Le jeune Néron est-il responsable de l’incendie de Rome?

Lili Boisvert (Histoire et civilisation)

Il est de ces personnages historiques qui resteront gravés dans la mémoire de l’humanité comme des êtres perfides et pervers qui s’opposèrent  à l’harmonie sur terre. Le jeune empereur Néron est de ceux-là. Lire un condensé de sa courte vie n’inspire que peu de sympathie pour sa personne. Et puisqu’il se fit  l’assassin de son frère, de sa mère et de sa femme, n’est-il pas normal et légitime de lui imputer tous les fléaux dont souffrirent les Romains sous son règne ? Pensons, par exemple, à l’incendie de Rome dont plusieurs de ses contemporains lui imputèrent la responsabilité. Mais qu’en est-il, au juste ?

Commençons par examiner ce qui se passa exactement ce 13 juillet de l’an 64. L’incendie durera sept jours et six nuits. Rapidement, les soupçons se portent sur le jeune empereur Néron, alors âgé de vingt-sept ans. Aux dires de Suétone, on vit « des gens lancer des torches contre les maisons en disant tout haut qu’ils avaient reçu des ordres » . Il faut toutefois noter que l’empereur n’est pas à Rome. Il a fui la canicule et se trouve à sa villa d’Antium.

Sur ce, nous nous devons de considérer certains faits. Premièrement, les historiens qui n’hésitèrent pas à jeter le blâme sur Néron, tels Tacite et Suétone, écrivaient en pleine période antinéronienne. Il nous est donc permis de reconsidérer leur objectivité. Deuxièmement, à l’époque où a lieu l’incendie, plusieurs ennemis de Néron auraient eu tout avantage à faire courir le bruit de sa culpabilité.

Par ailleurs, les motifs que l’on prête à Néron sont aussi variés que singuliers. L’un d’entre eux s’inspire de la rumeur selon laquelle Néron serait monté au sommet de la tour de Mécène, émerveillé, pour chanter les vers de l’Iliade narrant l’incendie de Troie. La rumeur veut que, par fantaisie, il aurait mis le feu pour assister au spectacle d’un  gigantesque brasier incandescent. Mais ce spectacle eût nécessité beaucoup moins d’efforts en le recréant grâce à une simple reconstitution scénique. L’historien en lui s’en serait contenté. Par ailleurs, le feu a ravagé plusieurs œuvres d’art helléniques ; celles-là mêmes qui étaient si chères à l’empereur !!!  On verra Néron, dès qu’il arrivera à Rome, prendre des dispositions pour faire évacuer les objets d’art qui pouvaient encore être sauvés. Mais plusieurs autres ne pourront échapper aux flammes et des monuments grandioses disparaîtront. Que Néron mette le feu à la ville pour admirer la magnificence de ce théâtre flamboyant va à l’encontre même de sa vision artistique.

Il existe une thèse plus envisageable : Néron aurait agi par pyromanie. Pourtant, par définition, un pyromane ne se contente jamais de n'incendier qu'une seule fois. Dans le cas de Néron, on n’aurait pu faire autrement que de remarquer d’autres incidents du même genre. Or, aucun de ses contemporains ne fait mention d’une pareille habitude.

D’autres affirment que le désastre aurait servi les desseins de Néron de rebâtir une ville plus faste, mieux structurée, qu’il aurait baptisée Néropolis. Ici, le feu constitue une sorte de travail d’assainissement. Si tel avait été le cas , il eût été plus logique de s’assurer d’abord de mettre le feu aux quartiers les plus délabrés. Or, ce n’est pas du tout ce qui se passa puisque « le lamentable Trastévère, quartier des communautés juive et chrétienne, est demeuré intact. » 

On raconte aussi que Néron avait besoin d’un terrain pour construire sa luxueuse résidence, la fameuse Maison dorée. Mais n’oublions pas une chose : Néron est empereur. Il dispose de moyens bien moins excessifs pour réquisitionner une terre. De plus, le lieu où éclate l’incendie, s’il est bel et bien l’œuvre de Néron, a été fort mal choisi! Juste en dessous du mont Palatin où se trouve son palais ! « Tout compte fait, c’était lui le plus grand sinistré ».

Un autre fait ne peut manquer d’étonner, au lendemain de la tragédie. L’empereur affligé déambule dans les rues de sa ville en cendres, sans garde, au milieu des sinistrés. Est-ce là l’attitude normale d’un criminel à la merci de ses victimes? S’il avait eu quelque chose à se reprocher, ou si le peuple l’avait soupçonné de quoi que ce soit, il aurait mieux valu pour lui de se dissimuler pour plus de sécurité.

À la lumière de cette enquête, nous ne pouvons que déclarer l’accusé non coupable. Il n’avait absolument aucun motif de commettre ce crime et les rumeurs qui ont couru ont sûrement profité à d’autres.  Si Néron doit être calomnié, alors que ce soit pour un crime qu’il a réellement commis, et pour cela, nul besoin de chercher bien loin !

Alors à qui la faute ? Les Juifs ? La secte des Chrétiens ? Et si la cause en était tout simplement accidentelle?

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

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