Les origines de l’anarchisme moderne

 

Évelyne Côté (Histoire et Civilisation)

 

Solidarité, liberté, coopération, entraide... tous des mots liés par un seul mot; l’anarchisme. Méconnu, l’anarchisme est le cri des hommes révoltés face à toute autorité. Dénonçant l’exploitation et l’oppression illégitimes du pouvoir, il vise une société sans gouvernement, fondée sur la solidarité et l’égalité. Mais la lutte des hommes contre la domination abusive n’est pas un phénomène récent. Où l’anarchisme moderne plonge-t-il donc ses racines ?

 

Tout d’abord, l’anarchisme moderne combat toutes les représentations modernes de l’autorité, et principalement la forme moderne de l’État. Sa naissance est donc liée à l’émergence et au développement de l’État moderne dont l’image de l’autorité suprême fut d’abord, avant son apparition, revêtue par l’Église à qui revenait le rôle d’organe dominant. 

 

En fait, on dut attendre le XVIIe siècle pour que, avec le triomphe de la monarchie absolue, l’État incarne l’autorité suprême et dominatrice. “Jusqu’alors, secouer le joug du pouvoir, c’était secouer le joug du seigneur ou celui de l’Église. Les révolutions étaient des hérésies ou des jacqueries.  Désormais, c’est à l’État, à l’idée de l’État qu’il faut s’en prendre”[1].

 

Cependant, au XVIe siècle, l’Europe vit plusieurs mouvements populaires surgir en son sein, dû à la Réforme. On assista alors à une vaste poussée d’anarchisme élémentaire dont, par exemple, l’anabaptisme. Les Anabaptistes rejetaient tout pouvoir. Ils réclamaient l’égalité de tous les hommes et la suppression de toute propriété personnelle. De plus, ils rejetaient la coercition, la justice seigneuriale, le service militaire et l’obéissance aux gouvernements. Toutefois, il est important de souligner que bien que d’allure anarchiste, la révolte des Anabaptistes était d’inspiration religieuse, tout comme celle des Hussites et des Lollards, consistant principalement en l’abolition du baptême des enfants au profit d’un deuxième baptême à l’âge adulte. Leur révolte n’était seulement que la manifestation de leur foi ; Dieu s’était révélé en eux, voilà pourquoi.

 

Les premières véritables manifestations à tendance anarchiste ou anarchisante de type moderne ne naissent qu’au XVIIIe siècle alors qu’on assiste à la profanation de la société et de l’État. Le vaste processus de désacralisation qui s’opère à cette époque touche le corps social tout entier.  Le droit se distingue désormais de la coutume et des mœurs. Les lois ne sont plus perçues comme des rapports inévitables, mais comme des décisions arbitraires imposées par la volonté (supérieure) du législateur.  Le travail se détache de la vie naturelle et l’Église, qui se désacralise également, n’est maintenant perçue que comme un pouvoir, une institution et un groupe social parasitaire de privilégiés.  Et, surtout, l’État devient, non plus un élément naturel, mais une création factice. Il perd alors son caractère sacré et se détache dorénavant du peuple.

    

De la désacralisation de la société qui eut lieu à cette époque, découla la désacralisation de l’homme.  L’homme devint alors source de tout droit et de tout bien.  Tel est donc le contexte dans lequel l’anarchisme moderne plonge ses racines, “la désacralisation au moins partielle de l’homme s’opérant dans la philosophie du XVIIIe siècle constituant une rupture suffisamment nette pour être adoptée comme ligne de démarcation et comme ligne de départ”[2].  Mais de quoi, de quelle expérience commune ont donc pu naître les premières manifestations à tendance anarchiste ?

 

Tout au long du XVIIIe siècle, dès lors que l’on commença la critique du despotisme, de la religion, de la justice, de la loi, du droit, de la propriété, etc., nombreuses furent les visions d’avenir et les utopies.  En fait, il y avait principalement deux utopies dominantes à l’époque.  La première, souple, réaliste et variée, consistait en un système de propriété commune et de société “naturelle” où les hommes, vierges de sens et d’esprit et purs de toute corruption du pouvoir, se gouvernent eux-mêmes.  Bon nombre de ses adeptes vivaient en campagne.  La seconde utopie, dominante chez les philosophes de l’époque, était de caractère plutôt rigide, uniforme, ordonnant.  Elle donnait à l’État une place considérable et possédait en soi des concepts tel l’ordonnance hiérarchique et la “puissance publique”.  Mais la réalité était qu’en campagne, au XVIIIe siècle, les rois, les seigneurs, les bourgeois diminuaient à chaque jour l’étendue des terres et qu’en fait, les communautés rurales ignoraient les contraintes du pouvoir et de cette dite hiérarchie des chefs de familles, de cité ou d’État.  En fait, les philosophes avaient assez peu de connaissances de la réalité rurale.  L’anarchisme moderne vient donc “de la révolte de l’antique civilisation de la terre contre la domination du droit romain”[3].

 

Essentiellement, le mouvement anarchiste se développa au cours du XIXe et XXe siècles et prit alors part dans la pratique révolutionnaire. Lors de la Révolution française, cependant, il prit forme avec les Enragés, précurseurs anarchistes prônant l’indépendance de l’individu, la souveraineté du peuple, le droit permanent à  l’insurrection et  une haine féroce face à toute autorité. Mais c’est dans la Commune, près d’un siècle plus tard, que l’on peut en trouver la meilleure manifestation. Et peu après, l’anarchisme moderne se déploya en créant la “Première Internationale” pour s’isoler du mouvement ouvrier.  Seulement, dans les années 1890, isolé du monde ouvrier alors sous l'autorité des sociaux-démocrates qui, à l’époque, vitupéraient les anarchistes, le mouvement, dans une impasse, s’inséra alors dans les syndicats. Puis, il y eu la Révolution russe, dont la “Makhnovtchina” représente le plus grand succès des anarchistes, et ensuite, l’infiltration de l’anarchisme dans les conseils d’usine italiens et, enfin, la Révolution espagnole qui, pour sa part, se solda par la défaite des anarchistes.

 

Finalement, l’anarchisme moderne a trouvé ses formules les plus accomplies sous les plumes de Bakounine, Kropotkine, Proudhon.  Malheureusement méconnu, sous-estimé, on lui a souvent associé l’idée de désorganisation, de désordre, de chaos. Mais cette image n’est pas la vraie.  L’anarchisme moderne est constructif ; il est de notre temps. Il suffirait peut-être qu’une chance lui soit offerte pour prouver qu’il n’est pas rétrograde, ni idyllique, mais qu’il correspond bien aux besoins du monde moderne...

 

Le passé composé, vol.1, no2 (avril 2000)

 

© CVM, 2004


 

[1]SERGENT, Alain, HARMEL, Claude, Histoire de l’anarchie, Dole-du-Jura, Editions Le

      Portulan, 1949, p.11.

[2]ibid., p.17.

[3]ibid., p.22.