Une sommité de la sculpture grecque classique : Phidias

Marie-Anne Boulva (Sciences humaines) 

Le Ve siècle avant notre ère débute par une série d’affrontements appelés “ les guerres médiques ” (~490-~479) nés des antagonismes opposant deux mondes prospères: la Grèce et la Perse. Suite à ces guerres, Périclès dépense sans compter pour reconstruire Athènes qui s’avère presque en ruine.   Il choisit alors quelqu’un en qui il a toute confiance pour diriger les travaux : le sculpteur Phidias. Dans le présent travail, Phidias sera d’abord situé dans son contexte historique. Dans un deuxième temps, nous le décrirons en tant que personnage. Finalement, la dernière section traitera de l’héritage qu’il nous a transmis et montrera en quoi son œuvre est encore vivante aujourd’hui.

Né à Athènes, vers ~490, Phidias a évolué durant la période “ classique ” de l’Antiquité grecque. Plusieurs événements marquants survinrent  de son vivant : il vit les Grecs triompher des Perses à Marathon et à Salamine lors de la 1ère guerre médique, en ~480. Il assista également à l’hégémonie d’Athènes dans la confédération de Délos (~478-~477). De plus, il vit éclater, en ~431, le début de la guerre du Péloponnèse entre Athènes et Sparte (~431 à ~404).  Phidias habitait la Grèce du temps où la démocratie et ses institutions continuaient à se développer. Les principales activités économiques d’Athènes, qui était à cette époque gouvernée par Périclès,  touchaient le commerce, l’agriculture et l’artisanat. Le polythéisme grec s’avérait la religion officielle. Contrairement aux esclaves considérés comme les exclus de cette époque,  seuls les citoyens d’Athènes avaient le droit de participer à l’assemblée du peuple car ils étaient les seuls à posséder les pleins droits politiques.

Comme c’est le cas pour plusieurs personnages de la Grèce ancienne, on ignore les dates exactes et les détails de la biographie de Phidias. Par contre, on ne saurait douter de la précocité de son goût pour les arts plastiques, à la fois pour la peinture et pour la sculpture. Fils de Charmidès, d’origine athénienne, d’après la signature inscrite sur la statue de Zeus à Olympie, Phidias évolue à Athènes au milieu du cinquième siècle avant notre ère, soit environ de ~490 à ~430. Enfant, il fut l’élève d’Argos, le maître de la sculpture. Il fréquenta l’atelier de Myron et fut compagnon de Polyclète dans l’atelier d’Hégias, maître fort peu connu dont l’œuvre s’efface devant celle de ses élèves.

Des témoignages divers et des rapprochements stylistiques permettent d’attribuer à Phidias toute une série de statues de dieux qui occupe la première période de sa production. C’est d’abord le cortège des héros entourant Miltiade à l’entrée du sanctuaire de Delphes; puis, vers ~460, l’Apollon de Cassel, l’Apollon de Cherchell, et l’Apollon du Tibre. Le bas-relief d’Eleusis, sculpté vers ~450, lui est également attribué. Ses premières œuvres lui ouvrirent les portes de la gloire mais ses œuvres les plus importantes furent le Zeus d’Olympie en  ~447 et l’Athéna Parthénos au Parthénon d’Athènes en ~438. En ~447, Périclès le fait travailler à l’Acropole, notamment à la décoration du Parthénon. Il lui commande la statue d’Athéna Lemnia, la statue d’Athéna Promachos et la statue d’Athéna Parthénos. C’est la première fois qu’il s’exerce à la réalisation d’une statue chryséléphantine, procédé par montage et assemblage d’éléments en matériaux divers (notamment en or et ivoire) sur une structure de bois, qu’il inaugure avec l’Athéna Parthénos. Périclès lui confiera aussi la direction de la décoration de nombreux autres monuments.

Son talent et l’amitié de Périclès lui valent de terribles jalousies. En ~433, il est accusé de malversation, c’est à dire d’avoir détourné une partie de l’or et de l’ivoire destinés à l’Athéna Parthénos. A travers Phidias, c’est Périclès qu’on vise. Mais si celui-ci réussit à se maintenir, Phidias a moins de chance. En ~437, il est exilé et doit quitter Athènes pour Olympie. Cinq siècles plus tard, Epiclète s’écrie encore: “ Allez à Olympie pour contempler l’œuvre de Phidias, c’est un malheur de mourir sans l’avoir vue! ” .Certains le qualifiaient comme “ faiseur d’images divines ” parce qu’il préférait l’étude des personnages divins à l’exécution des figures d’Athènes chères à ses compagnons d’ateliers.

Phidias est un sculpteur particulièrement difficile à saisir, non seulement parce qu’il est un génie, mais aussi  parce que pour l’étudier on ne peut s’appuyer sur aucune des œuvres qui lui sont attribuées avec certitude. Certains de ses travaux sont connus à travers des répliques ou des écrits, tandis que son œuvre principale, les sculptures du Parthénon, est très détériorée. Elle fut, d’autre part, exécutée dans sa plus grande partie par des aides du maître, même si c’était à partir de ses plans. Seuls témoignent aujourd’hui quelques frontons dans certains musées. Ce génie est donc insaisissable dans le détail. Il laisse pourtant une empreinte très caractéristique par l’exemple de son œuvre colossale. Il y a en effet quelque chose de démesuré, d’exceptionnel chez Phidias, soit dans le choix des statues qu’il exécutait, soit dans le programme qu’il devait assumer, tel le Parthénon. Phidias apparaît comme le symbole de la sculpture grecque classique, le symbole de l’art du Parthénon. 

Il est surprenant de constater combien son influence semble de courte durée en comparaison avec celle des maîtres  des siècles suivants, Praxitèle, Scopas et Lysippe. La chute de la puissance athénienne et les bouleversements politiques qu’elle entraîne ont profondément modifié les sources d’inspiration de la sculpture. L’équilibre tranquille et sûr de Phidias ne répondait plus aux sentiments et aux pensées des Athéniens et des Grecs du 4e siècle. Ainsi, du fait de la rapidité de l’évolution politique et sociale ainsi que des profondes transformations psychologiques et morales de la fin du siècle, le rayonnement qu’on pouvait attendre de la riche et vigoureuse production de Phidias fut de courte durée et n’a pas résisté à celui de Praxitèle et de ses successeurs.   Plus près de nous, plusieurs artistes tels que le grand Rodin (1840-1919) et certains grands sculpteurs contemporains exercent encore cet art magnifique mais aucun d’eux ne pratique la sculpture chryséléphantine. 

Pour conclure, je crois qu’en étudiant bien le personnage, son contexte historique et l’héritage qu’il nous laisse, on peut comprendre la sensibilité de ses œuvres. Phidias a voulu, à travers les formes plastiques qu’il a créées, donner à la beauté idéale une apparence sensible. Son œuvre, au-delà de la perfection technique, se charge d’un tel sens poétique et d’un tel contenu spirituel qu’elle peut encore émouvoir l’homme d’aujourd’hui. Malheureusement, seuls témoignent de son génie plastique les fragments des frontons et des deux frises du Parthénon, qui se trouvent en partie au British Museum, au Louvre et au musée de l’Acropole. 

Le passé composé, Vol1, no1 (avril 2000)

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