L'homosexualité masculine était-elle autorisée dans la Grèce antique ?

 Pierre-Luc Landry (Histoire et civilisation)

À travers les différentes périodes de l’histoire, l’homosexualité masculine a toujours été un sujet de controverse. Face à la vision que nous en avons aujourd’hui, nous nous sommes interrogés sur l’importance de cette pratique dans les sociétés grecques de l’Antiquité.  Plusieurs textes de la Grèce antique témoignent de la banalité que prenait ce genre de relations dans cette société. Faut-il alors penser que l’homosexualité masculine était tolérée et autorisée par les lois et les institutions de la Grèce de l’Antiquité?  Il y a quelques nuances à apporter avant d’arriver à une telle conclusion mais il est certain que plusieurs aspects de l’homosexualité masculine étaient autorisés et encouragés dans les relations sociales à l’intérieur des sociétés grecques.  Cette question a suscité un grand débat entre historiens, savants et spécialistes de la Grèce antique. Plusieurs de ces spécialistes ont des visions différentes de ce phénomène.  Nous allons tenter de jeter un peu de lumière sur la place réelle de ces pratiques dans cette société en présentant divers points de vue.  Pour ce faire, nous explorerons quelques aspects de l’homosexualité masculine de la Grèce ancienne, tels que la relation sexuelle éducative, le rituel initiatique et les différences entre pédérastie et homosexualité.

Tout d’abord, la plupart des historiens admettent l’hypothèse selon laquelle il y aurait eu, en quelque sorte, une relation éducative dans les pratiques homosexuelles grecques. Les « couples » sont formés d’un adulte, appelé éraste, et d’un adolescent, appelé éromène. Le caractère éducatif apparaît alors que le jeune prend son amant comme modèle et que l’aîné s’engage à protéger et à respecter son jeune partenaire.  Les spécialistes s’entendent sur ce point, mais leurs perceptions de l’origine de cette relation éducative divergent. Georges Devereux, un ethnopsychiatre, croit qu’il s’agit du « phénomène anthropologique bien connu du paternage déplacé ».  Puisque le père grec s’occupait très peu de son fils, un autre homme prenait l’éducation du jeune en charge pour qu’il ait une sorte de « père suppléant » qui lui servait de modèle.  L’éraste était tellement impliqué dans l’éducation de l’éromène qu’il était garant de sa conduite. D’autres spécialistes avancent plutôt que le caractère éducatif des relations homosexuelles prenait racine dans la paideia, la « colonne vertébrale de la vie en société, […] l’éducation, la distinction qui permet  aux jeunes gens d’accéder à un savoir partagé sans lequel la cité ne saurait exister ».  Selon Alain Schnapp, professeur d’archéologie grecque à l’Université de Paris, l’éducation des jeunes gens passe par cette forme d’homosexualité.  La relation entre l’éraste et l’éromène est un des fondements de la paideia.  Avec son maître, le jeune garçon apprendra les bases de la cité grecque et les comportements qu’il devra acquérir lorsqu’il sera devenu un homme.  Nous pouvons conclure que, suite à l’examen de ces deux points de vue, l’homosexualité a effectivement joué un rôle éducatif dans la Grèce de l’Antiquité. 

En second lieu, attardons-nous sur l’aspect de rituel initiatique des relations homosexuelles en Grèce antique.  Presque tous les spécialistes se sont accordés pour dire que ces relations homosexuelles apparaissent « comme une pratique nécessaire des rites de passage de la jeunesse civique [mâle] ».  Pour bien comprendre ce que signifie ici rituel initiatique, allons-y d’un court exemple, celui du rapt crétois.  En effet, il y avait chez les Crétois un rite initiatique particulier.  L’éraste annonçait trois jours à l’avance à ses proches qu’il allait enlever un jeune mâle de la cité.  La famille de l’éromène qui devait être enlevé ne cachait pas le garçon. Il s’agissait en fait d’un grand privilège que de voir son fils choisi.  Le jour même, la famille rencontrait le ravisseur pour vérifier s’il était à la hauteur (sociale) de leur enfant.  Le cas échéant, l’éraste emmenait l’éromène avec lui dans sa maison.  La famille poursuivait symboliquement l’homme plus âgé mais finissait par lui confier le garçon.  L’amoureux remettait des cadeaux à son jeune protégé et les deux amants partaient en forêt chasser durant deux mois.  Pendant cet « exil », ils avaient des relations homosexuelles.  Des textes et des vases montrent la pratique d’un coït intercrural (entre les cuisses) mais plusieurs prouvent aussi qu’il y avait sodomie.  À la fin du séjour, les amoureux retournaient à la cité et se livraient à des cérémonies rituelles qui rendaient hommage à Zeus.  L’éromène avait l’obligation de raconter en public les relations qu’il avait eues avec son maître.  Le jeune garçon était alors prêt à entrer dans le monde des adultes.  Nous affirmons donc que l’homosexualité était autorisée en Grèce dans les temps anciens, puisque les jeunes garçons devaient par nécessité s’adonner à ces pratiques afin d’entrer officiellement dans l’âge adulte.

En dernier lieu, nous devons obligatoirement faire la distinction entre homosexualité et pédérastie.  La pédérastie est une « attirance sexuelle ressentie par un homme pour les jeunes garçons; relations sexuelles d’un homme avec un jeune garçon », tandis qu’un homosexuel est quelqu’un qui « trouve la satisfaction de ses désirs sexuels avec des sujets du même sexe ».  Par ces définitions, nous voyons clairement que les Grecs favorisaient beaucoup plus la pédérastie que l’homosexualité.  L’homosexualité était même parfois méprisée.  Maurice Sartre dit que « l’inégalité de la relation pédérastique campait chacun dans un rôle bien défini […].  Au contraire, la réciprocité dans la relation homosexuelle entre adultes jette le discrédit sur elle. »  Mais on ne doit pas conclure que l’homosexualité entre adultes était condamnée.  Sartre parle plutôt des prostitués homosexuels et des travestis mâles comme étant ceux qui étaient méprisés.  Ils étaient une honte et une menace pour l’équilibre de la cité.  D’autres spécialistes parlent plutôt de bisexualité.  Il était bien vu d’être bisexuel, de se marier, d’avoir des enfants et quelques relations homosexuelles, mais pas d’être « folle ».  L’homme ne doit pas être efféminé ni travesti.  On nomme vulgairement ces derniers les « culs-larges ».  Nous affirmons donc que l’homosexualité masculine n’était pas autant encouragée que la pédérastie, mais qu’elle n’était pas non plus jugée inadéquate.

Nous pouvons donc très facilement conclure que l’homosexualité masculine dans la Grèce antique ne se résume pas en quelques mots. C’est un sujet difficile à traiter car peu de documents authentiques abordant ce thème sont parvenus jusqu’à nous. Cependant, il nous apparaît maintenant évident que la pratique de la pédérastie était bien vue et même favorisée dans les sociétés grecques anciennes.  L’homosexualité masculine adulte, quant à  elle, n’était pas autant encouragée mais elle n’était pas non plus interdite et un grand nombre d’hommes s’y sont livrés publiquement.    Sans espérer un retour de la pédérastie, nous souhaitons qu’un jour notre société retrouve quelques aspects de la mentalité grecque de l’époque envers les homosexuels et que la discrimination faite à leur égard cesse complètement.  Est-ce utopique ou réalisable? 

Le Passé composé, no 5 (mars 2003)

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