Le Positivisme

 

 

par Jany Boulanger, Cégep du Vieux Montréal.

 

 

Le XIXe siècle est traversé par de nombreuses révolutions politiques, scientifiques et techniques qui bouleversent les fondements de la société traditionnelle longtemps considérés comme immuables et absolus. En effet, dans ce monde de plus en plus industrialisé, les découvertes révolutionnaires se succèdent à une vitesse folle (électricité, téléphone, chemin de fer…) et provoquent l’émergence d’un nouvel esprit philosophique : le positivisme. Cette doctrine, développée par Auguste Comte (1798-1857) dans son Cours de philosophie positive (1830-1842), est devenue le culte de toute une époque qui souhaite désormais découvrir les lois de l’univers au moyen de la seule observation de la Nature. Plus question de religion ou de métaphysique pour arriver à la compréhension de notre monde : on renonce à tout ce qui échappe à une explication rationnelle et vérifiable pour mieux arriver à connaître les faits réels. Pour Comte, si l’homme a d’abord cherché à expliquer les causes des phénomènes par la fiction (la religion) et, ensuite, par l’abstraction (la métaphysique), il aspire maintenant à comprendre « ce qui est donné » (positum, en latin) à l’aide du modèle scientifique, notamment de l’expérience, qui lui permettra d’établir l’organisation de l’univers. Cette hiérarchie des différents états de la connaissance de l’homme — qui fait penser aux stades de l’évolution de l’être humain (enfance, adolescence, âge adulte) —, trace pour lui la voie nécessaire et aboutie du progrès. Bien sûr, les esprits simplistes veulent croire que le philosophe affirme que tout est soumis à la science, mais il n’en est rien : Comte reconnaît les sentiments chez l’homme sans toutefois leur accorder la préséance sur la raison et la logique. D’ailleurs, connaissant l’attachement profond de toute société au sacré, il propose une religion de l’humanité où Dieu est remplacé par « des êtres passés, futurs et présents qui concourent librement à perfectionner l'ordre universel ». Morts ou vivants, les grands hommes qui servent de modèles se voient par lui l’objet d’un culte positiviste inscrit à même un calendrier des Temps modernes. Considéré scandaleux, irréligieux et surtout utopique, son projet n’essuie toutefois que mépris et sarcasmes. Pourtant, l’époque entière est influencée par l’esprit scientifique que défendent de nombreuses théories fondées sur l’objectivité, telles que :  


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La Méthode expérimentale

Pendant des siècles, les médecins, tout comme la grande majorité des hommes de leur époque, sont prisonniers non seulement du respect qu’ils doivent aux Anciens, mais de l’influence profonde des croyances et superstitions qui freinent les avancées scientifiques. Claude Bernard (1813-1878), physiologiste français dont la célèbre Introduction à l'étude de la Médecine expérimentale (1865) « est un peu pour nous ce que fut pour le XVIIe et le XVIIIe siècles le Discours de la Méthode » (Henri Bergson), révolutionna la science en élaborant une méthodologie scientifique basée sur les étapes observation, hypothèse, confirmation, infirmation  qui permettent d’assurer aux savants la validité et la fiabilité de leurs recherches. Ainsi, grâce à ces principes systématisés, l’observation est désormais reine dans la démarche scientifique devenue rigoureuse, rationnelle et, bien sûr, objective.


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Le Matérialisme

Le matérialisme est une philosophie qui veut que tout ce qui existe soit matière. Par exemple, l’âme humaine, la conscience, les émotions sont réduites à de simples influx nerveux du cerveau. On notera par ailleurs qu’une personne peut être qualifiée de matérialiste si elle ne recherche que le plaisir des sens ou celui procuré par le bais des biens matériels.

  

 

v     Le Déterminisme 

 

Selon la thèse déterministe, l’univers forme une immense mécanique constituée de faits réels qui s’enchaînent selon le principe de causalité. L’homme, compris également comme un système, serait uniquement déterminé par son milieu et son hérédité. Défini essentiellement comme un ensemble de relations entre les choses passées, présentes et futures, le déterminisme permettrait de prévoir les événements qui auront lieu. Hippolyte Taine est le théoricien de ce principe scientifique qui influence plusieurs grands penseurs des XIXe et XXe siècles, dont le père de la psychanalyse, Sigmund Freud (1858-1939).

 

 

v      Le Darwinisme

 

La théorie de l’évolution de Charles Darwin (1809-1882), appelée « darwinisme », affirme que les espèces ont été l’objet d’une longue série d’adaptations nécessaires à l’affrontement des conditions fluctuantes de l’environnement. Selon les lois de la sélection naturelle développées par ce naturaliste dans son essai L’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859), les plus aptes à survivre auraient survécu à une lutte pour la vie livrée contre les membres de toutes les espèces, y compris la leur. 

 

 

v     L’Hérédité

 

Le déterminisme génétique, communément appelé « hérédité », a été l’objet d’une étude du docteur Prosper Lucas qui s’inspire grandement de la théorie de l’évolution de Charles Darwin. Dans son Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle (1847-1850), Lucas se penche, entre autres, sur les causes de la dégénérescence et de l’extinction des races. À son avis, l’homme est l’objet d’un processus héréditaire qui fait en sorte que, de trois choses l'une, soit il ressemble à son père ou à sa mère (l’élection), soit il ressemble aux deux parents (le mélange), soit il constitue le produit d’une fusion parfaite de ceux-ci (la combinaison). Émile Zola, le père du naturalisme, est grandement marqué par cette théorie qu’il cherche à appliquer à l’aide d’un arbre généalogique créé pour les personnages de sa célèbre saga, Les Rougon Macquart. Dans cette série qui ne compte pas moins de vingt romans, Zola retrace les tares (défectuosités) génétiques tant physiques que psychiques qui se sont transmises de génération en génération.

 

Bref, avec une telle perspective, on comprend aisément combien tout ce scientisme[1] éveille les rêves les plus fous de la population du XIXe siècle : en effet, elle aussi se met à croire aveuglément aux nouveaux pouvoirs de la science dont elle cherche à s’approprier par des dérivés pseudo[2] scientifiques faciles à comprendre et à appliquer. Son but inavoué : mettre fin à ce qui l’angoisse — l’Inexplicable, l’Impondérable — en employant invariablement la raison scientifique. C’est pourquoi, toujours en vertu d’une objectivité sacrée, elle veut elle aussi saisir l’humain en s’efforçant de le mesurer, de le maîtriser et de le matérialiser en le considérant simplement comme une chose. Dorénavant, elle désire lire en l’être humain à livre ouvert par :

 

a) La Physiognomonie

 

Les yeux, le visage, dit-on depuis toujours, sont le miroir de l’âme. À la fin du XVIIIe siècle, un dénommé Jean-Gaspard Lavater (1741-1801) voulut prouver scientifiquement le fondement de ce vieil adage en inventant la physiognomonie, dont l’étymologie signifie « interpréter la forme ». Paru en (1775-1778), son ouvrage La Physiognomonie ou l’Art de connaître les hommes par la physionomie comporte les descriptions et les esquisses permettant non seulement d’épingler le voleur, le jaloux ou le meurtrier, mais aussi de reconnaître le juste, le génie ou le héros par l’unique observation des traits  du visage. Poussé par le désir de tout comprendre, le dix-neuvième siècle fait beaucoup d’adeptes de cette « science », parmi lesquels on compte l’écrivain Honoré de Balzac qui, comme plusieurs confrères, consulte le Lavater portatif pour la description de ses personnages.     

 

Incroyable mais vrai : la physiognomonie est aujourd’hui affublée d’un nouveau nom, « la morphopsychologie », et jouit toujours d’une grande popularité. L’expression «être physionomiste » est passée dans notre langage courant et signifie à la fois juger d’un coup d’oeil une personne et reconnaître rapidement un individu qu’on a déjà rencontré. 

 

b) La Phrénologie

 

« Avoir la bosse des maths » est une expression provenant de la phrénologie (dite également « crânioscopie ») définie par son inventeur Franz Josef Gall (1757-1828) comme « l’art de reconnaître les instincts, les penchants, les talents et les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux par la configuration de leur cerveau et de leur tête », (titre même de son célèbre traité publié en 1822). Ainsi, telle la voyante qui prétend lire l’avenir à l’aide de sa boule de cristal, le phrénologue, lui, prétend lire l’humain à l’aide d’une autre boule — la tête — qu’il tâte afin de savoir si son sujet a des prédispositions à la poésie, à la science ou… au crime ! Pratiquée avec passion, cette croyance farfelue est peu à peu discréditée et ridiculisée, bien qu’elle permettra de découvrir et de construire le principe des localisations cérébrales. Tout comme la physiognomonie, la phrénologie aura servi à plusieurs projets eugéniques[3], dont celui d’Adolphe Hitler lors de la Deuxième Guerre mondiale.

 

c)  Le Naturalisme

 

« Ses remords étaient purement physiques », écrivait le père du naturalisme, Émile Zola (1840-1902), qui voulait faire du roman un laboratoire destiné à dégager les lois scientifiques qui dominent et ordonnent l’être humain. Positivistes, Zola et ses disciples dépeignent leurs personnages comme des « brutes humaines » essentiellement déterminées par leur corps et  leur milieu. Ainsi, la psychologie est ouvertement niée par eux car, pour le naturaliste, « il s’agit uniquement d’enregistrer des faits humains, de montrer à nu le mécanisme du corps et de l’âme » (Deux Définitions du roman, 1866). À l’aide d’intrigues et de rencontres fictives, le nouveau romancier est à la fois un observateur et un expérimentateur  qui manipule ses personnages pour tester « objectivement » la nature humaine. On aura deviné qu’avec le naturalisme, l’imagination fait place à la logique dans une littérature appréhendée essentiellement comme document.  

 

 

Autres temps, autres moeurs ?

 

Les espoirs et les excès progressistes et positivistes du XIXe siècle nous font sourire ? C’est sans doute parce que nous préférons oublier l’emprise toujours puissante de la science sur la vie d’aujourd’hui. En effet, sommes-nous si différents de nos ancêtres ? La médecine, par exemple, ne cherche-t-elle pas à tout guérir par les médicaments sans tenir compte de l’histoire et de la psychologie des patients ? Il y a là matière à réfléchir.   

 

En conclusion, que devons-nous réellement retenir du positivisme ? Il faudrait souligner la grande exigence de cette doctrine de trouver à tout prix des assises solides à la science par le biais de l’observation et de la méthodologie : grâce à elles, la modernité scientifique est enfin possible. Mais pour comprendre l’essence de ce courant, il faut surtout se rappeler que celui-ci répondait au désir des Lumières d’organiser, de classifier et de catégoriser la pensée rationnelle mise en péril par le grand désordre social qui a succédé à la Révolution française. Avec ces données à l’esprit, on se gardera de réduire commodément le positivisme à la simple « connaissance des faits » en rendant hommage au philosophe Auguste Comte qui est aussi le premier à revendiquer l’étude de la société comme science à part entière. Pour cette raison, on accordera volontiers un autre grand titre à l’inventeur du positivisme, soit celui de « père de la sociologie moderne ».

 

 

Pour bien saisir l’esprit du temps de ce XIXe siècle porté par le progrès, il suffit de lire cette allocution — qui se veut prophétique — prononcée le 5 avril 1894 par le chimiste Pierre Eugène Marcellin Berthelot (1827-1907). Si certaines prédictions se sont accomplies, d’autres, en revanche, se sont avérées plutôt utopiques…

 

Laissez-moi donc vous dire mes rêves... On a souvent parlé de l'état futur des sociétés humaines; je veux à mon tour les imaginer, telles qu'elles seront en l'an 2000 : au point de vue purement chimique, bien entendu; nous parlons chimie à cette table.

 

Dans ce temps-là, il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie ! Il n'y aura plus de mines de charbon de terre, ni d'industries souterraines, ni par conséquent de grèves de mineurs ! Le problème des combustibles aura été supprimé, par le concours de la chimie et de la physique. Il n'y aura plus ni douanes, ni protectionnisme, ni guerres, ni frontières arrosées de sang humain ! La navigation aérienne avec ses moteurs empruntés aux énergies chimiques, aura relégué ces institutions surannées dans le passé. [...]

 

Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d'épices aromatiques, accommodés à son goût personnel; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes ou de la gelée qui détruit l'espoir de la fructification; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine des épidémies et ennemis de la vie humaine.

 

Ce jour-là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale dont personne ne peut calculer la portée...

 

Messieurs, que ces rêves ou d'autres s'accomplissent, il sera toujours vrai de dire que le bonheur s'acquiert par l'action, et dans l'action poussée à sa plus haute intensité par le règne de la science.


 

[1] Courant qui veut que la science soit l’explication de toute chose et la seule satisfaction possible aux aspirations des hommes.

[2] Faux.

[3] Relatif à l'eugénisme. Science développée par Francis Galton qui vise la sélection des êtres les mieux pourvus en favorisant l’apparition ou la disparition de certains caractères au nom de la science et du progrès.

 

© CVM, 2005