Paganini : portrait d’un virtuose

Claude-Émilie Roy (Histoire civilisation)

Dans le monde artistique de la fin du XVIIIe siècle, est apparue une des figures musicales qui allait représenter celle du plus grand des virtuoses du violon.  En effet, Nicolò Paganini a vu le jour en cette fin de siècle et est devenu par la suite l’un des interprètes les plus fabuleux de cet instrument à cordes, pour ne pas dire le plus extraordinaire.  Il est d’autant plus célèbre que sa notoriété de virtuose, du moins au niveau du territoire italien, remonte à un très bas âge.  Reconnu dès son plus jeune âge  pour sa qualité d’interprétation, Paganini s’est vu très tôt contraint d'améliorer constamment son jeu afin  d'exceller en cet art qu'il apprit à maîtriser souverainement.  Ce qui lui permit, à la fin de sa carrière, d'être reconnu comme une célébrité sur tout le continent européen au point de devenir une véritable légende.

Nicolò Paganini, fils d’Antonio Paganini et de Teresa Bocciardi, est né le 27 octobre 1782 à Gênes en Italie.  Ses parents étant de grands amateurs de musique, son père le poussa très jeune à étudier cet art.  Antonio Paganini décida donc d’exploiter le plus tôt possible les talents qu’il pressentait chez son fils et fit tout ce qui était en son pouvoir pour faire de lui un virtuose précoce.  C'est ainsi que Paganini père enseigna la mandoline au jeune Nicolò qui n’avait que cinq ans et demi. Un peu plus tard, malgré son oreille «anti-musicale », Antonio enseigna à son fils, alors âgé de six ou sept ans, les bases nécessaires pour l’étude du violon et ce, tant et si bien que, peu de mois après ses débuts, Nicolò fut en état d’exécuter, à première vue, tout ce qu’il voulait!  En effet, on lui découvrit rapidement un talent hors de l'ordinaire.  Rien ne lui résistait!  Il usait de son violon comme Shakespeare de sa plume ! 

Bien qu'Antonio Paganini lui ait donné un bon enseignement, le jeune Nicolò ne pouvait aller plus loin dans son apprentissage en demeurant l’élève de son père. On fut donc obligé de partir en quête de nouveaux professeurs qui seraient à la hauteur de cette tâche.  Son père se chargea de lui trouver des maîtres dignes d'un tel talent.  Il eut comme premier maître Giovanni Servetto, violon maître de chapelle, sous la tutelle duquel il ne resta pas longtemps, celui-ci n'étant pas suffisamment compétent.  Ce fut ensuite au tour de Giacomo Costa, premier violon des principales églises de Gênes, de le prendre sous son aile.  Costa lui donna une trentaine de leçons en environ six mois.  Pourtant, ces maîtres ne devaient pas être à la hauteur de l’immense talent de Paganini, car celui-ci les quitta finalement peu de temps après pour travailler seul jusqu’en 1795.  À cette époque, il semble tout à fait impressionné et ce, de façon indélébile, par un brillant interprète, le violoniste polonais d’origine française Frédéric Durant (ou Duranowski), qui l’influencera grandement par la suite.

Pendant toutes ces années durant lesquelles il reçut son éducation musicale par tutorat ou de manière autonome, il joua à tous les dimanches des concertos à l’église, dont l’un,  d’une difficulté particulière - un concerto de Pleyel qu’il exécuta à l’âge de 10 ans -  lui valut d’être fortement acclamé. Ainsi, jusqu’à l’âge de 12 ou 13 ans, il joua régulièrement de telles pièces lors des cérémonies religieuses, des circonstances privilégiées pour lui, étant donné l’effort constant qu’il devait fournir pour en arriver, en pareilles occasions, à une plus grande maîtrise et à une étude plus approfondie de son instrument. Ce début de «carrière» devant un public d’église le mena, à onze ans et demi, à l’accomplissement de son premier concert qui eut lieu au théâtre San Agostino, où il connut un de ses plus immenses succès, mis à part ceux qu'il vécut durant l’apogée de sa courte vie de virtuose, vers 1828-1830, alors qu’il sortait du territoire italien pour une renommée continentale.  Pour ce premier concert, il fut honoré de la présence de deux artistes fort réputés, à l'époque, en Italie, la cantatrice Teresa Bertinotti et le sopraniste Marchesi qui y chantèrent tous les deux.  Pour sa part, Paganini interpréta, entre autres, des variations sur la Carmagnole, une œuvre alors très populaire dans la région.  C’est à ce premier véritable concert qu’un certain marquis di Negro commença à s’intéresser au jeune virtuose.  Ce marquis a dû conseiller fortement le père de Paganini dans le choix des meilleurs maîtres pour son fils, car peu de temps après, c’est-à-dire vers 1795, celui-ci conduisit son fils à Parme avec recommandation pour la cour et ce, dans le but de lui permettre, pour le perfectionnement de son art, d’accéder à l’enseignement de maîtres tels qu'Alessandro Rolla et l’illustre Ferdinando Paër.

Dès son arrivée à Parme, Rolla l'informe qu’il n'a plus  rien à lui enseigner et lui suggère de se concentrer plutôt sur l’étude de la composition avec Paër.  Celui-ci, à son tour, le réfère à son propre professeur, Gasparo Ghiretti.  Avec eux, Nicolò étudie l’harmonie, le contrepoint et l’instrumentation. Paër lui donne des leçons trois fois par semaine pendant six mois.  Paganini compose sous sa direction vingt-quatre fugues à quatre mains et un jour, son maître se montre fort satisfait d’un duo qu’il lui avait donné à mettre en musique.

Ce fut une époque productive.  Étant bien dirigé sous le tutorat de Ghiretti, qui avait fondé beaucoup d’espoir en lui, il excellait dans tout ce qu’il entreprenait. « Ghiretti, qui m’avait pris en amitié, me combla de soins et de leçons de composition et je composai sous ses yeux une grande quantité de musique instrumentale.  Vers ce même temps, j’exécutai deux concertos de violons dans un concert du grand théâtre, après avoir joué dans la maison de plaisance des souverains à Cologne et à Sala, qui me récompensèrent magnifiquement ».  Paganini  était donc acclamé et admiré de tous. Lors de cette première tournée, il donna une douzaine de concerts à Parme, Milan, Bologne, Florence, Pise et Livourne. Après quoi Paganini retourna à Gênes où il continua un moment de se produire  en privé.

Revenu à Gênes en 1797, le jeune virtuose, alors âgé de 15 ans, y composa ses premières études dont certaines difficultés l'obligeaient à travailler jusqu’à dix heures par jour.  Par la suite, il se lança dans la composition d’autres concertos et de variations.  Il semble que son père l’obligeait à ce genre de travail, l’enfermant des journées entières et le surveillant étroitement.  Voilà pourquoi Nicolò décida, un jour, de faire sa vie tout seul. Bien qu'encore jeune, il entreprit de se libérer de la tutelle de son père pour entreprendre sa carrière de violoniste.  Il avait étudié tous les grands maîtres tels que Corelli, Vivaldi, Tartini, Pugnani et Viotti; ce qui lui fournissait tout ce qui était nécessaire pour son entreprise. Cette trop grande liberté le mena sur une mauvaise pente car, à seize ans, il était déjà un joueur passionné qui perdait ainsi tout le bénéfice de ses concerts.  Malgré tout, il ne cessa jamais de perfectionner ses techniques et sa musicalité.  À dix-sept ans, il fit une tournée en Haute-Italie, suite à laquelle il connut une  grande renommée.  Il se fit ensuite applaudir dans plusieurs autres villes toscanes telles que Pise. Après un de ces concerts, un amateur français du nom de M. Livron lui fit même le don d’un merveilleux Guarnerio, un violon d’une grande valeur. Partout, il fut reçu avec un intense et réel enthousiasme grâce à son impressionnante technique.

Il devait bien évidemment son mérite à son talent inné et à sa technique, mais il le devait aussi aux avantages retirés de sa morphologie.  En effet, son épaule gauche était plus haute que l’autre, ce qui faisait paraître le bras droit plus long que le gauche lorsqu’il était debout.  Sa main n’était pas plus grande que la normale mais il en doublait l’étendue par l’extensibilité des parties de celle-ci.  « Ainsi, par exemple, il imprimait aux premières phalanges des doigts de la main gauche qui touchait les cordes, un mouvement de flexion extraordinaire, qui les portait, sans que sa main ne se dérange, dans le sens latéral à leur flexion naturelle, et cela avec facilité, précision et vitesse. »

Ce virtuose inégalé est resté depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort  l’«improvisateur romantique » le plus légendaire.  Sa technique stupéfiait carrément les plus habiles, même dès son plus jeune âge et ce, grâce à des doubles cordes inouïes, des pizzicati poignants et étourdissants ainsi que d’inlassables tours de force.  Déjà, adolescent, on le soupçonna d’avoir vendu son âme au diable pour être capable de jouer de la sorte! L’art de Paganini ne résulte que de sa nature presque innée de virtuose et de l’exercice. C’est que la musique pénétrait Paganini. On tient de lui qu’à l’âge de cinq ans, le carillon des cloches lui procurait un grand sentiment de mélancolie qui l’emplissait d’un profond bien-être.  À l’église, il ne pouvait pas entendre le son de l’orgue sans être ému jusqu’aux larmes. Son sens auditif était des plus développés et la sensation était beaucoup plus forte du côté de l’oreille gauche.  Les pavillons de ses oreilles étaient en effet admirablement disposés pour recevoir les ondes sonores. « La délicatesse de l’ouïe de Paganini surpasse tout ce qu’on pourrait imaginer." écrit Bennati. "Au milieu de l’activité la plus bruyante des instruments de percussion de l’orchestre, il lui suffisait d’un léger toucher du doigt pour accorder son violon ; il jugeait également, dans les mêmes circonstances, de la discordance d’un instrument des moins bruyants et cela, à une distance incroyable. »

 À partir du mois de septembre 1801, on le perdit de vue et ce, pour une période de quatre ans. Pratiquement aucun ouvrage n’apporte d’information sur ces quatre années, mis à part les faits qu’il s’adonna à la guitare et qu’il habita chez une dame qui jouait de cet instrument.  Par contre, après ces années, il revint avec encore plus d’ardeur pour son instrument et vit sa carrière prendre encore plus d’ampleur.  Ce qui marque une autre étape de sa vie!

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

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