La Révolution hippie a-t-elle changé le monde?

David Beauregard (Sciences humaines)

À une époque où, aux États-Unis, étaient prônés le puritanisme et les valeurs traditionnelles est née une décennie légendaire, celle du Flower Power. En effet, les années soixante ont été l’élément catalyseur de la révolution hippie. Les jeunes de cette époque avaient des fourmis dans les jambes à la vue de ce spectacle désolant qu’était le conformisme social. Ils bouillaient d’excitation à l’idée de faire sauter tout ce système étouffant. Les buts et idéaux qu’ils poursuivaient étaient visiblement différents de ceux de leurs aînés. Plus d’un domaine a été touché par leur révolte. Celle-ci a-t-elle construit les bases d’un monde meilleur? C’est ce que nous tenterons d’éclaircir en situant le contexte social de l’époque et en explorant les rapports entretenus par les hippies avec la drogue, la musique et la sexualité.

Mais commençons tout d’abord par définir le concept de hippie. C’est un jeune de moins de 30 ans, idéalement entre 17 et 25 ans. Il provient de n’importe quelle famille américaine typique : il est de classe moyenne et ses parents sont membres d’un country-club et participent à des tas de réceptions mondaines toutes plus pédantes les unes que les autres. Il s’y ennuie à mourir. Il se laisse pousser les cheveux et la barbe, porte des vêtements usagés datant souvent de l’époque victorienne et se promène pieds nus. Il s’intéresse aux philosophies orientales et rejette toute conception établie de la religion catholique. Le hippie s’insurge devant la consommation de masse qui prime depuis plusieurs années. Il n’a pas besoin de grand chose qui soit matériel pour être heureux, et ce qui lui est essentiel, il le troque à un copain ou le fabrique lui-même.

S’il est aventureux, il fait comme des milliers d’autres jeunes de son âge et met les voiles pour San Francisco. Il se retrouve dans le quartier Haight-Ashbury, l’épicentre de la contre-culture. Il passe le plus clair de son temps à jouer de la musique, lire Kerouac ou Ginsberg, un peu à la manière de ses prédécesseurs les beatniks. Aussi, il mendie un peu  d’argent pour manger et aller voir des concerts au Fillmore Auditorium  ou au Avalon Ballroom, les deux salles les plus en vogue entre  1965 et 1970. Le soir venu, il va dormir chez des gens comme lui, qu’il a rencontré souvent par hasard et qui ont un bout de plancher de libre.

Au point de vue social, il n’y avait pas de quoi se réjouir. Depuis la fin des années 40, il y avait la Guerre froide entre l’U.R.S.S. et les États-Unis. Le racisme envers les Noirs battait son plein, ceux-ci  étant confinés dans leur ghetto. De leur côté, les femmes commençaient à peine à s’élever contre la discrimination sexuelle dont elles étaient victimes. Alors qu’en Europe, les mœurs libérées faisaient leur chemin, elles étaient fortement réprimées aux États-Unis par les membres de l’establishment. Il y avait aussi l’incontournable Guerre du Vietnam de 1954 à 1975. Les jeunes hippies ne comprenaient pas pourquoi ils devaient absolument aller se mettre le nez dans les histoires des autres. En signe de contestation, plusieurs d’entre eux brûlaient leur ordre d’incorporation, geste illégal qui risquait de les envoyer en prison. Ce conflit a même été l’un des motifs de l’organisation du festival de Woodstock en 1969. Nous reviendrons plus loin sur cet événement.

À une puff  du bonheur....

Par ailleurs, il est impossible de passer à côté de la consommation de drogue. En fait, celle-ci faisait partie intégrante du mode de vie hippie. Au commencement, il n’y avait que la marijuana. Mais bientôt, le LSD a fait son apparition. Ce dernier est un puissant hallucinogène chimique qui “ ouvre les portes de l’esprit. ” Il fut popularisé par le docteur Tim Leary. Les jeunes le voyaient comme un gourou. Sa philosophie de vie : Turn on , tune in, drop out..  En gros, cela signifie qu’on doit se brancher sur le monde, s’accorder aux vibrations spirituelles et décrocher du système. L’absorption en quantité minime de ce produit offre au consommateur un long “voyage” peuplé d’hallucinations visuelles, auditives et tactiles. Alors que leurs parents consommaient de l’alcool et des tranquillisants, les jeunes hippies préféraient les drogues psychédéliques.

Sur le plan musical, on a assisté à un virage à 180 degrés. Le règne propret des rockers gentils à la coupe de cheveux impeccable était bel et  bien terminé. Dans le quartier Haight-Ashbury  à San Francisco, les groupes de musique acid-rock  proliféraient à une vitesse phénoménale. On se rappelle ici de Big Brother & the Holding Company, avec leur chanteuse Janis Joplin, le Jefferson Airplane et le Grateful Dead, pour ne nommer que ceux-là. Leur musique est fortement inspirée des drogues. Plus aucune règle n’existe, si ce n’est que l’on devait user de notre imagination pour créer les ambiances les plus étranges possibles. Le but était souvent de recréer un voyage à l’acide. Les paroles étaient très subversives, encourageant les jeunes à s’éclater et contester l’autorité parentale.

C’est aussi l’époque des festivals musicaux à grand déploiement. Le premier , Monterey Pop, en 1967, a attiré 50 000 personnes et a révélé au grand public des artistes tels que Jimi Hendrix et Janis Joplin. Deux ans plus tard, en 1969, c’était au tour de Woodstock d’accueillir près d’un demi million de personnes. Au programme, “trois jours de paix et de musique”. Par cet événement, les jeunes voulaient prouver au monde entier qu’il était possible de se rassembler en aussi grand nombre dans un espace plus ou moins restreint et de vivre en harmonie avec ceux qui les entouraient. Selon eux, la guerre était tout à fait ridicule et affirmaient qu’il y avait moyen de régler ces conflits autrement que par la violence.

Un autre des thèmes auquel on fait référence lorsqu’on parle de la fin des années 1960, c’est celui de la sexualité. Celle-ci était vraiment débridée. La norme voulant qu’un homme et une femme n’aient des rapports sexuels que s’ils étaient mariés a été renversée. Avec l’apparition de la pilule anticonceptionnelle peu avant et l’inexistence du sida, les jeunes affirmaient qu’il n’y avait plus aucune excuse pour s’abstenir. En plus, la promiscuité qu’offraient les communes encourageait l’instabilité des partenaires, certaines maisons n’ayant pas de chambres fermées…

Le rêve éveillé n’aura duré que cinq ans, entre 1965 et 1970. Peut-être n’aura-t-il été qu’une tempête dans un verre d’eau. C’est vrai que son apport dans le domaine musical aura été considérable. Par contre, il aura peut-être favorisé l’apparition de certaines MTS. C’est souvent ce que les jeunes d’aujourd’hui affirment. La génération  des baby-boomers  nous donne l’impression que c’est nous qui devons faire le ménage après la fête. Ils avaient la force du nombre pour exiger ce qu’ils voulaient et ils l’ont encore d’ailleurs. Ils peuvent donc nous imposer leur idéologie comme bon leur semble. Ce qui reste peut-être le plus frustrant dans toute cette histoire, c’est que les mêmes jeunes qui protestaient contre la surconsommation en 1967 se retrouvent aujourd’hui dans les bureaux de Wall Street.

Le passé composé, vol.1, no2 (avril 2000)

© CVM, 2004