La tragédie des enfants-soldats du Sierra Leone

Martine Lampron (Sciences humaines)

À l'ouest du continent africain, en Sierra Leone précisément, une guerre civile atroce perdure depuis près de 10 ans. Cette guerre touche la population entière du pays, faisant d'innombrables morts, blessés, amputés et exilés. Les enfants subissent les conséquences de cette guerre sanglante comme les autres membres de leurs communautés, mais ils sont également en présence au front en prenant les armes et, ainsi, ils participent directement à la rébellion. Cette coopération avec les troupes armées n'est cependant pas toujours effectuée de manière volontaire.  Les groupes retirent en effet plus d’avantages que les jeunes eux-mêmes et ont de multiples raisons d'enrôler des enfants. Ces mêmes groupes ont également la même motivation de se battre depuis tant d'années, soit le diamant.  De plus, il est étonnant de constater que l'enrôlement de jeunes encore mineurs est répandu dans les pays du monde entier et que la guerre a subi des transformations considérables au cours du XXe siècle dont l'implication grandissante des civils dans les conflits.

Pourquoi enrôler des enfants ?

En Sierra Leone, il n'est pas rare que les divers acteurs de la guerre, dont le Front révolutionnaire uni (RUF) et les Kamajos (chasseurs traditionnels et miliciens pro gouvernementaux), enrôlent des enfants sans que ces derniers y consentent.  Le RUF a des pratiques un peu plus brutales que les autres groupes armés puisque celui-ci, dans une grande majorité des cas, kidnappe littéralement ses futurs enfants-soldats. Dans le pays, on compte approximativement 6 000 enfants tenant le rôle de guerrier. Il existe de nombreuses raisons pour expliquer ce nombre élevé d'enfants-soldats.

D'abord, le manque de guerriers pousse, dans bien des cas, quelques groupes à se tourner vers les plus jeunes. Lorsque le conflit éclate, les adultes offrent leur appui et leur participation à un groupe ou à un autre. Ils se battent donc férocement contre des opposants divers. Puis, avec le temps, il en reste de moins en moins puisque de nombreux sont morts au combat et que d'autres quittent les troupes. Alors, c'est à ce moment que les enfants sont considérés comme étant la solution au faible nombre de combattants. Pour grossir leurs armées, les formations procèdent donc à l'enrôlement d'une multitude de jeunes, parfois avec leur consentement, mais trop souvent contre leur gré. Un enfant âgé d'à peine 7 ans, fille comme garçon, peut aussi bien prendre les armes qu'un autre de 16 ans, par exemple, vu la légèreté des armes en circulation à notre époque.... Des études dans ce domaine démontrent entre autres que plus de la moitié des enfants-soldats ont moins de 15 ans et que la plupart des jeunes guerriers sont dans la catégorie des 12-16 ans.

Ensuite, la participation volontaire de certains jeunes contribue à gonfler le nombre total des enfants prenant les armes à l'intérieur d'un groupe actif dans le conflit. Cette minorité qui s'enrôle, sans y être contrainte, a la volonté de faire partie d'un groupe armé, car ces enfants ont envie de se battre pour une cause qui leur tient à coeur, telle que, par exemple, la prise de pouvoir d'un leader et de son groupe.

De plus, la déstructuration engendrée par la guerre civile déstabilise la vie des populations sierra-léonaises, brisant repères et cadres de vie. Cela fait en sorte que d'autres jeunes aient besoin de s'engager pour se sortir de la misère et de la solitude suite au massacre de leurs villages. Un groupe, proposant nourriture, vêtements (uniforme) et pouvoir, semble dans bien des cas l'unique possibilité restant encore présente. D'ailleurs, les groupes connaissent bien le genre de situations plutôt désastreuses que vivent les enfants et mettent tout en oeuvre pour implanter l'idée qu'ils sont en effet la seule option possible. Ainsi, de nombreux enfants en détresse se tournent vers un groupe qui les acceptent et leur donnent un cadre de vie, un rôle, une importance.

Les divers acteurs prenant position dans la guerre civile recrutent des enfants et des adolescents mineurs, car ceux-ci démontrent, entre autres, des comportements de soumission et un apprentissage rapide de ce qu'on leur enseigne. L'enfant-soldat est vu un peu comme un outil, car on peut le manipuler à son aise, il ne réclame pas grand chose mis à part que l'on subvienne aux besoins essentiels à sa survie et il exécute ce que quelqu'un d'autre lui ordonne de faire, et ce, sans se révolter. Il apprend rapidement à être au service de supérieurs et à faire comme ses chefs lui enseignent. Ainsi, la plupart du temps après un séjour dans un camp d'entraînement, où il apprend à manier les armes et suit un entraînement physique intense, il effectue des tâches de toutes sortes.  Ses fonctions sont diverses : il peut être porteur, cuisinier, éclaireur, espion, messager, garde du corps, bouclier humain, gardien de prisonniers. L'enfant-soldat est, de plus, un esclave sexuel au service de ses chefs et est évidemment un guerrier qui ampute, tue et massacre des villages attaqués par son groupe ainsi que des membres des groupes opposés. Les filles prenant place dans un groupe armé sont principalement victimes de viols, d'abus sexuels et généralement utilisées lors des commandos suicides. Souvent incités à user de drogues et d'alcool, les enfants exécutent leurs tâches sans trop prendre conscience des gestes qu'on leur fait poser. Bref, les jeunes sierra-léonais enrôlés se soumettent aux volontés de leurs dirigeants, à cause de la peur dans la grande partie des cas, et prennent les armes dans ce conflit si dévastateur. Commettre des horreurs est presque le seul moyen de ne pas être la victime de leurs propres commandants.

Bien que ces enfants soient utilisés dans la guerre civile, les atrocités qu'ils effectuent sous  pression marquent la population et la rend souvent intransigeante. Il n'est pas rare que la famille et la communauté d'un enfant-soldat, en particulier lorsqu'il est plus vieux, rejette ce dernier en refusant son retour. On condamne donc cette personne à rester avec son groupe, le seul endroit où il a sa place... Dans d'autres cas, l'enfant pourra réintégrer son village suite à une “ cérémonie de purification ”. Lors de celle-ci, il tente de se faire pardonner. Pour ce faire, il reconnaît ses torts et offre soit de l'argent ou des denrées alimentaires dans le but de dédommager la communauté et de prouver sa sincérité. Enfin, quelle que soit la situation, la méfiance règne dans les villages qui n'acceptent pas le retour de qui le veut bien sans mal.

Racines du problème

Les atrocités actuelles en Sierra Leone ont débuté il y a 9 ans, soit le 23 mars 1991, lorsque le Front révolutionnaire uni déclenche la rébellion dans l'est du pays. Plusieurs autres acteurs sont également engagés dans le conflit, comme par exemple les Kamajos. Tous les groupes en présence ont une même motivation particulière pour se battre : le diamant.  Cette guerre civile encore inachevée engendre de multiples conséquences à tous les niveaux dans la société sierra-léonaise.

La guerre faisant rage dans le pays est causée principalement par le diamant, ressource abondante et située au coeur du conflit.  En effet, les différents groupes qui se font face le font puisqu'ils ont le désir de faire du commerce du diamant leur affaire à eux. Tous ont envie d'être maîtres de ce type de commerce, car il rapporte énormément. En vendant des diamants, ils peuvent s'acheter des armes pour être les plus forts dans le combat. Par exemple, on estime que le RUF, grâce à l'exportation de la pierre précieuse au Liberia et chez d'autres de ses voisins, obtient environ 200 millions de dollars par année... Les acteurs de guerre trouvent donc primordial d'avoir une mainmise importante sur les régions minières et sont, de plus, tous prêts à livrer une bataille sanglante à leurs adversaires. 

Cette recherche de pouvoir crée donc des tensions importantes à l'intérieur du pays. De plus, elle touche la qualité de vie des populations, la détruisant de façon désastreuse. Le bilan de ces années où ont eu lieu massacres et brutalités diverses est plutôt impressionnant. En effet, on estime à 75 000 le nombre de victimes. Parmi celles-ci, on retrouve environ 20 000 morts et de nombreuses personnes à qui il manque maintenant un membre. Un peu moins de la moitié de la population totale du pays s'est exilée, dont 2,5 millions de personnes sont des réfugiés. Les enfants du pays, 6 000 d'entre eux,  sont désormais au front, destinés à mourir ou à survivre avec des séquelles physiques ou psychologiques.

Ces enfants au front : une situation répandue

La situation des enfants-soldats en Sierra Leone est dramatique lorsque l'on prend conscience de l'ampleur des dégâts. La position dans laquelle sont placés ces enfants n'est cependant pas un cas isolé, puisque des situations semblables ont lieu un peu partout sur la planète.  Dans une trentaine de pays, aussi bien les pays dits modernes que ceux faisant partie du tiers-monde, des jeunes sont recrutés suite au déclenchement d'une guerre civile. Tout dépendant du pays où ils se trouvent, ces derniers sont mieux ou moins bien traités que les Sierra-Léonais.  Malgré cette différence possible quant aux conditions des petits soldats, les guerres actuelles touchent maintenant, dans la presque totalité des cas, la population civile entière en incluant les enfants. Ce phénomène est relativement récent dans l'histoire du XX° siècle. Il est curieux de constater que, au fil de ce siècle, les guerres ont touché de plus en plus les civils. Suite à la Première Guerre mondiale, on constate que la jeunesse présente dans l'armée est décimée, mais très peu de civils sont décédés. La Deuxième Guerre mondiale entraîne la mort de soldats et engendre, de plus, un nombre élevé de victimes dans les sociétés civiles. Maintenant, les guerres qui ont lieu partout en même temps sur la Terre opposent des groupes à l'intérieur d'un même pays, groupes formés de civils. La guerre s'est donc étendue à la vie courante des gens de ces pays et a pour conséquences encore plus de victimes innocentes....

 Conclusion

En fin de compte, la situation que vivent environ 6 000 enfants du Sierra Leone n'est guère réjouissante...C'est le moins qu'on puisse dire de la condition d'un enfant forcé, souvent bien malgré lui, à tuer, à blesser, à amputer et qui est victime, en plus, de viols, d'abus sexuels, de blessures, de menaces, de sous-alimentation et du rejet venant de leur propre famille, de leur village. Pourquoi ? Et bien parce que des groupes armés veulent gagner plus de pouvoir, plus d'argent en contrôlant le commerce du diamant et que les enfants sont de bons instruments pour parvenir à cet objectif. Les conséquences sont désastreuses : des milliers de morts, des gens qui se sauvent d'un pays qui s'enfonce et se réfugient dans un lieu plus paisible, des amputés à la tonne et bien d'autres malheurs. Des guerres civiles ont lieu partout dans le monde en ce moment, faisant environ 300 000 enfants ayant un rôle de guerrier et touchant de plus en plus la population civile de ces pays.

Aujourd'hui, aucune norme empêchant la participation des mineurs à un conflit armé n'est en vigueur. La voie est donc libre pour des groupes qui se font la guerre dans des pays comme le Congo, le Soudan, le Mozambique, la Colombie, la Turquie, l'Afghanistan, le Myanmar...  L'avenir réserve peut-être une belle surprise à tous ces enfants à qui l'on ordonne de se battre sans qu'ils y consentent vraiment, car un Protocole à la Convention relative aux droits de l’enfant  est en train d’être discuté à l’Assemblée générale de l’ONU. On prévoit un consensus pour l'année 2001, mais il faudra alors mettre tout en oeuvre pour que son application soit réelle.

Le passé composé, no3 (mars 2001)

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