 chefs régionaux occupent d’importantes responsabilités au sein de l’État. Au sommet de cette organisation, Hitler, est entouré de l’état-major du parti, près de vingt Reichsleiter ayant chacun une fonction définie. Les principaux sont Rudolf Hess, dauphin d’Hitler, Heinrich Himmler, chef de la SS et de l’appareil répressif, Joseph Goebbels, responsable de la propagande, Hermann Göring, chef de la Luftwaffe, Alfred Rosenberg, théoricien du racisme, et Joachim von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du Reich.

Stalinisme et nazisme : la comparaison

Plaçant «l’ennemi» au centre de leur vision du monde et s’appuyant sur la loi de l’Histoire dans un cas, et sur la loi de la Nature dans l’autre, autant le stalinisme que le nazisme procèdent dans le cadre d’un état policier et terroriste. 

En Union soviétique, la police politique (Tchéka (1917-1922), Guépéou (1922-1934), NKVD (1934-1946)), dont la mission consiste à éliminer les «ennemis du peuple», dispose d’un pouvoir très étendu.  À l’époque du premier plan quinquennal, elle participe à la révolution économique de Staline en organisant la liquidation des koulaks, des «saboteurs» et des membres du clergé qu’elle envoie au goulag. En outre, la multiplication des structures, tant dans le parti et le gouvernement que dans la police secrète, qui se superposent et s’entremêlent permet un étroit contrôle sur les membres du parti, sur la population et sur les membres du corps de police.

« La multiplication ne devient évidente que dans la police secrète elle-même, avec son réseau d’agents extrêmement complexe et tentaculaire, dont un département est toujours chargé de surveiller et d’espionner l’autre.  Il n’est pas d’entreprise en Union soviétique qui n’ait son département spécial de la police secrète, lequel espionne les membres du parti aussi bien que le personnel ordinaire. Parallèlement à ce département, il existe une autre division de la police du Parti lui-même, qui, à son tour, surveille tout le monde, y compris les agents du N.K.V.D., et dont les membres ne sont pas connus de ceux du corps rival ».3

Le régime de terreur qui s’instaure en Union soviétique sous Staline permet l’assise du pouvoir et «[érige] le crime de masse en véritable système de gouvernement».  Dès lors, il s’agit d’éliminer tout opposant, réel ou imaginaire, toute personne appartenant à certaines classes de la population (bourgeoisie, noblesse, clergé, etc.), pour des raisons de sécurité ou, tout simplement, pour faciliter la restructuration de l’économie.  Bien que certaines catégories de personnes soient plus particulièrement visées par le régime de terreur, nul n’en est à l’abri.  D’ailleurs, le système de dénonciation qui se met en place donne l’occasion à certains de régler leurs comptes…

En Allemagne nazie, la violence politique est surtout le fait de la police secrète, de la Gestapo, et des milices du parti, les SS et les SA.  Chargées d’éliminer tout opposant au régime national-socialiste et tout élément «impur» ou «inapte à vivre» (Juifs, Tsiganes, malades mentaux, etc.), elles procèdent à d’arbitraires arrestations et condamnations, à des tortures et des assassinats dans les prisons et les camps de concentration.  Dès leur arrivée au pouvoir en 1933, les nazis créent des camps de concentration où la Gestapo impose la détention à de nombreuse catégories de personnes :  communistes, socialistes, religieux catholiques ou protestants, Témoins de Jéhovah, Juifs, Tsiganes, etc.  Les SS administrent les camps et y font régner leur discipline.

En ce qui concerne le contrôle de l’économie, nous nous y attarderons peu, la comparaison ne pouvant que s’établir sur le plan des structures.  Dans le cas de l’Allemagne tout comme dans le cas de l’URSS,  le contrôle est central et la direction de l’économie tout entière se fait par le biais de la coordination bureaucratique.

En URSS, la centralisation économique s’incarne notamment dans la nationalisation de l’industrie, du commerce et des logements ainsi que dans la collectivisation (forcée) du secteur agricole.  Les plans quinquennaux fixent les objectifs à atteindre pour industrialiser le pays.  Les résultats de ces plans sont fulgurants : en 1950, la production atteint 33% du niveau de celle des États-Unis et 60% au milieu des années 1970, faisant de l’URSS la deuxième puissance industrielle du monde.       

Quant à l’Allemagne, elle pratique une politique économique axée sur l’autarcie à travers les grands travaux, l’abolition des droits syndicaux, le travail obligatoire et une politique de réarmement. Dès 1936, les cadres du Parti doivent voir à l’élaboration et à la réalisation de plans quadriennaux dont les objectifs sont de résorber le chômage en assurant la relance de l’industrie lourde.  Cette politique autarcique se caractérise par l’exploitation minière et la récupération de vieux métaux afin de libérer l’Allemagne de sa dépendance étrangère et de poursuivre la remilitarisation du pays.  Les résultats de pareilles politiques économiques sont également remarquables : dans le domaine industriel, en 1939, l’Allemagne reprend sa deuxième place dans le monde, derrière les États-Unis.

En somme, deux systèmes aux idéologies complètement différentes, voire même antagonistes, en arrivent à produire des régimes politiques semblables, c’est-à-dire construits autour d’une idéologie unique, d’un parti et d’un chef unique, basé sur la centralisation des pouvoirs politiques et idéologiques de laquelle découle une pénétration du politique dans tous les champs de la société.

Nombreux sont ceux qui s’opposent au rapprochement entre les deux systèmes, prétextant que leurs idéologies respectives étant radicalement opposées, aucune comparaison ne peut être possible ni même imaginable.  Or, comme nous l’avons vu précédemment, deux idéologies antagonistes peuvent produire deux systèmes très semblables dans leur fonctionnement.  En fait, bien que les idéologies soient très différentes à première vue, il n’en demeure pas moins qu’elles ont un point en commun : leur haine de la démocratie libérale et de l’ordre qu’elle a établi.

Certes, les deux régimes diffèrent sur divers aspects.  Toutefois, le fait de réunir deux régimes sous une même appellation ne signifie pas qu’ils soient entièrement semblables.  La Chine communiste, le Cambodge de Pol Pot, la Corée du Nord et l’Union soviétique ne sont pas identiques sur tous les plans. Et pourtant, si on leur a collé le titre de régimes «communistes», c’est qu’ils possédaient suffisamment de caractéristiques communes.  Il en va de même pour l’Allemagne hitlérienne et l’URSS stalinienne.

Conclusion

À la lumière de ce qui précède, nous comprenons que deux régimes politiques nés de conjonctures différentes et partant d’idéologies passablement antagonistes ont résulté en deux catastrophes humaines plutôt semblables. On ne saurait nier la ressemblance de ces deux systèmes, tant dans leur mode de fonctionnement que dans leur résultante. En fait, si leurs idéologies se distinguent sur plusieurs points, elles ont en commun une haine de la démocratie et un mépris total de la dignité humaine.

Compte tenu de ce qui précède, nous ne pouvons que nous étonner de voir ces symboles resurgir lors de diverses manifestations politiques.  Il semblerait que les millions de morts qu’ont causés ces systèmes ne suffisent pas pour encourager les gens à se tourner vers des idéologies moins radicales, plus humanistes et plus respectueuses des droits humains.  Enfin, à la lumière de ce qui précède, on est en droit de se demander si une idéologie, quelle qu’elle soit, mérite que l’on anéantisse des vies humaines pour son triomphe.

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1Carrère D’Encausse, Hélène,  Staline, l’ordre par la terreur, Flammarion, 1972, p. 12

2Aron, Raymond. Démocratie et totalitarisme, Gallimard, 1965,  370 p.

3Arendt, Hannah, Les origines du totalitarisme :  le système totalitaire,  Éditions du Seuil, 1972, p. 132

 

Le passé composé, no4 (mars 2002)

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