par William James
Deuxième leçon: Ce quest le pragmatisme
Il y a quelques années, jétais allé avec plusieurs personnes camper dans les montagnes. De retour dune excursion que javais faite seul, un jour, je tombai au milieu dune discussion métaphysique. Il sagissait dun écureuil, dun agile écureuil que lon supposait cramponné, dun côté, au tronc dun arbre, tandis quun homme se tenait de lautre côté, en face, et cherchait à lapercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de larbre; mais, quelle que soit sa vitesse, lécureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient larbre entre lhomme et lui, si bien que lhomme ne réussit pas une seule fois à lentrevoir.
De là ce problème métaphysique : Lhomme tourne-t-il autour de lécureuil, oui ou non ? Il tourne autour de larbre, bien entendu, et lécureuil est sur larbre; mais tourne-t-il autour de lécureuil lui-même ?
Dans les interminables loisirs de la solitude, la discussion avait fini par sépuiser; toutes les sources en étaient taries. Chacun avait pris parti et sentêtait dans son opinion. Les forces se balançaient; et les deux camps firent appel à mon intervention pour les départager.
Moi, je me souvins de ladage scolastique qui veut quen présence dune contradiction on fasse un distinguo.
" Qui de vous a raison? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de lécureuil. Sil sagit de passer, par rapport à lui, du Nord à lEst, puis de lEst au Sud, puis à lOuest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de lanimal, car il occupe tour à tour ces quatre positions.
" Voulez-vous dire, au contraire, que lhomme se trouve dabord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de lécureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que lanimal ne cesse à aucun moment davoir le ventre tourné vers lhomme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et dautre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez lun ou lautre de ces deux points de vue pratiques. "
Parmi les antagonistes les plus échauffés, il y en eut un ou deux qui traitèrent ma réponse de pure équivoque, de simple échappatoire : avec eux, disaient-ils, il ne sagissait pas dergoter ou de fendre un cheveu en quatre, à la manière des scolastiques; leur affaire, à eux, cétait un bon assaut loyal, où lon y va " carrément ", à langlaise ! Mais la majorité sembla bien admettre que mon distinguo avait aplani le terrain de la discussion.
Si je vous raconte cette anecdote toute familière, cest quelle fournit un exemple particulièrement simple de la méthode dont je veux maintenant vous parler sous le nom de méthode pragmatique.
La méthode pragmatique est avant tout une méthode permettant de résoudre des controverses métaphysiques qui pourraient autrement rester interminables. Le monde est-il un ou multiple ? Nadmet-il que la fatalité, ou admet-il la liberté ? Est-il matériel ou spirituel ? Voilà des conceptions dont il peut se trouver que lune ou lautre nest pas vraie; et là-dessus les débats restent toujours ouverts. En pareil cas, la méthode pragmatique consiste à entreprendre dinterpréter chaque conception daprès ses conséquences pratiques. Voici alors comment elle pose le problème : que telle conception fût vraie, et non telle autre, quelle différence en résulterait-il pratiquement pour un homme ? Quaucune différence pratique ne puisse être aperçue, on jugera que les deux possibilités reviennent au même et que toute discussion serait vaine. Pour quune controverse soit sérieuse, il faut pouvoir montrer quelle conséquence pratique est nécessairement attachée à ce fait que telle possibilité est seule vraie.
Un regard jeté sur lhistorique de cette doctrine vous fera mieux voir ce quest le pragmatisme.
Ce mot, de même que " pratique ", vient du mot grec pragma [pragma] signifiant action.
Cest en 1878, par M. Charles Peirce, que ce mot fit pour la première fois son apparition en philosophie. Dans un article intitulé : " Comment rendre nos idées claires ", M. Peirce, après avoir remarqué que nos croyances sont, en réalité, des règles pour laction, soutenait que, pour développer le contenu dune idée, il suffit de déterminer la conduite quelle est propre à susciter : sa signification pour nous nest pas ailleurs. Le fait tangible qui se constate à la racine de toutes les distinctions, si subtiles soient-elles, que fait la pensée, cest quil ny en a pas une seule, fût-ce la plus élaborée, la plus délicate, qui porte sur autre chose quune différence possible dans les conséquences pratiques. Aussi, pour obtenir une parfaite clarté dans ]es idées relatives à un objet, nous devons uniquement considérer les effets dordre pratique que nous le concevons susceptible de comporter, les impressions que nous devons en attendre, les réactions auxquelles nous devons nous tenir prêts. À la conception de ces effets, immédiats ou lointains; se réduit donc toute notre conception de lobjet lui-même, lorsque cette dernière nest pas dépourvue de toute signification positive.
Tel est, posé par M. Peirce, le principe du pragmatisme. Il a passé complètement inaperçu pendant vingt ans. Cest moi qui, dans un discours prononcé à lUniversité de Californie, en 1898, lai ramené au jour en lappliquant spécialement à la religion. Lheure semblait propice. Le mot pragmatisme se propagea effectivement. Aujourdhui, les pages des revues philosophiques en sont comme constellées. Partout lon parle du " mouvement pragmatiste ", tantôt avec respect, tantôt avec dédain. Toutefois, on ne le voit que rarement bien compris. Évidemment, le mot est commode pour désigner un certain nombre de tendances qui jusqualors avaient manqué dune dénomination générique, et de cette manière il en est venu à simposer.
Pour saisir la portée du principe de Peirce, il faut savoir se le rendre familier dans son application à des cas concrets. Jai vu Ostwald, lillustre chimiste de Leipzig, lappliquer on ne peut plus nettement, tout en ne se servant pas du mot " pragmatisme " dans ses conférences sur la philosophie des sciences il y a quelques années.
" Toutes les réalités influencent notre conduite, ma-t-il écrit à moi-même; et cest cette influence qui fait pour nous leur signification. Dans mes cours, jai lhabitude de présenter les questions sous cette forme : sur quels points le monde serait-il différent si telle possibilité était vraie, ou bien telle autre ? Quand je ne puis découvrir aucune différence, je considère que lopposition des deux idées ne signifie rien du tout. " En dautres termes, la signification pratique des deux conceptions rivales, en pareil cas, est la même : or, pour nous, une idée na aucune signification, en dehors de cette signification pratique.
Dans une conférence quil a publiée, Ostwald sexplique au moyen de lexemple suivant. Longtemps les chimistes ont discuté sur les propriétés de certains corps appelés " tautomères ". Leurs propriétés paraissaient compatibles avec ces deux hypothèses quun atome dhydrogène instable oscille à lintérieur de ces corps, ou bien que chacun deux est un mélange instable de deux corps différents. Le débat séchauffait, mais sans rien amener de décisif. " Il naurait jamais pris naissance, dit Ostwald, si les adversaires sétaient demandé quelle différence, pour tel fait expérimental déterminé, aurait pu se produire, selon que lune ou lautre des deux hypothèses se fût trouvée exacte. On aurait alors vu, en effet, quil nen pouvait absolument pas découler une différence quelconque pour un fait quelconque, et que la controverse était aussi vaine que si, construisant une théorie, aux époques primitives, sur laction du levain qui fait la pâte, les uns avaient invoqué un " lutin ", et les autres un " elfe ", comme étant la vraie cause de ce phénomène ! "
On est stupéfait de voir combien de controverses philosophiques apparaissent comme dépourvues de toute signification, dès quon les soumet à cette épreuve de leur chercher une conséquence concrète. I] ne saurait y avoir quelque part une différence réelle qui nen produise une autre ailleurs. Il ne saurait y avoir, dans le domaine de la vérité abstraite, une différence qui ne se traduise pas par une différence dans un fait concret, ainsi que dans la conduite déterminée par ce fait, différence simposant à quelquun, quelque part, à un moment quelconque et dune manière quelconque. Toute la fonction de la philosophie devrait être de découvrir ce quil y aura de différent pour vous et pour moi, à tels moments précis de notre vie, selon que telle formule de lunivers, ou telle autre, sera vraie !
Rien de nouveau dans le pragmatisme, absolument rien. Socrate en était un adepte et sy exerçait. Aristote le pratiquait systématiquement. Cest grâce à lui que Locke, Berkeley, Hume, ont établi dimportantes vérités. Shadworth Hodgson ne cesse dinsister sur ce que les réalités sont pour nous ce que nous croyons quelles sont, rien de plus. Toutefois, ces précurseurs du pragmatisme nen ont que partiellement fait usage : ils ny ont que préludé. Cest de nos jours seulement quil sest généralisé, quil a pris conscience de la mission universelle qui lui incombe, et quil aspire à une destinée conquérante. Jy crois, à cette destinée, et jespère quil ne me sera pas impossible de vous faire finalement partager ma confiance.
Lattitude que représente le pragmatisme est une attitude depuis longtemps bien connue, puisque cest lattitude des empiristes; mais il la représente, me semble-t-il, sous une forme tout à la fois plus radicale, et qui soulève pourtant moins dobjections, quaucune des formes jamais prises par lempirisme jusquà présent.
Le pragmatiste tourne le dos, résolument et une fois pour toutes, à une foule dhabitudes invétérées chères aux philosophes de profession. Il se détourne de labstraction; de tout ce qui rend la pensée inadéquate, solutions toutes verbales, mauvaises raisons à priori, systèmes clos et fermés; de tout ce qui est un soi-disant absolu ou une prétendue origine, pour se tourner vers la pensée concrète et adéquate, vers les faits, vers laction efficace. Le pragmatisme rompt ainsi avec le tempérament qui fait lempirisme courant, comme avec le tempérament rationaliste. Le grand air, la nature avec tout le possible quelle renferme, voilà ce que signifie le pragmatisme prenant position contre le dogme, contre les théories artificielles, contre le faux semblant dun caractère téléologique quon prétend voir dans la vérité.
Il faut remarquer, en même temps, que le pragmatisme ne prend position pour aucune solution particulière. Il nest quune méthode. Mais le triomphe universel de cette méthode se traduirait par un changement considérable dans la manière dont se comporte en philosophie le tempérament. De même que lon voit le type de lhomme de cour se modifier dans une république, et le type du prêtre ultramontain se modifier dans un pays protestant, de même on verrait se modifier le type des professeurs ultra-rationalistes. Il se ferait entre la science et la métaphysique un rapprochement très appréciable : en fait, on les verrait même travailler la main dans la main, absolument.
Dordinaire, cest une méthode bien primitive que la métaphysique a pratiquée dans ses recherches. Vous savez combien la magie, ce fruit défendu, a toujours été pour les hommes un objet de convoitise. Vous savez aussi quelle place les mots ont toujours tenue dans la magie. Connaissant le nom dun esprit, dun génie, dun démon, de nimporte quelle puissance occulte, avec la formule dincantation à laquelle cette puissance est soumise, vous disposerez de celle-ci à votre guise. Il ny avait pas un esprit dont Salomon ne connût le nom, et dont, par cette seule connaissance, il ne fît son esclave. De même, le monde est toujours apparu tout naturellement comme une sorte dénigme dont ]a clef devait se découvrir sous la forme de quelque mot, de quelque nom, qui ferait toute la lumière ou conférerait toute la puissance voulue. Ce mot désigne le principe du monde; et le posséder, cest dune certaine façon posséder le monde lui-même. " Dieu ", " la Matière ", " la Raison ", " lAbsolu ", " lÉnergie ", voilà autant de noms qui sont autant de solutions. Une fois en possession de ces noms, vous navez plus quà vous reposer : vous avez atteint le terme de votre recherche métaphysique!
Suivez-vous, au contraire, la méthode pragmatique ? Impossible alors de regarder aucun de ces mots comme mettant fin à votre recherche. Il faut que vous dégagiez de chaque mot la valeur quil peut avoir en argent comptant; il faut lui faire remplir son office dans le champ même de votre expérience. Plutôt quune solution, on y voit alors un programme pour un nouveau travail à entreprendre; et, plus spécialement, on y voit une indication sur les différentes manières dont il est possible de modifier les réalités existantes.
Avec le pragmatisme, donc, une théorie devient un instrument de recherche, au lieu dêtre la réponse à une énigme et la cessation de toute recherche. Elle nous sert, non pas à nous reposer, mais à nous porter en avant, et nous permet, à loccasion, de refaire le monde. Nos théories étaient toutes figées : le pragmatisme leur donne une souplesse quelles navaient jamais eue, et les met en mouvement. Comme il na rien de nouveau en soi, il saccorde avec un grand nombre des anciennes tendances de la philosophie. Il saccorde, par exemple, avec le nominalisme, en faisant toujours appel aux faits particuliers; avec lutilitarisme, par limportance quil donne au côté pratique des questions; avec le positivisme, par son dédain pour les solutions verbales, les problèmes sans intérêt et les abstractions métaphysiques.
En même temps quil a de telles affinités avec les tendances anti-intellectualistes, le pragmatisme se dresse tout armé, dans une attitude de combat, contre les prétentions et contre la méthode du rationalisme. Mais, du moins pour commencer, il ne prend parti, je le répète, pour aucune solution particulière. Il na pas de dogmes, et toute sa doctrine se réduit toujours pour commencer à sa méthode. Comme la fort bien dit le jeune pragmatiste italien Papini, le pragmatisme occupe au milieu de nos théories la position dun corridor dans un hôtel. Dinnombrables chambres donnent sur ce corridor. Dans lune, on peut trouver un homme travaillant à un traité en faveur de lathéisme; dans celle dà côté, une personne priant à genoux pour obtenir la foi et le courage; dans la troisième, un chimiste dans la suivante, un philosophe élaborant un système de métaphysique idéaliste; tandis que, dans la cinquième, quelquun est en train de démontrer limpossibilité de la métaphysique. Tous ces gens utilisent quand même le corridor : tous doivent le prendre pour rentrer chacun chez soi, puis pour sortir.
Une attitude, une orientation, en dehors de toute théorie particulière, voilà donc, encore une fois, en quoi consiste, pour le moment, la méthode pragmatique. Et cette orientation, cette attitude, consiste à détourner nos regards de tout ce qui est chose première, premier principe, catégorie, nécessité supposée, pour les tourner vers les choses dernières, vers les résultats, les conséquences, les faits.
Vous voilà renseignés sur la méthode pragmatique. Je nai rien de plus à vous en dire. Et peut-être vous dites-vous que, si je vous lai vantée, je ne vous lai guère expliquée. Mais dici peu je vous donnerai dassez longues explications, puisque je vous la montrerai fonctionnant pour résoudre certains problèmes qui vous sont familiers.
En attendant, et pour compléter lidée à vous faire du pragmatisme, il me faut constater que le sens de ce mot sest élargi, car il désigne en outre une certaine théorie de la vérité. Je compte lui consacrer toute une leçon, quand nous aurons passé par les acheminements nécessaires. Je puis donc men tenir maintenant à un bref exposé Mais ce quon expose brièvement est difficile à suivre. Ici donc je sollicite de votre part un redoublement dattention : ce qui restera obscur, jespère vous le rendre plus clair par la suite.
Lune des branches de la philosophie que lon a cultivé avec le plus de succès, de nos jours, est ce quon appelle la logique inductive, Iétude des conditions où nos sciences ont évolué. Une rare unanimité a commencé à se faire parmi les logiciens sur la signification des lois de la nature et sur les éléments réels que révèlent les faits, lorsquil sagit de ces lois et de ces éléments que formulent le mathématicien, le physicien et le chimiste. A lépoque où furent découvertes les premières uniformités mathématiques, logiques, et naturelles, les premières lois, on se laissa si bien séduire par la clarté, la beauté, la simplification ainsi obtenues, que lon crut avoir déchiffré le texte authentique des éternels desseins du Tout-Puissant ! Cest à coups de syllogismes que le tonnerre de sa pensée, tout comme la pensée humaine, se faisait entendre en multipliant son fracas ! Lui aussi, croyait-on, le Tout-Puissant pensait par sections coniques, carrés, racines, raison directe et raison inverse : il avait, lui aussi, sa géométrie, la même que celle dEuclide ! Il imposait aux planètes les lois de Képler; il faisait que la vitesse fût en raison directe du temps pour la chute des corps; il établissait cette loi des sinus à laquelle doit obéir la réfraction de la lumière; il instituait les classes, les ordres, les familles et les genres pour les plantes et les animaux, en assignant à ces cadres la distance qui devait les séparer; il concevait enfin tous les archétypes des choses, avec toutes leurs variations préétablies; et, quand nous parvenons à retrouver lune de ces merveilleuses institutions divines, nous saisissons à la lettre et dans ses intentions mêmes, disait-on la pensée de Dieu !
Mais le développement des sciences a fait naître et grandir cette idée que la plupart de nos lois, toutes nos lois peut-être, sont de simples approximations. Ces lois, dailleurs, se sont multipliées au point que le nombre en est incalculable. Et puis, dans toutes les branches de la science, il se rencontre tant de formules rivales, que les chercheurs se sont faits à lidée quaucune théorie nest la reproduction absolue de la réalité, mais que, du reste, il ny en a point qui ne comporte dêtre utile à quelque point de vue. Le grand service quelles rendent cest de résumer les faits déjà connus et de conduire à en connaître dautres. Elles ne sont quun langage inventé par lhomme, une sténographie conceptuelle, comme on la dit, un système de signes abrégés par lesquels symboliser nos constatations sur la nature : or, les langues, tout le monde le sait, admettent une grande liberté dexpression et comportent de nombreux dialectes.
Voilà comment la nécessité divine sest vue remplacer, dans la logique scientifique, par ce quil y a darbitraire dans la pensée humaine. Il me suffira de nommer Sigwart, Mach, Ostwald, Pearson, Milhaud, Poincaré, Duhem, Ruyssen, pour que vous reconnaissiez facilement la tendance dont je viens de parler : à cette liste vous ajouterez les autres noms que vous connaissez.
En tête de cette vague, apparue dans la logique scientifique, marchent aujourdhui MM. Schiller et Dewey avec leur théorie pragmatique de la vérité et de la signification qui est partout la sienne. Partout, enseignent-ils, dans nos idées, dans nos croyances, le mot " vérité " signifie la même chose que dans la science. Et ce quil faut toujours entendre par ce mot, cest, disent-ils, que nos idées, qui, dailleurs, font elles-mêmes partie de notre expérience et ne sont rien en dehors de celle-ci, deviennent vraies dans la mesure où elles nous aident à entrer en relations, dune manière satisfaisante, avec dautres parties de notre expérience, à les simplifier, à nous y mouvoir en tous sens par des concepts permettant de couper au plus court, au lieu de suivre linterminable succession des phénomènes particuliers. Dès lors quune idée pourra, pour ainsi dire, nous servir de monture; dès lors que, dans létendue de notre expérience, elle nous transportera de nimporte quel point à nimporte quel autre; dès lors que, par elle, sera établie entre les choses une liaison de nature à nous contenter; dès lors, enfin, quelle fonctionnera de façon à nous donner une parfaite sécurité, tout en simplifiant notre travail, tout en économisant notre effort, cette idée sera vraie dans ces limites, et seulement dans ces limites-là; vraie à ce point de vue, et non pas à un autre; vraie dune vérité " instrumentale ", vraie à titre dinstrument, et seulement à ce titre.
Telle est la théorie de la vérité " instrumentale ", ou de la vérité consistant pour nos idées dans leur aptitude à fournir un certain travail; théorie enseignée avec tant de succès à Chicago [Dewey], et ensuite propagée à Oxford [Schiller] avec tant déclat.
En aboutissant à cette conception générale de la vérité, MM. Dewey et Schiller, ainsi que leurs partisans, nont fait que suivre lexemple des géologues, des biologistes et des philologues. Pour établir ces sciences, le coup décisif a toujours été de prendre quelque phénomène simple, effectivement observable dans le cours de son processus, tel que la dénudation par leffet de la température, les variations subies par le type ancestral, ou encore un changement de dialecte par ladoption de termes nouveaux et dune prononciation nouvelle; puis de le généraliser, de létendre à tous les temps et de lui faire produire de vastes conséquences en établissant le bilan des effets quil a donnés au cours des âges.
Le phénomène observable que Schiller et Dewey ont spécialement choisi pour une généralisation de ce genre, est le cas, bien connu, du changement dopinions chez un individu. La chose se passe toujours de la même manière. Lindividu possède déjà tout un ensemble dopinions, lorsquune expérience nouvelle survient, qui les met à la gêne. Quelquun les contredit, par exemple; ou bien cest lui-même qui, dans un moment de réflexion, saperçoit quelles se contredisent; ou bien il entend parler de faits avec lesquels elles sont incompatibles; ou bien encore il lui vient des désirs quelles ne peuvent plus satisfaire. Il en résulte un malaise que son esprit navait jamais connu. Pour en sortir, il modifie ses opinions antérieures. Il en sacrifie pourtant le moins possible, car, en matière de croyances, nous sommes tous conservateurs à lextrême ! il essaie alors de changer telle opinion, puis telle autre, leur résistance respective étant très variable, jusquau moment où finit par surgir quelque idée nouvelle quil peut greffer sur les anciennes avec le moindre dérangement possible pour celles-ci; quelque idée formant un heureux et Commode trait dunion entre lexpérience actuelle et lexpérience passée qui se continuent ainsi lune dans lautre.
Voici donc une idée nouvelle, désormais adoptée comme vraie à la place dune autre. Elle permet de conserver, avec un simple minimum de changements, celles qui lavaient précédée, car elle nexerce une contrainte sur celles-ci, que juste assez pour leur faire admettre le fait nouveau, et même le leur présente sous des formes aussi peu imprévues que le permettent les circonstances. Une explication outrée faisant violence à toutes nos idées antérieures, ne passerait jamais à nos yeux pour linterprétation vraie dun fait jusqualors ignoré : nous gratterions, pour ainsi dire, le sol tout autour jusquà ce que nous eussions trouvé quelque chose de moins extravagant !
Ainsi les plus violentes révolutions qui saccomplissent dans les croyances dun homme, laissent debout, sur la plupart des points, lordre de choses précédemment établi en lui. Le temps et lespace, la relation universelle de cause à effet, la nature et lhistoire, ainsi que sa propre biographie : tout ce]a demeure intact. Une vérité nouvelle est toujours une conception qui concilie tout et qui aplanit les transitions. Elle préside à lunion dune vieille opinion avec un fait nouveau, de manière à rendre sensible, pour un minimum de secousse, un maximum de continuité. Nous tenons pour vraie une théorie dans la mesure exactement : où elle réussit à résoudre ce " problème de quantité maxima et de quantité minima ". Or, elle ny réussit jamais quapproximativement. Nous disons que telle théorie donne une solution plus satisfaisante que telle autre théorie. Pour qui la solution est-elle p]us satisfaisante ? Pour nous qui le disons et la satisfaction pour différentes personnes porte sur des points différents. Ici donc, dans une certaine mesure, rien que de " plastique " : il ne sagit encore que dassimilation.
Il nous faut maintenant considérer attentivement le rôle joué par les vérités antérieurement possédées. Cest, en grande partie, faute den tenir compte que lon a formulé dinjustes reproches contre le pragmatisme. Linfluence de ces vérités est absolument dominante Le premier des principes est de leur rester fidèle; et dans la plupart des cas cest le seul principe quon observe. Comment sy prend-on, en effet, presque toujours, avec les phénomènes tellement nouveaux quils entraîneraient pour nos croyances toute une réorganisation ? On les tient pour non avenus, tout simplement, ou bien lon insulte les gens qui témoignent en leur faveur !
Faut-il des exemples de cette manière dont une vérité se forme et se développe ? On na que lembarras du choix.
Le cas le plus simple, en fait de vérité nouvelle, cest naturellement lorsquil ne sagit que dune nouvelle espèce de faits, ou bien de faits isolés qui, malgré leur nouveauté, rentrent dans les anciens cadres : il se fait alors une addition qui naltère en rien les anciennes croyances et qui nest donc quune addition numérique. Les jours suivent les jours, et les apports de lun sajoutent à ceux des autres; rien de plus. Les nouveaux apports ne sont pas des vérités par eux-mêmes : ils représentent ce qui arrive, ce qui est, et voilà tout. La vérité, cest ce que nous disons sur les faits, et, lorsque nous disons quils sont arrivés, notre besoin de vérité est satisfait par cette formule toute simple qui les ajoute aux précédents.
Mais il arrive souvent que les apports de la journée nous obligent à une réorganisation. Si je me mettais, dans ma chaire de professeur, à pousser des cris perçants, à me comporter comme un fou furieux, plus dun parmi mes auditeurs serait amené à réviser ses idées sur la valeur probable de ma philosophie ! Naguère, le radium a figuré dans les apports de notre journée. Un moment, il a semblé contredire nos idées sur lordre général des choses. Cet ordre, en effet, nous lavions identifié avec ce quon appelle la conservation de lénergie. Rien que de voir le radium nous sortir de sa poche, interminablement, non pas de largent, mais de la chaleur, on pouvait croire à une violation de ce principe. Que penser? Pour que le principe de la conservation fût sauf il fallait que les radiations de ce corps ne fussent pas autre chose quune énergie " potentielle " insoupçonnée qui sen échappait, une énergie déjà existante , à lintérieur des atomes le composant. Cette croyance, on y fut amené par la découverte de lhélium et la constatation quil est le produit de ces radiations. Aussi, la théorie de Ramsay est-elle tenue pour vraie, parce que, tout en élargissant nos idées dautrefois sur lénergie, elle ne fait subir à leur contenu que le moindre changement possible.
Ces exemples suffiront. Ils montrent bien quune opinion nouvelle entre en ligne de compte parmi les opinions " vraies ", dans la mesure exactement où elle satisfait chez lindividu le besoin dassimiler aux croyances dont il est comme approvisionné, ce que son expérience lui présente de nouveau. En même temps quelle sempare dun fait nouveau, la nouvelle opinion doit sappuyer sur danciennes vérités. La mesure où elle y réussit, cest, je le répète, lindividu qui en est juge.
Si donc quelque vérité ancienne saccroît dune vérité nouvelle venant sy ajouter, cest bien pour des raisons subjectives. Ces raisons, une fois que nous sommes entrés dans le mouvement, nous leur obéissons. Parmi nos idées nouvelles, la plus vraie sera celle qui remplit le plus heureusement sa fonction de satisfaire le double besoin dont jai parlé. Cest en fonctionnant dune certaine façon quelle se rend vraie, quelle se classe comme vraie; cest. par son propre travail quelle se greffe et sincorpore parmi les vérités déjà organisées en un seul corps, et cet organisme se développe ainsi à peu près de la même manière quun arbre se développant grâce à lactivité dune nouvelle couche de cambium.
Cette constatation une fois faite, Dewey et Schiller entreprennent de la généraliser en lappliquant aux vérités le plus anciennement possédées. Elles ont commencé, elles aussi, par être toutes " plastiques ": elles nétaient pas autre chose quun travail dassimilation. Elles aussi, ce sont des raisons tout humaines, toutes subjectives, qui les ont fait qualifier de vraies. Elles ont servi, elles aussi, à concilier des vérités encore plus anciennes avec des observations alors nouvelles. Nulle part on ne rencontre une vérité purement objective, une vérité qui se serait établie sans quintervint aucun travail pour effectuer le mariage de lexpérience nouvelle avec certains éléments de lexpérience antérieure. Que signifie le mot vérité ? Il désigne simplement le fait pour une idée de remplir cette espèce de fonction matrimoniale. Et, par suite, savoir pourquoi certaines choses sont vraies, cest connaître les raisons qui nous les font qualifier de vraies !
Ainsi la queue du serpent, cest lhomme que je veux dire, a laissé partout des traces de son passage. Une vérité indépendante ou absolue; une vérité que nous navons quà découvrir; une vérité cessant dêtre malléable selon les besoins de lhomme; une vérité enfin qui ne comporte plus de retouche : une telle vérité existe surabondamment, à coup sûr, ou du moins est surabondamment supposée existante par les philosophes dont leur tempérament fait des rationalistes; mais alors, cette vérité-là nest p]us que le cur mort de larbre vivant; et alors son existence na pas dautre intérêt que de nous montrer quil y a pour la vérité aussi une paléontologie; quà elle également sapplique la loi de la " prescription ", comme disent les juristes, ou quelle peut, comme un vétéran après des années de service, perdre toute sa souplesse, avoir tout lair, à nos yeux, dune chose pétrifiée par le seul effet des ans !
À quel point, au contraire, les plus vieilles vérités restent bien réellement plastiques malgré tout, cest un fait mis en pleine lumière, de nos jours, par la transformation des notions logiques et des notions mathématiques, transformation qui semble même vouloir gagner la physique en ce moment. On se met à réinterpréter les anciennes formules, en y voyant des applications spéciales de principes beaucoup plus vastes, alors que nos ancêtres nont jamais entrevu la possibilité pour ces principes de prendre la forme quils ont maintenant et de se formuler comme nous les formulons!
Cette théorie de la vérité, M. Schiller persiste à lui donner le nom dhumanisme; mais le nom de pragmatisme semble lui être donné plus couramment, et cest donc ainsi que je continuerai de la désigner ici.
En résumé, le pragmatisme nest pas seulement une méthode, bien quil soit dabord cela, mais une théorie génétique de la vérité prise dans sa signification réelle. Tels sont les deux points dont nous aurons à nous occuper.
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Lunivers apparaissant comme un système où les individus qui en sont les membres peuvent, par-ci par-là, faire trêve à leurs angoisses, puisque linsouciance est également justifiée pour lhomme, et que des vacances morales nont rien de contraire à lordre des choses : tel est, en partie du moins, et si je ne me trompe, lAbsolu " en tant que nous le connaissons "; tel est, pour nos expériences particulières, le caractère distinctif attaché à la vérité de lidée qui le représente; telle en est, pour nous, la valeur positive, au comptant, lorsquon linterprète pragmatiquement. Le commun des profanes en philosophie, quand ils sont partisans de lidéalisme absolu, en restent là, et se gardent bien de donner plus de rigueur à leurs conceptions. Ils peuvent, de lAbsolu, tirer ce parti, qui nest pas à dédaigner. Exprimez devant eux votre incrédulité à légard de lAbsolu, et vous les gênez; mais dailleurs ils ne tiennent aucun compte de vos objections, parce quelles ne visent, dans leur croyance, que les côtés quils sont incapables dy envisager.
Si telle est bien la signification de lAbsolu, et pas autre chose, qui donc pourrait en contester la vérité ? Ne pas ladmettre, ce serait vouloir que lhomme ne saccordât jamais un répit; ce serait soutenir que des vacances pour lui ne sont jamais dans lordre des choses !
Il ne méchappe assurément pas quil doit vous paraître on ne peut plus étrange de me voir affirmer quune idée est " vraie " tant que nous avons un intérêt vital à la croire telle. Quelle soit bonne, dans la mesure où elle nous est profitable, vous ladmettrez volontiers. Si, en effet, ce que nous faisons grâce à elle est bon, et si, la possédant, nous en devenons meilleurs, vous ne douterez pas quà ce titre, et toujours dans cette mesure, elle ne soit bonne elle-même. Mais, me direz vous, nest-ce pas étrangement abuser du mot de " vérité " que dinvoquer cette raison pour la qualifier de " vraie " également ?
Au point où nous en sommes, il ne mest pas encore possible de résoudre complètement la difficulté. On touche ici ce qui est, dans la doctrine de MM Schiller et Dewey dans la mienne aussi la partie centrale, et je ne pourrai lexposer en détail que dans ma sixième Leçon. Tout ce que je puis vous en dire pour le moment, cest que le vrai rentre dans le bien, ou que la vérité est un bien dune certaine sorte, et non pas, comme on le suppose dordinaire, une catégorie en dehors du bien. Ce ne sont pas là deux idées simplement coordonnées. Le mot vrai désigne tout ce qui se constate comme bon sous le forme dune croyance, et comme bon, en outre, pour des raisons définies, susceptibles dêtre spécifiées.
Admettez quil ny ait dans les idées vraies rien qui soit bon pour la vie; admettez que la possession de ces idées soit un désavantage positif et que les idées fausses soient seules avantageuses : alors il vous faut admettre que la notion de la vérité conçue comme chose divine et précieuse, et la notion de sa recherche conçue comme obligatoire, nauraient jamais pu se développer ou devenir un dogme. Dans un monde où il en irait ainsi, notre devoir serait plutôt de fuir la vérité ! Dans le monde où nous sommes, au contraire, de même quil existe certains aliments qui ne sont pas seulement agréables au goût, mais bons pour les dents, bons pour lestomac, bons pour les tissus; de même, exactement de même, il existe certaines idées qui ne sont pas seulement agréables à penser, ou simplement agréables comme servant de point dappui à dautres idées auxquelles nous tenons : il existe des idées qui nous sont en outre une aide précieuse dans les luttes de la vie pratique. Sil y a bien une vie quil soit réellement bon de mener plutôt que toute autre; et sil y a bien une idée qui, obtenant notre adhésion, puisse nous aider à vivre de cette vie-là, eh bien ! il nous sera réellement meilleur de croire à cette idée, pourvu que la croyance sy attachant ne soit pas, bien entendu, en opposition avec dautres intérêts vitaux dun intérêt supérieur.
" Ce qui pour nous serait le meilleur à croire " : voilà qui ressemble assez à une définition de la vérité ! Cest à peu près comme si lon disait : " Ce que nous devons croire ". Or, dans cette seconde définition personne ne verrait rien détrange. Aurions-nous jamais le devoir de ne pas croire ce qui est pour nous le meilleur à croire ? Et pouvons-nous maintenir éternellement séparées la notion de ce qui est pour nous le meilleur et la notion de ce qui est vrai pour nous ?
Non! répond le pragmatisme; et je réponds de même. Vous aussi, peut-être, tant que lon reste dans le domaine de labstrait, mais non sans soupçonner que si, pratiquement, nous croyions tout ce qui nous serait avantageux dans notre existence individuelle, on nous verrait faire bon accueil à toutes sortes de fantaisies relativement aux affaires de ce monde, à toutes sortes de superstitions relativement à un au-delà. Vos doutes ici sont assurément justifiés, car il est évident que le passage de labstrait au concret fait surgir quelque chose qui complique la situation.
Ce qui pour nous est le meilleur à croire, voilà ce qui est vrai pour nous disais-je tout à lheure, mais en ajoutant : pourvu que notre croyance ne se trouve pas en désaccord avec quelque autre avantage vital. Or, dans la vie réelle, quels intérêts vitaux lune de nos croyances particulières est-elle exposée à contrarier ? Quels intérêts, sinon ceux qui nous sont assurés par dautres croyances, quand celles-ci sont inconciliables avec la première ? En dautres termes, il peut arriver que lune de nos croyances vraies rencontre dans les autres le pire des ennemis. De tout temps, il y a eu dans nos vérités cet irréductible instinct de conservation qui les porte à détruire tout ce qui les contredit.
Ma croyance à lAbsolu, fondée sur le bien quil me fait, doit donc relever le gant que lui jettent toutes mes autres croyances. Admettons quelle peut être vraie, comme ayant pour moi cet avantage de me rendre possibles des vacances morales. Telle que je la conçois pourtant vous disais-je en quelque sorte confidentiellement, et rien quen mon nom personnel elle se heurte à dautres vérités auxquelles je crois, à des vérités dont il me déplairait fort de lui sacrifier les avantages ! Elle se trouve en effet, associée à une certaine logique dont je suis ladversaire; je constate quelle me jette, et me laisse, dans un dédale de paradoxes métaphysiques dont je ne saurais maccommoder, etc. Or, jai dans la vie bien assez de tracas déjà, sans y ajouter lennui de porter en moi ces conflits intellectuels ! Pour ma part, donc, je renonce tranquillement à lAbsolu : je prends tout simplement mes vacances morales; ou bien, étant un philosophe de profession, je mapplique à les justifier en invoquant quelque autre principe !
Il y aurait un moyen de supprimer ce désaccord entre lidée de lAbsolu et dautres croyances vraies : ce serait de nen retenir quune seule et unique chose : la valeur quelle possède par le fait de maccorder des vacances ! Mais il nest pas si facile que cela de restreindre une hypothèse : elle renferme des éléments surnuméraires ou accessoires, et cest deux précisément que vient le conflit! Mon refus de croire à lAbsolu, nest que le refus dadmettre tous ces éléments adventices, puisque je crois fermement avoir le droit de prendre des vacances morales !
Vous voyez par cet exemple ce que je voulais dire en qualifiant de conciliante, de pacificatrice, la méthode pragmatique et lorsque je disais, dun mot emprunté à Papini, quelle " assouplit " nos théories. Vous ne trouverez dans le pragmatisme aucune prévention, aucun dogme faisant obstruction, aucun axiome inflexible sur les preuves qui seraient seules admises. Il est on ne peut plus accueillant, ne repoussera davance aucune hypothèse prendra en considération nimporte quel témoignage.
De là, dans le domaine de la religion, la grande supériorité du pragmatisme aussi bien sur lempirisme positiviste, avec son parti pris contre la théologie, que sur le rationalisme religieux qui ne sintéresse quaux conceptions transcendantes, les plus nobles, les plus dépouillées, les plus abstraites. Le pragmatisme élargit le champ de la recherche qui a pour objet Dieu. Le rationalisme nentend pas sortir de la logique, quitter lempyrée. Lempirisme ne jure que par les sens extérieurs. Le pragmatisme accepte tout : il accepte la logique; il accepte les sens et consent à tenir compte des expériences les plus humbles, les plus particulières. Si les expériences mystiques peuvent avoir des conséquences pratiques, il les acceptera. Et sil se trouvait que Dieu pût se rencontrer là le pragmatisme acceptera un Dieu qui habiterait au milieu même de la fange des phénomènes particuliers !
Comme critérium de la vérité probable, le pragmatisme prend ce qui remplit le mieux loffice de nous guider dans la vie, ce qui sajoute à toutes les parties de notre existence et sadapte à lensemble des exigences de lexpérience, sans quaucune soit sacrifiée. Si les notions théologiques peuvent donner cela; si la notion de Dieu, en particulier, se trouve le donner, comment le pragmatisme pourrait-il saviser de nier lexistence de Dieu ? Ce qui, pour lui, naurait aucune raison dêtre, ce serait de ne pas considérer comme " vraie " une notion qui, aux yeux dun pragmatiste, serait si bien justifiée par son succès : pour le pragmatisme, en effet, quelle autre sorte de vérité pourrait-il y avoir, en dehors de laccord dune idée avec la réalité concrète, avec la vie ?
Dans ma dernière Leçon, je reviendrai encore sur les rapports du pragmatisme et de la religion. Mais vous voyez dès maintenant combien le pragmatisme est une doctrine démocratique. Dans ses allures, il est aussi souple et aussi varié; par ses ressources, il est aussi fécond et inépuisable; par ses conclusions, il est aussi bienfaisant que la nature, notre mère à tous !