Brève réponse à la question : qu'est-ce que la philosophie ?

par Raymond-Robert Tremblay, du cégep du Vieux Montréal

 

La philosophie est une discipline intellectuelle qui utilise des méthodes qui se veulent rationnelles et critiques. Elle travaille avec des concepts abstraits et tente de définir de grands principes généraux et de répondre aux questions fondamentales de la vie et de la mort, du sens de l'existence, des valeurs individuelles et sociales, de la nature du langage ou de la connaissance et du rapport que nous avons avec les choses elles-mêmes.

En philosophie, on peut avoir de bons ou de moins bons concepts, de bons ou de moins bons arguments, mais on ne peut pas avoir de preuves irréfutables, car ce n'est pas une science formelle ou empirique (bien qu'elle soit le creuset des sciences). En tout état de cause, la philosophie est fondamentalement une discipline rationnelle, bien que ses premiers principes ne puissent pas être démontrés.

La philosophie est multiple: il n'y a pas une mais des philosophies, différentes et le plus souvent opposées les unes aux autres. Les philosophes élaborent quelquefois un système en répondant systématiquement, à partir de certains principes de base (postulats fondamentaux considérés évidents en soi), à ses questions fondamentales (celles qui sont alors définies comme étant les questions fondamentales, car il n'y a pas de consensus sur ces questions). Plusieurs l'ont fait, comme Aristote ou Hegel. D'autres n'ont pas une approche systématique, mais privilégient plutôt une approche critique, comme Nietzsche ou Derrida. D'autres enfin oeuvrent dans une région spécialisée de la philosophie : philosophie de l'éducation, du langage, de la science, éthique fondamentale, esthétique, philosophie de la psychologie, philosophie au Moyen âge, etc.

Les philosophies et les philosophes s'opposent entre eux constamment sur diverses questions à partir de ces principes différents et des conséquences qu'ils en tirent. Ainsi la philosophie est un perpétuel recommencement, car il ne peut pas y avoir de réponses définitives ou universellement acceptables à ses questions. En outre, la philosophie a une dimension personnelle: chaque philosophie exprime le style du philosophe qui l'a proposée.

En philosophie, les opérations de base sont : informer, problématiser, conceptualiser, juger et argumenter. Ses outils privilégiés sont l'analyse (l'analyse conceptuelle, l'analyse logique ou linguistique), la synthèse, la critique, la dialectique (la discussion critique). En général, les philosophes n'abordent pas les questions au premier degré, directement, comme le commun, mais à un second niveau, plus général et plus abstrait, car ils doivent toujours ramener les questions au plan des principes (des valeurs de base, des choix méthodologiques fondamentaux, des postulats ontologiques ou gnoséologiques).

En gros, on peut distinguer trois grandes manières de faire la philosophie :

1) la manière rigoureuse, analytique, "scientifique". Ex.: Bertrand Russell.

2) la manière poétique, métaphorique, littéraire. Ex.: Soren Kierkegaard.

3) toute variante entre ces extrêmes!

Considérons une question métaphysique comme : «pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien ?» (Leibniz)

Exemple de la démarche de...

Type 1 : Analyser les termes de la question. Éventuellement, conclure qu'elle est sans signification précise, purement affective, ou impossible à répondre, car au-delà des limites de notre connaissance.

Type 2 : Élaborer sur le concept de l'être, du rien (ou du non-être, ou du néant) ou de l'existence en soi. Suggérer des voies intuitives de connaissance de l'être. Comparer avec d'autres ontologies (peut être pour les rejeter).

Type 3 : Toute combinaison entre les deux démarches, c'est-à-dire un mélange d'analyse et de spéculation.

Généralement les gens ont a priori une sensibilité qui les prédisposent à l'un ou l'autre de ces styles, à l'une ou l'autre de ces méthodes. Le rapport de quelqu'un avec la philosophie est une affaire hautement personnalisée.

Piaget disait : «La philosophie est une foi raisonnée.» Elle tient un peu de la religion, un peu de la littérature, un peu de la logique et un peu de la science mais en fait se distingue nettement de chacun de ces champs de discours. En un sens, nous sommes tous philosophes, disait Gramsci, mais d'une manière incohérente et très crédule. Nous sommes environnés par diverses idéologies qui déterminent en partie nos perceptions, nos conceptions, nos pensées et ultimement nos actions. Il faut devenir des philosophes plus cohérents et plus critiques. Il faut, dit-il, «devenir son propre guide».

Aujourd'hui la philosophie est devenue une discipline très spécialisée et très divisée. Son histoire est longue et prestigieuse, son corpus est énorme et très ramifié, ses méthodes sont nombreuses et complexes, chaque champ de recherche est rempli de travaux et de positions divergentes. Son étude exige beaucoup de travail et de rigueur.

(1994)