La croisade des enfants (1212) : mythe ou réalité ?

 Céline Comtois, Histoire et civilisation

Les croisades du Moyen Âge font partie des plus grandes épopées de l’Histoire. Ces croisades sont gravées dans la mémoire collective de l’Occident. L’une d’elles, la croisade des enfants, demeure très controversée. Les positions face à cet événement sont loin de faire l’unanimité chez les historiens. Certains, en s’appuyant sur le fait que plusieurs chroniques du temps ne la mentionnent pas, affirment que cette croisade n’était probablement qu’une troupe rassemblant de nombreux pénitents qui allaient de ville en ville pour aider à la rénovation ou à la construction des cathédrales.  Il devient alors important de se demander si la « croisade des enfants » a vraiment eu lieu. Il s’agit de faire la part entre l'histoire réelle et la légende qui en a découlé.  Puis, en supposant que cette croisade ait eu lieu, il faudra analyser l’identité réelle des participants.

 D’abord, si nous nous en remettons à l’histoire que la plupart d’entre nous connaissons, c’est-à-dire celle d’Albéric des Troisfontaines, nous pouvons affirmer qu’elle n’a en effet pas eu lieu, et que ce n’est qu’une légende.  Celle-ci raconte qu’en 1212, un rassemblement d’enfants venus de France et d’Allemagne marchait vers la Terre Sainte avec, en tête, un jeune prophète.  Ils gagnèrent Marseille où Dieu devait fendre « les eaux de la Méditerranée [leur permettant] de traverser à pied sec », comme il l’a fait avec Moïse.  En « l’attente du miracle » des marchands leur offrirent le transport gratuitement vers Jérusalem et les chargèrent sur sept navires.  Deux des bateaux firent  naufrage au large de la Sardaigne, les autres atteignirent les côtes de l’Afrique du Nord où les enfants furent vendus en esclavage.

 Ce récit a été écrit dans les années 1250-1252, soit 50 ans après la date où ont eu lieu les événements.  De plus, Albéric des Troisfontaines prétend qu’il y a eu un déplacement « de masse des croisés [¼] entre Saint-Denis et Marseille ».  Pourtant, « aucune chronique du sud de la Loire ne mentionne une quelconque croisade d’enfants », et aucune chronique de France ne mentionne la moindre tentative de pèlerins pour se rendre à Jérusalem.

Par ailleurs, en nous concentrant uniquement sur les écrits des chroniqueurs de 1212, il est quasi impossible de nier l’existence de cette « croisade » qui est rapportée par un très grand nombre de contemporains. Il existe aussi des documents juridiques relatant des faits en lien avec cette quête.

Il serait plus juste de parler des croisades d’enfants car, en fait, il y en a eu deux : une ayant comme point de départ la France et une autre l’Allemagne.  Tout cela débute au mois de juin 1212, en France. Un jeune berger du village de Cloyes, Étienne, affirme avoir eu une vision du Christ, sous l’apparence d’un pèlerin affamé, qui lui donna une lettre pour le roi de France.  Étienne et ses compagnons partent pour Saint-Denis dans l’intention de rencontrer Philippe Auguste, le roi. De nombreux pueri du nord de la France rejoignent la petite troupe, suivis bientôt d'aventuriers, de marchands et de prêtres; ils sont alors 30 000. Les populations accueillent les pèlerins avec une grande générosité, mais le clergé s’en méfie, ce qui augmente la rancœur des fidèles envers l’Église.  Dans les archives canoniales de Saint-Quentin, nous pouvons trouver le « témoignage d’un de ces conflits », preuve du passage dans cette ville du groupe de pueri. Une fois à Saint-Denis, le roi Philippe les renvoie chez eux.  C’est alors la fin du « pèlerinage ». Les chroniqueurs sont très brefs et extrêmement vagues « sur la fin de l’aventure [française] ».

 Du côté de l’Allemagne, les sources sont plus abondantes.  Différentes bandes de pueri  se rejoignent à Cologne où un jeune brasseur, Nicolas, qui a eu la vision d’un ange lui demandant d’aller délivrer la croix du Christ des mains des musulmans, prend la tête du regroupement.  Les jeunes pèlerins quittent aussi Cologne en juin 1212. La troupe rassemble des garçons, des jeunes filles, et des femmes dont quelques-unes avec des enfants au sein, des paysans, de jeunes nobles accompagnés de courtisanes, mais aussi des brigands et des prostituées.  Par contre, beaucoup meurent en chemin, ou se font voler. D’ailleurs, selon un document juridique des archives de Cologne, un des brigands ayant volé l’argent et la nourriture des pèlerins a été pendu.  Lorsque le reste de la troupe arrive à Gênes le 25 août, ils sont plus de 7 000.  Dès le lendemain, les pueri  s’éparpillent : certains vont à Marseille où ils sont « pris à bord de navires et emportés par des pirates pour être vendus aux Sarrasins »,  d’autres vont à Rome, au sud de la péninsule ou rebroussent chemin.  Encore ici, les opinions diffèrent, mais tous les auteurs s’entendent sur un point : « sur des milliers de personnes parties joyeusement pour l’Italie, très peu reviennent ».

Nous pouvons donc conclure que ces deux croisades peu ordinaires ont bien eu lieu grâce à l’étonnante quantité de documents de toutes sortes qui le confirment.

Par contre, il subsiste des doutes quant à la composition de ces croisades et par conséquent, quant à leur nom de "croisades des enfants".  En effet, beaucoup d’historiens actuels soutiennent que ce n’était pas des enfants qui y participaient. Le premier qui a nié « l’idée que les participants aient pu être de jeunes enfants fut G. Miccoli. »  Les historiens qui soutiennent cette thèse affirment que ce nom viendrait de mauvaises traductions, car nulle part il n’est mentionné exactement  que les participants étaient des enfants; la majorité des chroniqueurs utilisaient le terme pueri. Selon Philippe Ariès et Georges Duby, ce terme a trois traductions possibles.  En latin classique, cela signifie « enfants », mais nous pouvons aussi le traduire comme « enfants de Dieu », ce qui ne suppose aucune catégorie d’âge.  La troisième traduction fait état d’une classe sociale : « quiconque se trouv[e] en situation de [pauvreté] ou de servilité ».  C’est probablement avec cette idée en tête que les chroniqueurs ont utilisé le terme pueri, car, dans toutes les archives, les auteurs insistent sur la misère des pèlerins. 

Il y a un autre point qui appuierait l’idée que ce n’était pas des enfants.  Selon le témoignage de l'évêque Sicard et de Jacques de Voragine, il y avait des femmes avec des enfants au sein, des fils de nobles et des courtisanes, ce qui révèle la participation d’un grand nombre d’adultes. Le chroniqueur de l’abbaye d’Erbersheim remarque aussi qu’il « s’agissait essentiellement de domestiques, hommes et femmes ».  Il y eut très certainement des enfants qui ont participé à ces croisades, mais ce n’était sûrement pas la majorité.

Enfin, même si la lumière n’a pas été entièrement faite sur ces croisades d’enfants, nous pouvons affirmer qu’il y a une part de vérité et une part de légende dans cette histoire. En effet, comme nous l'avons vu, quantité de documents à l’appui, ces croisades ont bel et bien eu lieu.  D'autre part, nous pouvons aussi affirmer que la majorité des pèlerins n’étaient probablement pas des enfants. Une erreur de traduction  expliquerait probablement le nom donné à ces croisades.

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

© CVM, 2004