L'objectivité journalistique – la noyade d’un idéal?

 

par Charles de Mestral, Cégep du Vieux Montréal.

 

Les médias nous livrent-ils le reflet « objectif » des événements? Coincé entre le besoin de rentabilisation des énormes conglomérats médiatiques actuels  et la forme spectaculaire de l’information livrée de plus en plus « en direct », où en est rendu l’idéal de l’objectivité journalistique? Dans le contexte extraordinairement riche et diversifié du journalisme actuel, cet objectif n’a pas perdu sa pertinence, mais il survit dans un contexte qui s’est radicalement transformé depuis le dernier quart de siècle.

Tout bon journaliste professe un grand respect pour l’objectivité journalistique. Il s’agit, sans doute, de faire connaître et comprendre les faits et événements pertinents selon le critère de l’intérêt public. Fort bien, mais si on essaie de cerner des notions comme «fait», « événement », « intérêt public », même « connaître et comprendre », on embarque sur un terrain complexe et souvent contradictoire. Cela ne veut pas dire que ce vieil idéal n’a plus de sens ni de pertinence, au contraire, mais ce thème nécessite une analyse approfondie afin de mieux comprendre ce qu’il représente au juste.

Sur les milliards de faits et d’événements avérés sur Terre pendant 24 heures, lesquels seront jugés dignes de faire l’objet de « nouvelles »? Posée en termes aussi généraux, la question semble sans réponse possible. On convient que la réalité derrière les nouvelles isolées est en principe la même pour les journalistes de la SRC, de CNN et d’Al Jazzeera. Pourtant, on constate que l’objectivité journalistique, au delà de quelques faits bruts, s’évalue dans le cadre d’une vision du monde cohérente entretenue par une collectivité médiatique. Y aurait-il pluralité d’objectivités? De toute évidence, la réponse est oui, mais il ne faut pas conclure trop vite à l’inutilité du critère de l’objectivité.

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L’objectivité de la connaissance est un vieil idéal de la culture scientifique. Connaître la réalité, en déceler les lignes de force et les lois, nous hante depuis des siècles. Philosophiquement, on propose deux critères généraux de l’objectivité. La connaissance serait validée soit par la correspondance entre les idées qui la décrivent et la réalité corrélative, soit par la cohérence de l’ensemble conceptuel. Par exemple, la table périodique des éléments correspond de façon vérifiable aux éléments chimiques existants. Par contre, la théorie générale de la relativité a été énoncée de façon cohérente et a même été supposée valable dans divers contextes scientifiques avant de recevoir la moindre justification expérimentale. Peut-on envisager l’objectivité de l’information journalistique selon les mêmes critères? Sans doute que oui, mais la diversité des réalités sociales dont témoigne le journalisme en rend le processus complexe.

Au cours des années 1970, la sociologie américaine des médias a approfondi plusieurs notions devenues classiques par la suite : les critères de la « nouvelle»; la théorie de l’établissement de l’ordre du jour médiatique (« Agenda Setting ») et celle au sujet des sélecteurs de nouvelles (« Gatekeepers »). Ce qui constituait une nouvelle en journalisme nord-américain révélait une structure constante et prévisible régie par des critères précis. La nouvelle est de nature immédiate, isolée, saisissante, superficielle et transitoire. Ce qui ne respecte pas ces critères ne passe pas. On est en droit de se demander si l’addition des nouvelles ainsi définies nous livre assez de substance pour élaborer une image objective de la réalité. 1

Les institutions médiatiques tendent à ordonner les faits et les événements selon un  «ordre du jour » relativement stable et prévisible provenant d’une entente tacite entre les agents du milieu. Par exemple, tel personnage ou organisme est considéré d’importance première et on accorde automatiquement de l’attention à ses actions et déclarations quand il s’agit de choisir et de sérier les nouvelles du jour. Une théorie corrélative a été élaborée quant aux sélecteurs de l’information. Certains professionnels ont une influence déterminante sur le processus de sélection. Ils agissent selon un ensemble relativement complexe de critères incluant des éléments individuels, institutionnels et sociaux. Si, dans l’absolu, on pourrait souhaiter que chaque journaliste soit entièrement libre de son point de vue, en pratique, on constate qu’il comprend très bien les limites et sous-entendus de l’idéologie de son employeur et ne soumettra pas d’informations qui en dépassent le format général. Ce processus de sélection tacite des faits et points de vue joue selon un processus qui ressemble, vu de l’extérieur, à de l’autocensure. Chaque média entretient un point de vue général et il y va de la cohérence du travail d’équipe. Cependant, il faut que ce point de vue soit connu et annoncé et que le citoyen puisse en tenir compte dans sa lecture.

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Le contexte médiatique, dominé par la télévision, s’est radicalement transformé depuis la définition de ces mécanismes classiques de formalisation des informations. Il existe des mécanismes analogues au format traditionnel de la nouvelle, d’établissement de l’ordre du jour médiatique et de sélection des informations. Cependant, ils existent dans un contexte caractérisé par la diversité et la surabondance où l’information sociopolitique voisine une grande quantité d’information gastronomique, touristique, vestimentaire, sportive, etc. Paradoxalement, les progrès politiques, économiques et technologiques permettant le libre exercice du journalisme ont fini par créer une situation où le public n’est pas nécessairement mieux informé qu’auparavant. Le public reçoit-il le reflet  «objectif » de la réalité si le flot énorme d’images et d’informations le laisse dans la confusion?

Le format standard de la nouvelle est maintenant télévisuel. Une nouvelle se doit d’être simple, imagée et émotivement chargée. Ajoutez le phénomène de la couverture médiatique en direct, où le journaliste n’a plus le temps d’exercer sa fonction de synthèse et d’explication, et nous créons un état confus qui évolue inévitablement vers la méfiance chez le public. Le téléspectateur averti sait qu’il a vu quelque chose, mais ne sait pas toujours ce qu’il a vu ou ce que ça signifie. Les nombreuses émissions où le journalisme est transformé en objet de risée sont sans doute le résultat de cette situation.

Les phénomènes de l’ordre du jour médiatique et les processus  de sélection des nouvelles jouent encore, mais dans le contexte d’énormes organisations médiatiques où l’idéologie commune est de plus en plus déterminée par des critères de rentabilité, reléguant au deuxième plan le critère de l’intérêt public. Généralement, l’information particulière recherchée par un individu est disponible, mais seulement au prix d’un effort que le citoyen moyen n’a pas toujours le goût ni le temps de déployer.

Depuis deux décennies, le nombre de journalistes a diminué considérablement, rentabilisation oblige. Moins de journalistes veut dire moins de personnes qui cherchent de l’information, donc moins d’information. Le journalisme d’enquête, nécessitant de payer un journaliste pendant un temps considérable, tend à disparaître. Les moyens technologiques permettent à moins de personnes de produire plus. Mais plus de produits médiatiques ne veut pas nécessairement dire plus d’information. Le sociologue Dominique Wolton parle de la « pyramide à l’envers  » de l’information constitué par le système des agences de nouvelles internationales : « Moins de vingt mille journalistes, si on additionne les trois grandes agences occidentales (Associated Press, Reuters, AFP), créent l’écrasante majorité des informations reprises par les médias du monde entier. » 2

Wolton décrit également un milieu journalistique relativement petit, conformiste et replié de façon défensive sur lui-même.3 Les journalistes sont de plus en plus en situation de précarité économique et sont soumis à des pressions énormes vers la production rapide, sinon en direct, sans toujours en avoir les moyens adéquats. En conséquence, peut-être, on constate depuis quelques années un nombre accru de fraudes journalistiques, souvent fabriquées par des jeunes journalistes à la recherche du « scoop » qui va lancer leur carrière.4 Ajoutez le phénomène de noyautage idéologique systématique néoconservateur de la part de la droite américaine où on vise à rendre inexistant le critère de l’intérêt public au profit d’intérêts économiques privés,5 et on aboutit à une situation inquiétante. Le respect de l’idéal de l’objectivité semble de plus en plus problématique.

Des moyens techniques médiatiques nous ont littéralement fait assister à la chute des deux tours du World Trade Center, mais à quoi avons-nous assisté au juste? Sur le coup, il y avait peu de choses à comprendre à part de regarder un spectacle terrifiant. Au cours de l’invasion de l’Irak, le public a été bombardé, médiatiquement, par le mythe des « armes de destruction massive », même si la meilleure information publiquement disponible avant la guerre était que le régime en Irak ne disposait que d’armes « périmées et inoffensives ». Peut-être que nous nous dirigeons vers une nouvelle situation, saine en soi, où l’objectivité ne sera pas seulement médiatique mais sera constituée par le citoyen individuel, à condition qu’il aiguise son sens critique et qu’il soit capable de prioriser correctement ses besoins d’information. On suppose que la description des événements dont on nous informe correspond à la réalité. Il faut reconnaître, surtout, que cette correspondance ne se lit qu’à travers un point de vue idéologique cohérent qui confère l’importance relative, parfois même l’existence, aux faits. La chute des deux tours était-elle le début d’une guerre déclarée entre le  «terrorisme » et la « démocratie » ou l’effet horrifiant d’une chicane de famille entre des magnats du pétrole? À nous d’en juger, finalement.

 

 

1.Voir « Les médias, les sources et la production de l’information » par Jean Charron, Jacques Lemieux, dans Les journalistes, les médias et leurs sources, sous la direction de Jean Charron, Jacques Lemieux, Florian Sauvageau, Éd. Gaëton Morin, Montréal, 1991.

2.Dominique Wolton, Penser la communication, Paris, Flammarion, 1997, p. 209.

3.Dominique Wolton, Penser la communication, « Le triomphe fragile de l’information »,  pp. 206-215.

4.Ignacio Ramonet, La tyrannie de la communication, Paris, Galilée, 1999, p. 89, ‘Trucages et « bidonnages » ‘.

5.Lire Jane Meyer sur le travail de Rob Stein, avocat d’allégeance démocrate, dans le New Yorker Magazine, 18 octobre, 2004, p. 188.

 

Sites pertinents :

Travaux d'étudiants de Cégep du Vieux Montréal sur le mythe médiatique. Voir la section (A).

 

 

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