La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant et ses répercussions sur la langue anglaise

 

 

Isabelle Monnin (Histoire et civilisation)

 

 

Au milieu du Moyen Âge, un duché français situé dans le nord de la France actuelle, dont les gouverneurs étaient de descendance viking, prenait de plus en plus d'ampleur. Un peu après le milieu du XIe siècle, grâce à la volonté du duc Guillaume, plus connu sous le nom de Guillaume le Conquérant, ce duché français qui s'appelait la Normandie s'étendit de l'autre côté de la Manche lors de la conquête de l'Angleterre. C'était en 1066. Les répercussions de cette conquête pour l'Angleterre furent considérables. D'une part, le pays fut assujetti à une christianisation plus poussée et, d'autre part, la langue parlée, qui était alors le vieil anglais, fut très influencée par le patois des envahisseurs. Le normand, de même que le français plus tard, eut un impact très important sur l'évolution de la langue anglaise.      

En 1066, à la mort du roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, Harold Godwin, earl (titre équivalent à celui de comte) du Wessex (sud de l’Angleterre), prend le pouvoir. Dès le couronnement de Harold, Guillaume, duc de Normandie, proteste car, lors d'une visite en Angleterre en 1051, le roi Édouard lui avait promis la couronne en héritage puisque Guillaume était le plus proche héritier vivant. Harold, pour sa part, en devenant roi, brisait la lignée royale des Anglo-Saxons. Son père, l'ancien earl du Wessex avait légué la soif du pouvoir à son fils. Jusqu'à sa mort en 1053, Godwin assiste - voire contrôle - le roi Édouard dans ses décisions. Pour renforcer son influence sur le roi, il donne sa fille Édith en mariage au monarque anglais et le convainc de déléguer le droit sur plusieurs territoires à ses fils afin qu'ils deviennent earl à leur tour.  Tout au long du règne du Confesseur, la famille Godwin est une famille très importante, mais elle est surtout très influente à la cour anglaise. C'est donc sans grande surprise, sauf peut-être pour le duc Guillaume, qu'en janvier 1066, Harold Godwin est proclamé Harold II, roi d'Angleterre, successeur  d' Édouard le Confesseur. 

Lorsque Guillaume apprend que la couronne anglaise a été transmise à Harold, il décide sans grande hésitation d'envahir l'Angleterre. Selon lui, la situation semble idéale. Depuis plusieurs années, Guillaume œuvre, à coups de guerres et d'alliances matrimoniales, en vue de s'assurer une position prédominante et sûre.  Il peut donc partir en toute liberté à la conquête de l'Angleterre sans crainte de se faire envahir lors de son absence, mais également avec la certitude d'avoir à ses côtés plusieurs personnes qui le soutiennent.  Par exemple, étant marié à Mathilde, fille de Baudoin V, comte de Flandre, Guillaume neutralise un ennemi potentiel au nord-est de la Normandie. Son beau-père, Baudoin V, est également régent du territoire français en 1066, car le roi Philippe Ier, fils orphelin de l'ancien roi de France, Henri Ier, est alors trop jeune pour régner. Guillaume n'a donc pas d'ennuis de la part des Français. À Rome, le parti est pris pour Guillaume, principalement parce qu'il est un homme de l'Église beaucoup plus que ne l'est Harold et aussi parce que le duc normand apporte du soutien à la cause de la réforme religieuse et qu'il s'efforce de rétablir ordre et discipline dans le clergé, contrairement à l'Angleterre. Le pape Alexandre II donne donc son accord à Guillaume pour la conquête de l'Angleterre en le munissant d'une bannière.  Une victoire récente sur la Bretagne neutralise d'autres adversaires de la Normandie. Non seulement Guillaume n'a pas à se méfier d'une invasion bretonne, mais exerçant le droit de suzeraineté sur la Bretagne, il s'assure qu'un contingent breton ferait partie de l'armée normande. L'empereur germanique, Henri IV, se range également du côté des Normands.

Avec l'aide de toutes ces troupes, incluant tous les soldats normands, qui constituent un nombre imposant d'hommes, Guillaume réussit à former une armée d'environ 7 000 à 8 000 hommes, ce qui est considérable pour l'époque. Du mois de janvier au mois d'août 1066, le duc de Normandie rassemble des navires, tant ceux que lui offrent ses alliés que ceux qu'il fait construire, afin de former une flotte assez grande pour faire traverser son armée (avec toutes leurs montures et leur équipement) de l'autre côté de la Manche. Même sa femme, la duchesse Mathilde, contribue à l'effort général en offrant à son mari un navire de guerre appelé le Mora.

Du côté de l'Angleterre, Harold est au courant des préparatifs du duc normand. Il poste ses hommes sur les côtes sud du pays. En mai, l'Angleterre est attaquée, non pas par les Normands, mais par Tostig, le frère cadet de Harold, l'ancien earl de Northumbrie ( territoire du nord de l’Angleterre d'où il avait été chassé par une révolte) qui cherche à reprendre pied en Angleterre.  Après l'attaque de son frère, Harold s'attend donc à l'arrivée des Normands, mais ces derniers n'arrivent pas. Harold et ses troupes restent postés où leurs ennemis devraient arriver, soit sur la côte sud, jusqu'en septembre. Au début de septembre, le roi anglais renvoie ses troupes (les paysans réclamaient le droit de partir travailler dans leurs champs) et retourne à Londres. L'armée anglaise est donc dispersée quand, à la mi-septembre, le roi norvégien, Harald le Sévère, rejoint Tostig dans le nord de l'Angleterre et ensemble, ils attaquent près de York. Le roi d'Angleterre se voit donc obligé d'envoyer ses troupes dans le nord où il tue son frère et le roi de Norvège à la fin de septembre.

Pendant ce temps, Guillaume est encore sur les côtes normandes et il attend que le vent souffle dans la bonne direction, soit vers le nord. Fin septembre, le vent tourne et les Normands sont en route vers l'Angleterre. À l'arrivée de Guillaume, l'armée anglaise se trouve dans le nord du pays. Elle doit donc descendre, menée par Harold, jusqu'à Hastings où s'est installée l'armée normande.  Les Anglais y arrivent le 13 octobre au soir.  C'est durant la journée du 14 octobre 1066 qu'a lieu la fameuse Bataille de Hastings qui permet au duc de Normandie d'entreprendre son règne sur le vaste territoire anglais. Quelques mois plus tard, en décembre 1066, Guillaume de Normandie devenait Guillaume Ier d'Angleterre.

La conquête de l'Angleterre par les Normands a eu plusieurs répercussions. Par exemple, suite à l'installation du peuple normand sur le territoire anglais, les habitants de l'Angleterre assistent à la christianisation du pays.  Une autre conséquence est celle sur laquelle je me pencherai: l'impact de la conquête normande sur l'évolution de la langue anglaise.

Lorsque Guillaume prend le pouvoir en Angleterre en 1066, il permet à des Normands de prendre la place des aristocrates anglais. La langue de la cour, des gens de justice, des gens de l'Église et de tous les milieux influents est donc le normand. La langue anglaise, elle, reste celle qui est parlée par le peuple, par les paysans. Plus tard, la langue française prendra la place du normand, puisqu'elle sera vue comme une langue plus noble et moins barbare. Par contre, les deux langues auront un grand impact sur l'anglais.

Ce n'est donc pas une grande surprise d’apprendre, par exemple, que les mots anglais désignant les animaux dans les champs ont gardé plus ou moins leur terminologie anglo-saxonne, comme sheep (mouton), calf (veau), ox (bœuf), mais que lorsque ces mêmes animaux sont abattus et servis à la cour, les mots qui les désignent changent: sheep devient mutton, calf  devient veal et ox devient beef. On peut remarquer que ces noms de viande ressemblent énormément aux mots français qui les désignent.  On peut aussi observer que plusieurs termes de noblesse viennent du français, par exemple countess (comtesse), duke (duc) et baron (baron) - ce qui semble logique pour l'époque étant donné que la noblesse n'était constituée que de Normands.

Quelques exemples d'emprunts ont été cités ici, mais plusieurs autres pourraient également l'être. Après tout, les Normands ont légué environ 10 000 mots à l'anglais, dont les trois quarts sont encore utilisés de nos jours. Les traces de cette influence sur la langue anglaise n'ont pas été évidentes dès le début de l'occupation normande, malgré leur importance. Grâce au normand, et plus tard au français, la langue anglaise est devenue- et est restée- comparée au vieil anglais, une langue grammaticalement plus simple et bien plus riche en vocabulaire.

En octobre 1066, la destinée de l’Angleterre changea.  Avec la conquête normande par Guillaume, le territoire anglais serait dorénavant soumis à des rois d’outre-Manche pendant encore plusieurs siècles. Le combat du duc normand fut une victoire et les répercussions furent nombreuses. Que ce soit l’évangélisation massive de l’Angleterre ou l’évolution inattendue de la langue anglaise, la conquête du XIe siècle marqua, pour le peuple anglais, une étape déterminante qui est passée presque inaperçue à l'époque. Serait-ce cette conquête normande qui aida la langue française devenir plus tard la langue la plus parlée en Europe?                                                                             

 

 

Bibliographie

 

 

 

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Cédérom (Encyclopédie)

 

 

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