Le Mythe du bon sauvage

par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal. 

 

« Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de la Nigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer. »       

 Jean-Jacques Rousseau 

Le mythe du bon sauvage, qui s’est constitué suite à la découverte de l’Amérique, est l’idéalisation des hommes vivant en contact étroit avec la nature.  Il répond, entre autres, à la quête de nouvelles valeurs du 18e siècle ainsi qu’à son fougueux débat opposant « nature » et « culture ».   Associé à la période de grands bouleversements de la Révolution industrielle — réorganisation sociale, développement technologique, productivité, propriété privée, etc.… — il représente un havre de paix pour toutes les âmes agitées par un futur incertain.  Vivre en d’autres temps, en d’autres lieux où paix et bonheur sont assurés par une Nature bienveillante, voilà ce que propose le mythe du bon sauvage dont l’expression même, très éloquente, mérite qu’on s’y attarde.  En effet,  qu’est-ce qu’un « mythe »?  Mais surtout, qu’est-ce qu’un «bon sauvage» ?  Les réponses à ces questions nous permettront de mieux approcher cette utopie des Lumières qui, malgré les siècles passés, fait rêver encore aujourd’hui.

 

      Qu’est-ce qu’un « mythe »?   

Chez les peuples anciens, le mythe a pour fonction d’expliquer soit les origines du monde, soit les phénomènes naturels énigmatiques.   Ainsi, pour les Grecs, la naissance de notre univers s’illustre par l’union d’Ouranos et Gaïa, incarnant  respectivement le ciel et la terre; le phénomène de la foudre, lui, qui terrifie le commun des mortels, s’explique par le dieu de la Lumière, Zeus, qui décharge sa colère par des lances enflammées dirigées contre la terre.  Ce type de récit, qui présente des forces et des personnages symboliques, servira aussi à mieux raconter la vie des hommes et à mieux rêver d’un ailleurs pour fuir l’écrasante réalité.   Au XVIIIe siècle, par la fiction du « bon sauvage », des philosophes tels que Diderot, Voltaire et Rousseau chercheront non seulement à critiquer la colonisation ethnocentrique des Européens en Amérique, mais aussi les idées de progrès et de raison au cœur même de l’idéologie des Lumières.  Inspirés par les nombreux récits de voyages de Vespucci, Colomb, Magellan, et Gama des 16e et 17e siècles, ceux-ci, désireux de poursuivre la tradition humaniste de la Renaissance, interrogeront à travers elle de nouveaux modèles d’hommes et de sociétés.  En comparant leur monde à celui des indigènes tahitiens, brésiliens, voire canadiens, ils feront le procès de l’Europe qui, se croyant supérieure et indépassable, se donne pour mission de civiliser le Nouveau Monde.   Ce Nouveau Monde, que l’on aime dépeindre comme pur, vierge et bienheureux, sera bien sûr une représentation déformée, imaginée et amplifiée de la réalité : en effet, la vaste majorité des philosophes et littéraires n’a jamais même foulé la terre natale des « sauvages »!  Le mythe, synonyme dans ce cas d’invention et d’affabulation, reprend donc ici tout son sens.

 

      Qu’est-ce qu’un «bon sauvage»?  

 Le « bon sauvage » est le fruit de l’imaginaire de tous les grands lecteurs des récits de voyages qui foisonnent à partir du 16e siècle : il est, en quelque sorte, un personnage composite fait à partir des nombreuses descriptions des hommes primitifs vivant dans un « âge d’or » naturel : Dieu est révélé par la Nature, croyait-on; par conséquent, l’être naturel est foncièrement bon.  Mais d’où pouvait donc provenir une telle croyance?  Cette vision des « sauvages » a longtemps été nourrie par des explorateurs et des missionnaires encore habités par l’illusion d’un paradis perdu.   En effet, nombreux sont ceux qui ont chéri les propos d’Amerigo Vespucchi (1454-1512) sur les Indiens que l’on retrouve, ici, dans sa célèbre lettre intitulée Mundus novus (1503) :


Ils n’ont de vêtements, ni de laine, ni de lin, ni de coton, car ils n’en ont aucun besoin; et il n’y a chez eux aucun patrimoine, tous les biens sont communs à tous.  Ils vivent sans roi ni gouverneur, et chacun est à lui-même son propre maître.  Ils ont autant d’épouses qu’il leur plaît […].  Ils n’ont ni temples, ni religion, et ne sont pas des idolâtres.  Que puis-je dire de plus?  Ils vivent selon la nature. 

 

Libres, sensuels, polygames, communistes et bons, voilà les traits communs, mais combien caricaturaux, des habitants de ce « meilleur des mondes ».   Étrangement, les penseurs du XVIIIe siècle se garderont longtemps de vouloir vérifier l’exactitude de ce genre de témoignage, car, on le sait, le « bon sauvage » ainsi présenté sert mieux à réfléchir sur l’homme, sa nature, ses facultés ainsi que sur sa société.  Sans nul doute,  Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) est reconnu pour celui qui a le plus participé à ce mythe par la défense des idées suivantes qui traversent l’essentiel de son oeuvre:

 Dans ses essais philosophiques Discours sur les sciences et les arts (1750) et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau prétend que l’état primitif de l’homme porte celui-ci vers la vertu et le bonheur, car l’ignorance même du mal l’empêche de le répandre.   C’est le développement de son intelligence et la recherche du luxe, de la propriété et du pouvoir, lesquels sont encouragés par les institutions sociales, qui a jeté l’homme en dehors d’un paradis possible auprès de la Nature. 

Rousseau défend aussi que c’est la notion de propriété qui est responsable du malheur de l’homme.  Fondement même de la société civile et moderne, celle-ci conduira toujours l’être humain à défendre son territoire au besoin par la violence ­, pour protéger ses biens accumulés.    Plus un homme possède, nous rappelle le philosophe, plus il est riche et considéré : la puissance engendre des rapports de force auxquels doivent remédier les lois qui, à leur tour et bien malgré elles, officialisent un système inégalitaire.    Les besoins superflus et irréels sont, pour lui, une des causes principales de la dénaturation de la société.

Dans l'Émile ou De l’éducation (1762), Rousseau propose une pédagogie naturelle qui répond aux besoins réels de l’enfant.  À travers l’histoire du jeune Émile, orphelin élevé par un précepteur bienveillant, il s’appliquera à faire reconnaître non seulement les différences propres à tout enfant, mais le développement psychologique particulier de celui-ci qu’il faudra éviter de brusquer dans un désir de faire de lui un parfait citoyen.   Le précepteur, qui servira uniquement de tuteur de croissance, — c’est-à-dire d’organisateur des conditions d’apprentissage—, voudra surtout faire du petit un homme épanoui et libre par le respect des différentes stades d’une éducation dictés par Rousseau : 

v     Dans un premier temps, Rousseau préconise le retrait de la société.   Le précepteur doit conduire l’enfant loin de la civilisation en le ramenant à la nature.   Là, en dehors des influences de sa famille et de ses amis, sa curiosité et ses talents pourront se manifester librement.   La Nature et l’expérience serviront de principaux guides à ses sens qu’il développera jusqu’à l’âge de 12 ans.   Le  précepteur aura principalement pour tâche de répondre aux questions de l’enfant qui s’éveille au monde.  

v     À douze ans, dans toute sa force physique et cognitive, l’enfant apprendra à faire progresser sa réflexion au gré de ses habiletés et de ses intérêts.   Au contact de ce qui l’entoure, il devra se familiariser avec l’astronomie, la géographie et les sciences.   Une seule lecture lui est permise, celle de Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe (1660-1731), car auprès du courageux naufragé, le personnage principal du récit, il pourra trouver un précieux exemple. 

v     Aussi, le contact des livres n’est-il permis que vers l’âge de 15 ans.  Grâce à la lecture, Émile découvrira les hommes par le biais de l’histoire et de la philosophie la religion, ou plus précisément l’existence de Dieu, précise-t-il, ne lui sera révélée qu’à l’âge de 18 ans.   Son précepteur aura donc le soin de bien veiller au développement de sa sensibilité au contact des hommes.   Cette étape est cruciale, car elle assurera sa sociabilité par sa découverte de l’amitié, de la pitié et de la reconnaissance. 

Il n’est pas étonnant que la défense de ces idées fera de Rousseau un des précurseurs de la pédagogie moderne et de la psychologie de l’enfant.    Malheureusement, la pensée de ce philosophe est bien souvent malmenée : en effet, on réduit commodément sa philosophie à quelques caricatures ou citations à l’emporte-pièce. L’homme « naturellement bon », par exemple, Rousseau le savait chimérique. À preuve, «L’homme, écrivait-il, ne rétrograde pas », voulant ainsi rappeler que l’être humain touché par la civilisation ne peut revenir en arrière.    Cette image du bon sauvage lui servira surtout à rappeler aux siens que plus ils s’éloignent de la simplicité de la vie naturelle, plus ils courent à leur perte.   Seule une éducation libre, ouverte et naturelle rendra à l’être humain l’état de bonheur et de bonté qu’il doit regretter avoir perdu en rêvant du bon sauvage que lui proposent les utopistes de son époque.

 

      Pourquoi ce mythe?  

Il est bien connu que l’homme, foncièrement nostalgique, a toujours eu besoin de retrouver son passé: le mythe du bon sauvage lui propose l’image rassurante d’un primitif heureux qui vit du fond des âges en parfaite harmonie avec la nature.  Ainsi, ces séduisantes fantasmagories lui permettront d’échapper au réel en voyageant dans des pays imaginaires exotiques et bienheureux.   Offrant d’autres manières de penser et de vivre, cette utopie chère aux philosophes défend la recherche du bonheur individuel et collectif tout en affirmant déjà les valeurs qui seront proposées quelques années plus tard par la devise même de la Révolution française : «Liberté, égalité et fraternité ».   Si elle annonce en quelque sorte le monde rêvé de demain, elle maintient aussi d’anciennes croyances judéo-chrétiennes associées au péché originel : l’homme, rappelle La Bible, aurait connu le paradis, mais l’aurait perdu après avoir croqué la pomme, symbolisant le la connaissance.    La chute, associée au mal, se trouve du coup au cœur même du « mythe du bon sauvage » : en effet, l’Européen « perverti », par sa culture énorme et sa quête incessante de savoirs — on n’a qu’à penser à l’entreprise de L’Encyclopédie —, mais aussi par son goût du luxe, aurait donc signé sa propre perte.   Insatisfaits de cette vision primitiviste, les penseurs des Lumières cesseront d’apprécier le mythe du bon sauvage pour revenir à l’idée de progrès lorsqu’ils feront la découverte et l’observation d’enfants sauvages tels que Victor de l’Aveyron (vignette à suivre). Ceux-ci firent comprendre définitivement que l’homme, privé de la compagnie des siens, ressemble d’avantage à un animal qu’à l’idéal décrit par les colonisateurs, les missionnaires et les littéraires.   Il va sans dire que les voyages et les écrits de nombreux ethnologues  de la fin du siècle contribueront aussi à briser cette représentation idyllique.    Bref, on aura compris que rien ne pouvait éclipser le Progrès et la Raison, emblèmes tout-puissants de la lutte philosophique de cette période historique éblouissante.

« Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage. »                                    Montaigne

                                                                                                                                                                             

Voici quelques versions du mythe du bon sauvage qui ont su faire rêver les hommes…

Daniel Defoe (1660-1731)

Robinson Crusoé (1717)

Montesquieu  (Charles de Secondat, baron de La Brède et de) (1689 - 1755)

Lettres persanes (1721)

Marivaux (Pierre Carlet de Chamblain) (1688 -1763)

L’Ile aux esclaves (1725)

Voltaire (François Marie Arouet, dit) (1694 - 1778)

Candide (1752)

Denis Diderot (1713-1784)

Le Supplément au voyage de Bougainville (1772)

Jean-Jacques Rousseau (1712- 1778)

La Nouvelle Héloïse (1761)

Émile ou De l’Éducation (1762)

James Fennimore Cooper (1901-1961)

Le Dernier des Mohicans (1826)

Bernardin de St-Pierre  (1737-1814)

Paul et Virginie (1788 )

Aldous Huxley (1894-1963)

Le Meilleur des mondes (1932)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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