La Deuxième Guerre mondiale n’est pas terminée:

le contentieux russo-japonais sur les Îles Kouriles

Mélanie Plouffe (Sciences humaines)

Depuis plus d’un siècle, le Japon et la Russie entretiennent des relations plutôt tendues. La principale cause de ces tensions est le contentieux entre ces deux pays au sujet des îles Kouriles. La souveraineté contestée de ce groupe d’îlots, situé au nord du Japon, met un frein à l’avancement des rapports russo-japonais. La rencontre du mois de septembre 2000 entre le Premier Ministre russe, M. Vladimir Poutine, et le Premier Ministre japonais, M. Yoshiro Mori, laisse peut-être présager la fin prochaine des conflits territoriaux opposant ces deux pays. Ce conflit vieux de plus d’un centenaire tirerait donc à sa fin, à condition toutefois que les pays concernés atteignent un consensus. Toutes relations internationales étant une conséquence directe des événements historiques qui ont marqué les pays en question, ce contentieux prend ses racines avant la Seconde Guerre mondiale, s’envenime après celle-ci et a des conséquences graves sur le développement de relations bilatérales entre le Japon et la Russie.

La situation actuelle des relations russo-japonaises pourrait se définir comme une amitié précaire, mais croissante, qui permet le développement de relations économiques et d’aide sans précédent entre ces deux pays. Présentement, la Russie et le Japon mettent tous deux de côté leur différend au sujet des Kouriles, afin de pouvoir entretenir des pourparlers quant à la signature d’un traité de paix. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien que les hostilités aient cessé, les deux puissances n’ont jamais officialisé la paix : elles sont donc techniquement toujours en guerre. Les discussions vont bon train, cependant, elles se suivent et se ressemblent toutes : chaque occasion confirme les bases du traité ou de l’entente précédente et stipule qu’une véritable conclusion devrait être tirée dans un futur proche, or rien n’est véritablement accompli sur le plan de la paix. Par contre, des progrès dans leurs rapports économiques ont été accomplis. La relation bilatérale est maintenant bien ancrée et les deux parties montrent une volonté de persévérer dans cette voie. Le Japon a, d’ailleurs, proposé une série de mesures matérialisant la coopération russo-japonaise : il accorde un prêt de 800 millions de dollars, ainsi qu’une augmentation du partenariat intellectuel et technique entre les deux pays. De plus, le Japon fournira une aide en matériel médical et formera des associations d’échange jeunesse afin de solidifier la bonne entente mutuelle. Cette amélioration des relations économiques et sociales a contribué à raffermir les liens diplomatiques qui se sont formés après tant d’efforts.

Les origines du conflit

Le conflit territorial dont il est question a débuté avec la “découverte” des îles Kouriles par la Russie. Les Japonais ont toujours perçu ces îles comme faisant partie intégrante de leur pays, alors que les Russes s’accordent le crédit de la découverte. Ainsi, afin de régler la question territoriale définitivement, un traité est signé en 1855 délimitant les frontières entre les deux pays : le Japon occupe la demi de l’île de Sakhaline et quatre îles faisant partie de l’archipel des Kouriles (Etorofu, Kunashiri, Shikotan et Habomai) alors que la Russie occupe l’autre demi de Sakhaline ainsi que les Kouriles restantes. Au contraire d’autres conflits territoriaux, tel celui qui opposait l’Éthiopie et l’Érythrée, par exemple, ce conflit-ci se solde par une paix acceptée des deux parties, sans affrontements armés. Cependant, avec le début du siècle s’amorce aussi le début d’une ère nouvelle. Le Japon est presque complètement industrialisé : il est sur le même pied d’égalité que l’Europe. Il le prouve d’ailleurs à maintes reprises. Tout d’abord, mentionnons que le Japon étant une île, les ressources y sont limitées et la densité de population pouvant y être maintenue est réduite. Ainsi, le Japon, comme l’Angleterre qui se trouve dans une même situation, vient à penser qu’il n’a d’autres choix que de chercher à combler ses manques en se dotant de nouveaux territoires. Donc le Japon entretient des visées expansionnistes sur le continent asiatique. Dans cette optique, il attaque, en 1905-1906, la colonie russe de Mandchourie. À l’issue de cet affrontement, le Japon l’emporte avec brio et la Russie obtient le titre lamentable de première puissance européenne à avoir perdu une guerre contre un peuple non européen.

Au début du siècle, la Russie entre dans une période trouble de bouleversements et de remises en question : la Révolution Russe se prépare, le communisme s’organise. La Russie laisse donc de côté les problèmes d’ordre territoriaux pour se concentrer sur les problèmes intérieurs. Sa relation avec le Japon demeure ainsi plutôt neutre, malgré l’humiliation de 1905-1906. Cependant, ce climat précaire se détériore avec l’avènement de la Seconde Guerre mondiale. Le Japon s’allie aux puissances fascistes européennes pour former l’Axe Tokyo-Rome-Berlin et s’applique à une campagne d’expansion territoriale : débutant par la Chine et la Corée, la puissance japonaise s’étend rapidement sur l’ensemble de l’Asie de l’Est. L’URSS signe un pacte de non-agression avec le Japon en 1941, afin de se prémunir contre l’éventualité d’avoir à combattre sur deux fronts aux extrémités de son territoire. Ce pacte, valable pour cinq ans, est brisé, en 1945, par l’Union Soviétique au lendemain du bombardement d’Hiroshima. L’URSS et le Japon sont donc entrés en guerre alors que cette guerre se terminait. En fait, l’URSS ne faisait que respecter les ententes discutées à la conférence de Yalta, lors de laquelle les Trois Grands (Churchill, Staline et Roosevelt) se sont mis d’accord sur les modalités d’après-guerre et où il avait été stipulé que la Russie devait entrer en guerre contre le Japon trois mois après la capitulation allemande. Cette mesure permettrait de mettre plus rapidement terme à la Deuxième Guerre mondiale. Après la totale destruction d’Hiroshima et de Nagasaki, le Japon capitule et l’armistice est signé par le Général MacArthur à bord du USS Missouri, au large du Pacifique.

Dès lors, l’occupation du Japon par les forces Alliées débute : les États-Unis, en tant que grands vainqueurs (grâce à la bombe atomique), assurent le nouveau gouvernement, l’ensemble des territoires conquis par le Japon sont libérés (le Japon ne conserve que ses quatre îles principales ainsi que les îlots qui leur sont voisins), et la Russie obtient le contrôle sur les îles Kouriles. S’ensuivent six ans d’occupation, puis la signature du traité de paix de San Francisco. Ce traité a été accepté de tous, excepté l’Union Soviétique et la Chine communiste. La Chine signera plus tard une paix avec le Japon, alors que l’URSS demeure impassible. La signature d’un traité suppose le règlement de la question des Kouriles, que la Russie occupe toujours, encore aujourd’hui. L’URSS a incorporé de force les territoires des Kouriles, et ce sans la signature d’un traité de paix, ce qui est en violation du droit international. De plus, elle a déporté et exproprié les résidents japonais de ces îles, entre 1947 et 1949, et a repeuplé cette région de colons russes, tout cela sans entente ni avec le Japon, principal concerné, ni avec l’ONU.

Le Japon, malgré sa coûteuse défaite, se relève rapidement après la guerre. Grâce à l’aide américaine, la reconstruction va bon cours, et le Japon reprend la place de pivot qu’il tenait auparavant en Asie. Cette remontée fulgurante donne lieu à un sentiment d’émancipation chez les Japonais. Bien que les États-Unis ne commettent pas trop d’ingérence, le peuple japonais revendique sa totale indépendance, ce qui lui est accordé par le traité de paix de San Francisco. La Russie n’en étant pas signataire, les deux pays doivent amorcer des pourparlers afin de régler la question du traité de paix. Cependant, ceux-ci stagnent puisque ni l’un ni l’autre des pays ne veut déroger de sa position. Cette volonté de changement de la part du peuple nippon se traduit par une assurance telle qu’ils sont prêts à tout pour retrouver le contrôle des territoires du Nord. Ils sont persuadés que, puisque le traité de 1855 le ratifie, les îles Kouriles ont été volontairement léguées par les Russes aux mains du Japon, et que la Russie doit en faire le deuil. De plus, le Japon est convaincu de l’appui de la communauté internationale sur le sujet, car la Russie a, selon eux, enfreint le droit international en violant les territoires japonais, ainsi qu’en déportant de force des milliers d’habitants.

Pour sa part, la Russie adopte une même position : selon le gouvernement, la Russie a des droits de “découvreur” sur les Kouriles. Étant donné qu’il a été la première puissance à mettre le pied sur ces îles, la Russie se donne le titre de propriétaire historique de cette région. À ceci, le Japon réplique que les Kouriles étaient déjà connues des Japonais, étant visible de Hokkaido, l’île la plus au nord du Japon. La véritable souveraineté des Kouriles reste donc à déterminer. Le peuple russe demeure toutefois convaincu de l’appartenance des Kouriles à son territoire. Cela est principalement dû à la propagande effectuée sous Staline, qui affirmait que les îles étaient une très importante possession russe. Un certain ressentiment planait depuis un moment de la part des russes face aux Japonais, probablement dû à la cuisante défaite de 1905-1906, et à l’importante présence nippone en Asie de l’Est durant le seconde guerre mondiale. Il est clair, à tout le moins, que ces deux grandes puissances n’ont jamais été en parfait accord, principalement sur la question des frontières.

Les relations russo-japonaises s’en trouveront donc longuement marquées : le commerce est presque inexistant entre ces deux pays et les relations diplomatiques n’ont été que récemment reprises. La guerre froide a été, en effet, source de tensions entre les deux puissances, le Japon étant, par sa situation géographique, coincé entre les deux blocs : communisme en Asie et capitalisme en Amérique. Étant capitaliste lui-même, le Japon pouvait difficilement entretenir des relations économiques avec l’URSS. En fait, depuis la chute de l’Union Soviétique, les relations se sont améliorées et les Japonais ont eu un regain d’intérêts pour la Russie dans le début des années 1990. Il est clair que le Japon a appliqué une politique plus souple envers l’ex-URSS : prêts monétaires, investissements, coopération technique et échanges culturels sont de mise pour faciliter les liens entre les deux pays. Par contre, le Japon éprouve des craintes face à l’attitude plutôt hermétique de la Russie qui, bien qu’ouverte à discuter, ne semble pas vouloir fléchir devant la bonne volonté japonaise. En d’autres termes, le Japon “craint que les Russes prennent l’argent et disparaissent dans la nature”1, que la Russie accepte et bénéficie de l’aide japonaise sans, en retour, restituer les îles. Ainsi, malgré tous les efforts fournis de part et d’autres pour engager des relations diplomatiques solides et constructives, les pourparlers demeurent stagnants et aucun progrès n’est fait sur la question des îles Kouriles.

En bref, le conflit opposant la Russie et le Japon en est un qui perdure depuis plus d’un siècle et qui perdurera encore bien au-delà de l’an 2000, si l’on en croit les faibles progrès effectués chaque année. Bien qu’un traité ait été signé en 1855, officialisant les frontières de ces deux pays, l’URSS (la Russie), lors de la Seconde Guerre mondiale a occupé et continue d’occuper ce qui serait un territoire japonais, tout en arguant que ce territoire est historiquement russe. Toutes les tentatives effectuées pour restituer des relations diplomatiques “normales” n’ont connu un succès que tout récemment, après la chute de l’Union Soviétique. En effet, les relations diplomatiques et économiques se sont améliorées depuis 1990 ; cependant, il demeure que les rencontres entre chefs d’États n’aboutissent jamais à des résultats concrets sur la question des Kouriles. Ce contentieux persistant devrait alerter la communauté internationale car, bien qu’une guerre soit improbable, la continuité de ce conflit pourrait miner considérablement l’économie de cette région (Asie de l’Est) en plein développement. Chose étrange toutefois, l’ONU n’est jamais intervenue pour régler le conflit entre deux pays qui sont pourtant membres permanents du conseil de sécurité...

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1 BOULANGER, Éric. Les relations Japon-CÉI, Montréal, 1999, http://www.unites.uqam.ca/gric/note-99-3.htm.

 Le passé composé, no 3 (mars2001)

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