Ludwig Wittgenstein

Par Jean Laberge, du cégep du Vieux Montréal

 

Vie de Wittgenstein

 Ludwig Wittgenstein est considéré comme l’un des plus grands philosophes de notre siècle. Dans l’imagination populaire, Wittgenstein est un Socrate moderne. C’est un personnage étrange, un logicien rigoureux qui tint la musique et la littérature en plus haute estime que la philosophie.

Wittgenstein est né à Vienne le 26 avril 1889 dans une famille milliardaire; son père, Karl, ayant fait fortune dans la sidérurgie. Lugwig fut élevé dans une maison, connue à Vienne, sous le nom de “ Palais Wittgenstein ”. L’art y tenait une place de choix.

Le jeune Ludwig fut éduqué à la maison par des précepteurs. Adolescent, il choisit la profession d'ingénieur. Il fit ses études à Berlin dans une école célèbre et, à 20 ans, il partit pour Manchester, en Angleterre, afin d’effectuer des recherches en aéronautique. Comme ses recherches aéronautiques exigeaient beaucoup de mathématiques, il fut intrigué et fasciné par la puissance et l’élégance des mathématiques, si bien qu’il se désintéressa bientôt de ses études d’ingénieur pour se consacrer à la recherche sur les fondements des mathématiques. Sa carrière de philosophe était lancée.

Un logicien-philosophe allemand du nom de Gottlob Frege (1848-1925) - qu’on considère aujourd’hui comme le plus grand logicien depuis Aristote (384-322 av. J.-C.) lui conseilla d’aller étudier avec Bertrand Russell (1872-1970) à l’Université de Cambridge (Trinity College). Russell, alors âgé de quarante ans, était le spécialiste de logique mathématique. Wittgenstein se lia rapidement d’amitié avec son professeur. Après avoir lu un texte rédigé par Wittgenstein sur un thème philosophique, Russell lui répondit qu’il ne devait en aucun cas devenir un aéronaute, comme il l’avait envisagé dans le cas où “il serait idiot”! Les progrès de Wittgenstein sur des sujets ardus de logique furent tels que l’élève en vint à dépasser le professeur.

Lorsque la première guère mondiale éclata en 1914, Wittgenstein s’enrôla dans l’armée autrichienne. C’est en partie dans les tranchées qu’il rédigea son premier ouvrage, le fameux Tractatus logico-philosophicus traitant de questions fondamentales de logique et de morale. Le Tractatus paru en 1922 et obtint rapidement un grand succès. Wittgenstein avait alors 33 ans. Lorsque son ouvrage paru, il était prisonnier de guerre en Italie. Il fut libéré et retourna à Vienne où il devint l’héritier d’une partie de la fortune colossale de son père. Mais Ludwig remis sa part d’héritage à ses frères et ses soeurs, préférant gagner sa vie par ses propres moyens...

Il exerça par la suite divers métiers, dont celui de professeur à l’école primaire et celui d’architecte. Au début des années ‘30, Wittgenstein s’intéressa de nouveau à la philosophie. L’enseignement de Wittgenstein à Cambridge était unique en son genre. Il ne faisait pas d’exposés magistraux, mais réfléchissait tout haut, souvent en suscitant la discussion avec les étudiants qui se réunissaient dans son appartement à Trinity College; ils devaient apporter eux-mêmes des chaises ou s’asseoir sur le plancher. La mise de Wittgenstein était également originale: il ne portait jamais d’habit, avec cravate et chapeau, comme tout le monde. Après son cours, Wittgenstein filait au cinéma voir des films westerns - ils lui faisaient l’impression d’une bonne douche.

Wittgenstein conseillait vivement à ceux qui voulaient devenir professeur de philosophie d’y renoncer. En 1947, il mit fin à sa carrière de professeur parce qu’il croyait que son enseignement n’apportait rien à ses étudiants. Il se retira en Irlande pour écrire. Il voyagea ensuite aux États-Unis. Atteint du cancer, il mourut en 1951 à Cambridge, le lendemain de son 62e anniversaire. Avant de mourir, il a dit : “ Dites leur que cette vie a été pour moi merveilleuse. ”

La philosophie du Tractatus : la clarification logique de la langue et l’abolition de la philosophie

Le Tractatus est un classique de la philosophie du XXe siècle. Il est très court, ne comportant que 70 pages. Il consiste en une séries de remarques portant sur l’essence du langage (c’est-à-dire sur ce qui fait qu’un langage est un langage), la nature du monde, de la logique, des mathématiques, de la science. Il se clôt par des commentaires portant sur des questions touchant le mysticisme : la nature de la morale, de l’art et de la religion. Son écriture est d’une grande exactitude logique combinée à une intensité poétique remarquable. L’ouvrage est divisé en plusieurs parties grâce d’un système de numération décimale allant de 1 à 7 qui permet aux pensées exprimées de s’emboîter les unes dans les autres.

Le but du Tractatus est de tracer une limite claire à ce qui peut être dit par le langage. Ce qui se trouve à l’extérieur des limites du langage ainsi tracées concerne tout ce qui a de l’importance dans la vie: la valeur, le bien et le beau, ce qui nous dépasse, Dieu. Wittgenstein considère que ce qui importe dans la vie ne peut être ni vrai ni faux. Tout ce qui est vrai ou faux est de l’ordre des faits, et la totalité des faits c’est le monde (T. 1.11). Or la valeur, ce qui est important, réside en dehors du monde (T. 6.41). Et puisque le langage réfléchit le monde, il ne peut en parler. Tout ce que peut faire un langage bien formé, dit Wittgenstein, c’est d’énoncer des faits : “ Le tableau est vert ”, “ Je demeure à Montréal . À ce compte, seules les sciences sont habilitées à dire ce qui est vrai ou faux. Il ne saurait donc y avoir, selon l’auteur du Tractatus, quelque chose comme des “ sciences ” morales, esthétiques et religieuses, dont l’objet porterait sur les valeurs, le bien, le beau, ou Dieu, etc. À strictement parler, ceci ne peut être dit par le langage, cependant que le langage le montre.

Qu’en est-il de la philosophie ? Selon Wittgenstein, les philosophes avant lui essayaient de dire ce que le langage ne peut pas dire; d’où les éternelles controverses des philosophes. Platon par exemple s’est demandé si le Bien est (ou existe). Cette question n’a pas de signification immédiate. Car comment doit-on comprendre le sens du verbe “ être ” ici ? Ce mot important en philosophie peut par exemple prendre le sens de l’identité, comme dans “ Platon est (identique) à l’auteur de l’allégorie de la caverne ”. Ou encore, il peut prendre le sens de l’attribution, comme dans “ Platon est barbu ”; ou celui de l’exemplification, comme dans “ Platon est (exemple de) un philosophe ”; ou bien de la constitution, “ Platon est fait (constitué) de chair, de sang et d’os ”, etc. Bien qu’être l’auteur de l’allégorie de la caverne, être barbu, être un philosophe et être fait de chair et de sang, soient toutes des propriétés de Platon, il est clair que chacune est différente et aucune n’a plus d’importance qu’une autre.

Dans un langage logiquement bien formé, comme par exemple le symbolisme logique qu’ont mis au point Frege et Russell, les différents sens du mot “ est ” devraient apparaître clairement, soutient Wittgenstein. Malheureusement, notre langue ne possède pas la clarté que possède le langage logique, de sorte que les philosophes, comme Platon qui se demande si le Bien est ou encore si le Bien est la même chose que le Beau, deviennent facilement la proie des nombreux pièges que la langue leur tend. Remarquons que dans la question de Platon, on peut se demander si le “ Bien ” est un nom désignant un “ objet ” (le bien), comme le font habituellement les noms communs dans notre langue. Une langue idéale, claire et précise, nous dit Wittgenstein dans le Tractatus, devrait éviter aux philosophes de poser des questions dont le sens n’est pas bien clair. La philosophie, justement, est cette activité dont le but essentiel est la clarification du langage.

En dévoilant le la logique de la langue, Wittgenstein croyait dans le Tractatus avoir résolu les problèmes philosophiques d’une manière décisive. Toutefois, qu’en est-il des phrases elles-mêmes du Tractatus qui cherchent à dire ce qui ne peut être dit? Wittgenstein affirme à la toute fin de son ouvrage que celui qui l’a parcouru reconnaîtra qu’elles sont elles-mêmes frappées de non-sens : “ Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. ” (T. 6.54 et 7) Le Tractatus se clôt donc par l’abolition de la philosophie.

La seconde philosophie de Wittgenstein : à la recherche de la sagesse du langage ordinaire

Il est clair que le modèle idéal de la langue qui domine tout le Tractatus est celui de la logique symbolique. Lorsque Wittgenstein revint à la philosophie après dix années d’absence, il rejeta ce modèle en faveur d’un modèle de la langue proche de son usage quotidien.

 En logique formelle ou symbolique, on ne considère que les énoncés dits “ déclaratifs ” : “ Aujourd’hui, il pleut. ”, “ Wittgenstein était autrichien. ”, “ Platon était l’élève de Socrate. ”, etc. Qu’en est-il des phrases interrogatives ou des exclamations, exprimant des commandements et des requêtes, telle “ Peux-tu me passer le sel ? ” ? Dans cet exemple, je ne cherche pas à savoir si vous avez la force ou si vous êtes en mesure de me passer le sel, mais que vous me le passiez ! Généralement, quelqu’un énonce cette phrase lorsqu’il est à table avec d’autres personnes, et sa signification ne pose alors aucun problème. Si je dis “ Robert a acheté La Presse. ”, cette phrase est ambiguë, car elle peut signifier au moins deux choses : 1) Robert a acheté un exemplaire du journal La Presse; 2) Robert acheté l’entreprise éditant La Presse. Pour désambiguïser la signification de cette phrase banale, diverses informations concernant le contexte de son énonciation apparaissent essentielles: qui l’énonce ? dans quelles circonstances ? quelles actions accompagnent généralement l’énonciation de cette phrase, etc. On pourrait multiplier les exemples montrant que le modèle logique ou déclaratif de la langue est un modèle étroit et limité, inapte finalement à saisir la richesse et la variété de la signification des mots de la langue. Wittgenstein a attiré l’attention des philosophes sur les dimensions non-linguistiques du langage, en mettant en évidence le fait qu’en utilisant le langage nous faisons en réalité une multitude de choses, et pas seulement une seule et unique chose : énoncer des faits. 

Supposons que quelqu’un dise : “ Le tableau est vert. ” Pour un philosophe empiriste, “ Le tableau est vert ”, signifie que le tableau est de la couleur correspondant à la sensation de vert qu’il a présent dans son esprit et qu’évoque à chaque fois pour lui le mot “vert”, sensation par ailleurs qui est la même pour quiconque comprend le mot. L’explication de la signification que nous propose le philosophe empiriste -- ou de quiconque croit que la signification d’un mot est une expérience ou une idée interne et personnelle en principe incommunicable -- est de nature subjectiviste, au sens où elle renvoi à l’expérience personnelle et privée de chacun. Et il faut admettre que cette explication est plutôt étrange parce qu’elle fait appel à l’expérience de chacun qui est strictement personnelle et privée. Aussi, une question se pose de façon aiguë: comment pouvons savoir en toute certitude que nous avons bel et bien tous la même expérience interne personnelle de “ vert ” lorsque nous regardons le tableau au mur de la classe; ou la même expérience de “ douleur ”, quand, par exemple, nous sommes tenaillés par un terrible mal de dents ? Bon nombre d’étudiants répondraient que nous n’avons en fait aucun moyen de le savoir...

Nous sommes vraiment seuls et dans l’ignorance. L’explication subjectiviste conduit ainsi tout droit au solipsisme selon qui je ne peux jamais savoir avec certitude ce que les autres pensent ou expérimentent, et même qu’ils existent ! Pour tout ce que j’en sais, c’est que je suis le seul à percevoir, expérimenter; bref, à exister. Le subjectivisme conduit donc à cette position extraordinaire, à peine concevable : je suis le seul à exister; les autres ne sont peut-être au fond qu’une projection de soi...! Cette position est bien entendu absurde. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en quelque part, et selon Wittgenstein, ce qui ne va pas c’est la théorie subjectiviste de la signification elle-même : croire que la signification des mots dans la langue soit “ insufflée ” pour ainsi dire par un acte interne et personnelle du locuteur. 

Les jeux de langage, comme tous les jeux, ont leurs propres règles. La tâche du philosophe, nous dit Wittgenstein, est de nous rappeler des règles d’usage des mots qui exercent sur les philosophes une grande fascination et qui sont à la source de graves malentendus. Décrire la “ grammaire ” de nos jeux de langage, voilà, selon Wittgenstein, la tâche du philosophe.

Conclusion

Wittgenstein a exercé une influence considérable dans le monde de la philosophie anglo-saxonne, en Grande-Bretagne et aux États-Unis en particulier. C’est un monument de la philosophie du XXe siècle. Avec Bertrand Russell et Gottlob Frege, il est à la source du mouvement de la philosophie analytique. Le Tractatus a nourri le courant de l’analyse dite “ logique ”, de même qu’il a été à l’origine du positivisme logique du Cercle de Vienne. De leur côté, les Recherches philosophiques ont donné naissance au courant de l’analyse dite du “ langage ordinaire ” et, également, plus près de nous, depuis les années ‘70, à la pragmatique et la logique informelle. Des philosophes américains importants se réclament aujourd’hui de lui, Hilary Putnam et Richard Rorty entre autres. Il est vrai que l’étoile de Wittgenstein a quelque peu décliné, car bien des philosophes contemporains cherchent à expliquer les choses, alors que selon lui la philosophie ne peut rien faire d’autre que décrire ce qui est devant nos yeux.

Le relativisme étudiant est ce que les anthropologues appelleraient une “ représentation sociale” : le relativisme étudiant repose (entre autres choses) sur le subjectivisme. Je suis d’avis que Wittgenstein est un philosophe qui permet de mettre en question ce relativisme et de clarifier une posture faisant obstacle à une vision correcte des choses et de la philosophie -- “ à une vision juste du monde”.

© CVM, 1997

Références