Le Pragmatisme (extraits) - 1907

par William James

 

Deuxième leçon: Ce qu’est le pragmatisme

Il y a quelques années, j’étais allé avec plusieurs personnes camper dans les montagnes. De retour d’une excursion que j’avais faite seul, un jour, je tombai au milieu d’une discussion métaphysique. Il s’agissait d’un écureuil, d’un agile écureuil que l’on supposait cramponné, d’un côté, au tronc d’un arbre, tandis qu’un homme se tenait de l’autre côté, en face, et cherchait à l’apercevoir. Pour y arriver, notre spectateur humain se déplace rapidement autour de l’arbre; mais, quelle que soit sa vitesse, l’écureuil se déplace encore plus vite dans la direction opposée : toujours il maintient l’arbre entre l’homme et lui, si bien que l’homme ne réussit pas une seule fois à l’entrevoir.

De là ce problème métaphysique : L’homme tourne-t-il autour de l’écureuil, oui ou non ? Il tourne autour de l’arbre, bien entendu, et l’écureuil est sur l’arbre; mais tourne-t-il autour de l’écureuil lui-même ?

Dans les interminables loisirs de la solitude, la discussion avait fini par s’épuiser; toutes les sources en étaient taries. Chacun avait pris parti et s’entêtait dans son opinion. Les forces se balançaient; et les deux camps firent appel à mon intervention pour les départager.

Moi, je me souvins de l’adage scolastique qui veut qu’en présence d’une contradiction on fasse un distinguo.

" Qui de vous a raison? leur dis-je. Cela ne dépend que de ce que vous entendez pratiquement par tourner autour de l’écureuil. S’il s’agit de passer, par rapport à lui, du Nord à l’Est, puis de l’Est au Sud, puis à l’Ouest, pour vous diriger de nouveau vers le Nord, toujours par rapport à lui, il est bien évident que votre homme tourne réellement autour de l’animal, car il occupe tour à tour ces quatre positions.

" Voulez-vous dire, au contraire, que l’homme se trouve d’abord en face de lui, puis à sa droite, puis derrière, puis à sa gauche, pour finir par se retrouver en face ? Il est tout aussi évident que votre homme ne parvient pas du tout à tourner autour de l’écureuil. En effet, les mouvements du second de vos personnages compensent les mouvements du premier, de sorte que l’animal ne cesse à aucun moment d’avoir le ventre tourné vers l’homme et le dos tourné au sens contraire. Aussitôt faite, cette distinction met fin au débat. De part et d’autre vous avez tort et vous avez raison, suivant que vous adoptez l’un ou l’autre de ces deux points de vue pratiques. "

Parmi les antagonistes les plus échauffés, il y en eut un ou deux qui traitèrent ma réponse de pure équivoque, de simple échappatoire : avec eux, disaient-ils, il ne s’agissait pas d’ergoter ou de fendre un cheveu en quatre, à la manière des scolastiques; leur affaire, à eux, c’était un bon assaut loyal, où l’on y va " carrément ", à l’anglaise ! Mais la majorité sembla bien admettre que mon distinguo avait aplani le terrain de la discussion.

Si je vous raconte cette anecdote toute familière, c’est qu’elle fournit un exemple particulièrement simple de la méthode dont je veux maintenant vous parler sous le nom de méthode pragmatique.

La méthode pragmatique est avant tout une méthode permettant de résoudre des controverses métaphysiques qui pourraient autrement rester interminables. Le monde est-il un ou multiple ? N’admet-il que la fatalité, ou admet-il la liberté ? Est-il matériel ou spirituel ? — Voilà des conceptions dont il peut se trouver que l’une ou l’autre n’est pas vraie; et là-dessus les débats restent toujours ouverts. En pareil cas, la méthode pragmatique consiste à entreprendre d’interpréter chaque conception d’après ses conséquences pratiques. Voici alors comment elle pose le problème : que telle conception fût vraie, et non telle autre, quelle différence en résulterait-il pratiquement pour un homme ? Qu’aucune différence pratique ne puisse être aperçue, on jugera que les deux possibilités reviennent au même et que toute discussion serait vaine. Pour qu’une controverse soit sérieuse, il faut pouvoir montrer quelle conséquence pratique est nécessairement attachée à ce fait que telle possibilité est seule vraie.

Un regard jeté sur l’historique de cette doctrine vous fera mieux voir ce qu’est le pragmatisme.

Ce mot, de même que " pratique ", vient du mot grec pragma [pragma] signifiant action.

C’est en 1878, par M. Charles Peirce, que ce mot fit pour la première fois son apparition en philosophie. Dans un article intitulé : " Comment rendre nos idées claires ", M. Peirce, après avoir remarqué que nos croyances sont, en réalité, des règles pour l’action, soutenait que, pour développer le contenu d’une idée, il suffit de déterminer la conduite qu’elle est propre à susciter : sa signification pour nous n’est pas ailleurs. Le fait tangible qui se constate à la racine de toutes les distinctions, si subtiles soient-elles, que fait la pensée, c’est qu’il n’y en a pas une seule, fût-ce la plus élaborée, la plus délicate, qui porte sur autre chose qu’une différence possible dans les conséquences pratiques. Aussi, pour obtenir une parfaite clarté dans ]es idées relatives à un objet, nous devons uniquement considérer les effets d’ordre pratique que nous le concevons susceptible de comporter, les impressions que nous devons en attendre, les réactions auxquelles nous devons nous tenir prêts. À la conception de ces effets, immédiats ou lointains; se réduit donc toute notre conception de l’objet lui-même, lorsque cette dernière n’est pas dépourvue de toute signification positive.

Tel est, posé par M. Peirce, le principe du pragmatisme. Il a passé complètement inaperçu pendant vingt ans. C’est moi qui, dans un discours prononcé à l’Université de Californie, en 1898, l’ai ramené au jour en l’appliquant spécialement à la religion. L’heure semblait propice. Le mot pragmatisme se propagea effectivement. Aujourd’hui, les pages des revues philosophiques en sont comme constellées. Partout l’on parle du " mouvement pragmatiste ", tantôt avec respect, tantôt avec dédain. Toutefois, on ne le voit que rarement bien compris. Évidemment, le mot est commode pour désigner un certain nombre de tendances qui jusqu’alors avaient manqué d’une dénomination générique, et de cette manière il en est venu à s’imposer.

Pour saisir la portée du principe de Peirce, il faut savoir se le rendre familier dans son application à des cas concrets. J’ai vu Ostwald, l’illustre chimiste de Leipzig, l’appliquer on ne peut plus nettement, tout en ne se servant pas du mot " pragmatisme " dans ses conférences sur la philosophie des sciences il y a quelques années.

" Toutes les réalités influencent notre conduite, m’a-t-il écrit à moi-même; et c’est cette influence qui fait pour nous leur signification. Dans mes cours, j’ai l’habitude de présenter les questions sous cette forme : sur quels points le monde serait-il différent si telle possibilité était vraie, ou bien telle autre ? Quand je ne puis découvrir aucune différence, je considère que l’opposition des deux idées ne signifie rien du tout. " En d’autres termes, la signification pratique des deux conceptions rivales, en pareil cas, est la même : or, pour nous, une idée n’a aucune signification, en dehors de cette signification pratique.

Dans une conférence qu’il a publiée, Ostwald s’explique au moyen de l’exemple suivant. Longtemps les chimistes ont discuté sur les propriétés de certains corps appelés " tautomères ". Leurs propriétés paraissaient compatibles avec ces deux hypothèses qu’un atome d’hydrogène instable oscille à l’intérieur de ces corps, ou bien que chacun d’eux est un mélange instable de deux corps différents. Le débat s’échauffait, mais sans rien amener de décisif. " Il n’aurait jamais pris naissance, dit Ostwald, si les adversaires s’étaient demandé quelle différence, pour tel fait expérimental déterminé, aurait pu se produire, selon que l’une ou l’autre des deux hypothèses se fût trouvée exacte. On aurait alors vu, en effet, qu’il n’en pouvait absolument pas découler une différence quelconque pour un fait quelconque, et que la controverse était aussi vaine que si, construisant une théorie, aux époques primitives, sur l’action du levain qui fait la pâte, les uns avaient invoqué un " lutin ", et les autres un " elfe ", comme étant la vraie cause de ce phénomène ! "

On est stupéfait de voir combien de controverses philosophiques apparaissent comme dépourvues de toute signification, dès qu’on les soumet à cette épreuve de leur chercher une conséquence concrète. I] ne saurait y avoir quelque part une différence réelle qui n’en produise une autre ailleurs. Il ne saurait y avoir, dans le domaine de la vérité abstraite, une différence qui ne se traduise pas par une différence dans un fait concret, ainsi que dans la conduite déterminée par ce fait, — différence s’imposant à quelqu’un, quelque part, à un moment quelconque et d’une manière quelconque. Toute la fonction de la philosophie devrait être de découvrir ce qu’il y aura de différent pour vous et pour moi, à tels moments précis de notre vie, selon que telle formule de l’univers, ou telle autre, sera vraie !

Rien de nouveau dans le pragmatisme, absolument rien. Socrate en était un adepte et s’y exerçait. Aristote le pratiquait systématiquement. C’est grâce à lui que Locke, Berkeley, Hume, ont établi d’importantes vérités. Shadworth Hodgson ne cesse d’insister sur ce que les réalités sont pour nous ce que nous croyons qu’elles sont, rien de plus. Toutefois, ces précurseurs du pragmatisme n’en ont que partiellement fait usage : ils n’y ont que préludé. C’est de nos jours seulement qu’il s’est généralisé, qu’il a pris conscience de la mission universelle qui lui incombe, et qu’il aspire à une destinée conquérante. J’y crois, à cette destinée, et j’espère qu’il ne me sera pas impossible de vous faire finalement partager ma confiance.

L’attitude que représente le pragmatisme est une attitude depuis longtemps bien connue, puisque c’est l’attitude des empiristes; mais il la représente, me semble-t-il, sous une forme tout à la fois plus radicale, et qui soulève pourtant moins d’objections, qu’aucune des formes jamais prises par l’empirisme jusqu’à présent.

Le pragmatiste tourne le dos, résolument et une fois pour toutes, à une foule d’habitudes invétérées chères aux philosophes de profession. Il se détourne de l’abstraction; de tout ce qui rend la pensée inadéquate, — solutions toutes verbales, mauvaises raisons à priori, systèmes clos et fermés; — de tout ce qui est un soi-disant absolu ou une prétendue origine, pour se tourner vers la pensée concrète et adéquate, vers les faits, vers l’action efficace. Le pragmatisme rompt ainsi avec le tempérament qui fait l’empirisme courant, comme avec le tempérament rationaliste. Le grand air, la nature avec tout le possible qu’elle renferme, voilà ce que signifie le pragmatisme prenant position contre le dogme, contre les théories artificielles, contre le faux semblant d’un caractère téléologique qu’on prétend voir dans la vérité.

Il faut remarquer, en même temps, que le pragmatisme ne prend position pour aucune solution particulière. Il n’est qu’une méthode. Mais le triomphe universel de cette méthode se traduirait par un changement considérable dans la manière dont se comporte en philosophie le tempérament. De même que l’on voit le type de l’homme de cour se modifier dans une république, et le type du prêtre ultramontain se modifier dans un pays protestant, de même on verrait se modifier le type des professeurs ultra-rationalistes. Il se ferait entre la science et la métaphysique un rapprochement très appréciable : en fait, on les verrait même travailler la main dans la main, absolument.

D’ordinaire, c’est une méthode bien primitive que la métaphysique a pratiquée dans ses recherches. Vous savez combien la magie, ce fruit défendu, a toujours été pour les hommes un objet de convoitise. Vous savez aussi quelle place les mots ont toujours tenue dans la magie. Connaissant le nom d’un esprit, d’un génie, d’un démon, de n’importe quelle puissance occulte, avec la formule d’incantation à laquelle cette puissance est soumise, vous disposerez de celle-ci à votre guise. Il n’y avait pas un esprit dont Salomon ne connût le nom, et dont, par cette seule connaissance, il ne fît son esclave. De même, le monde est toujours apparu tout naturellement comme une sorte d’énigme dont ]a clef devait se découvrir sous la forme de quelque mot, de quelque nom, qui ferait toute la lumière ou conférerait toute la puissance voulue. Ce mot désigne le principe du monde; et le posséder, c’est d’une certaine façon posséder le monde lui-même. " Dieu ", " la Matière ", " la Raison ", " l’Absolu ", " l’Énergie ", voilà autant de noms qui sont autant de solutions. Une fois en possession de ces noms, vous n’avez plus qu’à vous reposer : vous avez atteint le terme de votre recherche métaphysique!

Suivez-vous, au contraire, la méthode pragmatique ? Impossible alors de regarder aucun de ces mots comme mettant fin à votre recherche. Il faut que vous dégagiez de chaque mot la valeur qu’il peut avoir en argent comptant; il faut lui faire remplir son office dans le champ même de votre expérience. Plutôt qu’une solution, on y voit alors un programme pour un nouveau travail à entreprendre; et, plus spécialement, on y voit une indication sur les différentes manières dont il est possible de modifier les réalités existantes.

Avec le pragmatisme, donc, une théorie devient un instrument de recherche, au lieu d’être la réponse à une énigme et la cessation de toute recherche. Elle nous sert, non pas à nous reposer, mais à nous porter en avant, et nous permet, à l’occasion, de refaire le monde. Nos théories étaient toutes figées : le pragmatisme leur donne une souplesse qu’elles n’avaient jamais eue, et les met en mouvement. Comme il n’a rien de nouveau en soi, il s’accorde avec un grand nombre des anciennes tendances de la philosophie. Il s’accorde, par exemple, avec le nominalisme, en faisant toujours appel aux faits particuliers; avec l’utilitarisme, par l’importance qu’il donne au côté pratique des questions; avec le positivisme, par son dédain pour les solutions verbales, les problèmes sans intérêt et les abstractions métaphysiques.

En même temps qu’il a de telles affinités avec les tendances anti-intellectualistes, le pragmatisme se dresse tout armé, dans une attitude de combat, contre les prétentions et contre la méthode du rationalisme. Mais, du moins pour commencer, il ne prend parti, je le répète, pour aucune solution particulière. Il n’a pas de dogmes, et toute sa doctrine se réduit — toujours pour commencer — à sa méthode. Comme l’a fort bien dit le jeune pragmatiste italien Papini, le pragmatisme occupe au milieu de nos théories la position d’un corridor dans un hôtel. D’innombrables chambres donnent sur ce corridor. Dans l’une, on peut trouver un homme travaillant à un traité en faveur de l’athéisme; dans celle d’à côté, une personne priant à genoux pour obtenir la foi et le courage; dans la troisième, un chimiste dans la suivante, un philosophe élaborant un système de métaphysique idéaliste; tandis que, dans la cinquième, quelqu’un est en train de démontrer l’impossibilité de la métaphysique. Tous ces gens utilisent quand même le corridor : tous doivent le prendre pour rentrer chacun chez soi, puis pour sortir.

Une attitude, une orientation, en dehors de toute théorie particulière, voilà donc, encore une fois, en quoi consiste, pour le moment, la méthode pragmatique. Et cette orientation, cette attitude, consiste à détourner nos regards de tout ce qui est chose première, premier principe, catégorie, nécessité supposée, pour les tourner vers les choses dernières, vers les résultats, les conséquences, les faits.

Vous voilà renseignés sur la méthode pragmatique. Je n’ai rien de plus à vous en dire. Et peut-être vous dites-vous que, si je vous l’ai vantée, je ne vous l’ai guère expliquée. Mais d’ici peu je vous donnerai d’assez longues explications, puisque je vous la montrerai fonctionnant pour résoudre certains problèmes qui vous sont familiers.

En attendant, et pour compléter l’idée à vous faire du pragmatisme, il me faut constater que le sens de ce mot s’est élargi, car il désigne en outre une certaine théorie de la vérité. Je compte lui consacrer toute une leçon, quand nous aurons passé par les acheminements nécessaires. Je puis donc m’en tenir maintenant à un bref exposé Mais ce qu’on expose brièvement est difficile à suivre. Ici donc je sollicite de votre part un redoublement d’attention : ce qui restera obscur, j’espère vous le rendre plus clair par la suite.

L’une des branches de la philosophie que l’on a cultivé avec le plus de succès, de nos jours, est ce qu’on appelle la logique inductive, I’étude des conditions où nos sciences ont évolué. Une rare unanimité a commencé à se faire parmi les logiciens sur la signification des lois de la nature et sur les éléments réels que révèlent les faits, lorsqu’il s’agit de ces lois et de ces éléments que formulent le mathématicien, le physicien et le chimiste. A l’époque où furent découvertes les premières uniformités mathématiques, logiques, et naturelles, — les premières lois, — on se laissa si bien séduire par la clarté, la beauté, la simplification ainsi obtenues, que l’on crut avoir déchiffré le texte authentique des éternels desseins du Tout-Puissant ! C’est à coups de syllogismes que le tonnerre de sa pensée, tout comme la pensée humaine, se faisait entendre en multipliant son fracas ! Lui aussi, croyait-on, le Tout-Puissant pensait par sections coniques, carrés, racines, raison directe et raison inverse : il avait, lui aussi, sa géométrie, — la même que celle d’Euclide ! Il imposait aux planètes les lois de Képler; il faisait que la vitesse fût en raison directe du temps pour la chute des corps; il établissait cette loi des sinus à laquelle doit obéir la réfraction de la lumière; il instituait les classes, les ordres, les familles et les genres pour les plantes et les animaux, en assignant à ces cadres la distance qui devait les séparer; il concevait enfin tous les archétypes des choses, avec toutes leurs variations préétablies; et, quand nous parvenons à retrouver l’une de ces merveilleuses institutions divines, nous saisissons à la lettre et dans ses intentions mêmes, disait-on la pensée de Dieu !

Mais le développement des sciences a fait naître et grandir cette idée que la plupart de nos lois, toutes nos lois peut-être, sont de simples approximations. Ces lois, d’ailleurs, se sont multipliées au point que le nombre en est incalculable. Et puis, dans toutes les branches de la science, il se rencontre tant de formules rivales, que les chercheurs se sont faits à l’idée qu’aucune théorie n’est la reproduction absolue de la réalité, mais que, du reste, il n’y en a point qui ne comporte d’être utile à quelque point de vue. Le grand service qu’elles rendent c’est de résumer les faits déjà connus et de conduire à en connaître d’autres. Elles ne sont qu’un langage inventé par l’homme, une sténographie conceptuelle, comme on l’a dit, un système de signes abrégés par lesquels symboliser nos constatations sur la nature : or, les langues, tout le monde le sait, admettent une grande liberté d’expression et comportent de nombreux dialectes.

Voilà comment la nécessité divine s’est vue remplacer, dans la logique scientifique, par ce qu’il y a d’arbitraire dans la pensée humaine. Il me suffira de nommer Sigwart, Mach, Ostwald, Pearson, Milhaud, Poincaré, Duhem, Ruyssen, pour que vous reconnaissiez facilement la tendance dont je viens de parler : à cette liste vous ajouterez les autres noms que vous connaissez.

En tête de cette vague, apparue dans la logique scientifique, marchent aujourd’hui MM. Schiller et Dewey avec leur théorie pragmatique de la vérité et de la signification qui est partout la sienne. Partout, enseignent-ils, dans nos idées, dans nos croyances, le mot " vérité " signifie la même chose que dans la science. Et ce qu’il faut toujours entendre par ce mot, c’est, disent-ils, que nos idées, qui, d’ailleurs, font elles-mêmes partie de notre expérience et ne sont rien en dehors de celle-ci, deviennent vraies dans la mesure où elles nous aident à entrer en relations, d’une manière satisfaisante, avec d’autres parties de notre expérience, à les simplifier, à nous y mouvoir en tous sens par des concepts permettant de couper au plus court, au lieu de suivre l’interminable succession des phénomènes particuliers. Dès lors qu’une idée pourra, pour ainsi dire, nous servir de monture; dès lors que, dans l’étendue de notre expérience, elle nous transportera de n’importe quel point à n’importe quel autre; dès lors que, par elle, sera établie entre les choses une liaison de nature à nous contenter; dès lors, enfin, qu’elle fonctionnera de façon à nous donner une parfaite sécurité, tout en simplifiant notre travail, tout en économisant notre effort, — cette idée sera vraie dans ces limites, et seulement dans ces limites-là; vraie à ce point de vue, et non pas à un autre; vraie d’une vérité " instrumentale ", vraie à titre d’instrument, et seulement à ce titre.

Telle est la théorie de la vérité " instrumentale ", ou de la vérité consistant pour nos idées dans leur aptitude à fournir un certain travail; — théorie enseignée avec tant de succès à Chicago [Dewey], et ensuite propagée à Oxford [Schiller] avec tant d’éclat.

En aboutissant à cette conception générale de la vérité, MM. Dewey et Schiller, ainsi que leurs partisans, n’ont fait que suivre l’exemple des géologues, des biologistes et des philologues. Pour établir ces sciences, le coup décisif a toujours été de prendre quelque phénomène simple, effectivement observable dans le cours de son processus, — tel que la dénudation par l’effet de la température, les variations subies par le type ancestral, ou encore un changement de dialecte par l’adoption de termes nouveaux et d’une prononciation nouvelle; — puis de le généraliser, de l’étendre à tous les temps et de lui faire produire de vastes conséquences en établissant le bilan des effets qu’il a donnés au cours des âges.

Le phénomène observable que Schiller et Dewey ont spécialement choisi pour une généralisation de ce genre, est le cas, bien connu, du changement d’opinions chez un individu. La chose se passe toujours de la même manière. L’individu possède déjà tout un ensemble d’opinions, lorsqu’une expérience nouvelle survient, qui les met à la gêne. Quelqu’un les contredit, par exemple; ou bien c’est lui-même qui, dans un moment de réflexion, s’aperçoit qu’elles se contredisent; ou bien il entend parler de faits avec lesquels elles sont incompatibles; ou bien encore il lui vient des désirs qu’elles ne peuvent plus satisfaire. Il en résulte un malaise que son esprit n’avait jamais connu. Pour en sortir, il modifie ses opinions antérieures. Il en sacrifie pourtant le moins possible, car, en matière de croyances, nous sommes tous conservateurs à l’extrême ! il essaie alors de changer telle opinion, puis telle autre, — leur résistance respective étant très variable, — jusqu’au moment où finit par surgir quelque idée nouvelle qu’il peut greffer sur les anciennes avec le moindre dérangement possible pour celles-ci; quelque idée formant un heureux et Commode trait d’union entre l’expérience actuelle et l’expérience passée qui se continuent ainsi l’une dans l’autre.

Voici donc une idée nouvelle, désormais adoptée comme vraie à la place d’une autre. Elle permet de conserver, avec un simple minimum de changements, celles qui l’avaient précédée, car elle n’exerce une contrainte sur celles-ci, que juste assez pour leur faire admettre le fait nouveau, et même le leur présente sous des formes aussi peu imprévues que le permettent les circonstances. Une explication outrée faisant violence à toutes nos idées antérieures, ne passerait jamais à nos yeux pour l’interprétation vraie d’un fait jusqu’alors ignoré : nous gratterions, pour ainsi dire, le sol tout autour jusqu’à ce que nous eussions trouvé quelque chose de moins extravagant !

Ainsi les plus violentes révolutions qui s’accomplissent dans les croyances d’un homme, laissent debout, sur la plupart des points, l’ordre de choses précédemment établi en lui. Le temps et l’espace, la relation universelle de cause à effet, la nature et l’histoire, ainsi que sa propre biographie : tout ce]a demeure intact. Une vérité nouvelle est toujours une conception qui concilie tout et qui aplanit les transitions. Elle préside à l’union d’une vieille opinion avec un fait nouveau, de manière à rendre sensible, pour un minimum de secousse, un maximum de continuité. Nous tenons pour vraie une théorie dans la mesure exactement : où elle réussit à résoudre ce " problème de quantité maxima et de quantité minima ". Or, elle n’y réussit jamais qu’approximativement. Nous disons que telle théorie donne une solution plus satisfaisante que telle autre théorie. Pour qui la solution est-elle p]us satisfaisante ? Pour nous qui le disons et la satisfaction pour différentes personnes porte sur des points différents. Ici donc, dans une certaine mesure, rien que de " plastique " : il ne s’agit encore que d’assimilation.

Il nous faut maintenant considérer attentivement le rôle joué par les vérités antérieurement possédées. C’est, en grande partie, faute d’en tenir compte que l’on a formulé d’injustes reproches contre le pragmatisme. L’influence de ces vérités est absolument dominante Le premier des principes est de leur rester fidèle; et dans la plupart des cas c’est le seul principe qu’on observe. Comment s’y prend-on, en effet, presque toujours, avec les phénomènes tellement nouveaux qu’ils entraîneraient pour nos croyances toute une réorganisation ? On les tient pour non avenus, tout simplement, ou bien l’on insulte les gens qui témoignent en leur faveur !

Faut-il des exemples de cette manière dont une vérité se forme et se développe ? On n’a que l’embarras du choix.

Le cas le plus simple, en fait de vérité nouvelle, c’est naturellement lorsqu’il ne s’agit que d’une nouvelle espèce de faits, ou bien de faits isolés qui, malgré leur nouveauté, rentrent dans les anciens cadres : il se fait alors une addition qui n’altère en rien les anciennes croyances et qui n’est donc qu’une addition numérique. Les jours suivent les jours, et les apports de l’un s’ajoutent à ceux des autres; rien de plus. Les nouveaux apports ne sont pas des vérités par eux-mêmes : ils représentent ce qui arrive, ce qui est, et voilà tout. La vérité, c’est ce que nous disons sur les faits, et, lorsque nous disons qu’ils sont arrivés, notre besoin de vérité est satisfait par cette formule toute simple qui les ajoute aux précédents.

Mais il arrive souvent que les apports de la journée nous obligent à une réorganisation. Si je me mettais, dans ma chaire de professeur, à pousser des cris perçants, à me comporter comme un fou furieux, plus d’un parmi mes auditeurs serait amené à réviser ses idées sur la valeur probable de ma philosophie ! Naguère, le radium a figuré dans les apports de notre journée. Un moment, il a semblé contredire nos idées sur l’ordre général des choses. Cet ordre, en effet, nous l’avions identifié avec ce qu’on appelle la conservation de l’énergie. Rien que de voir le radium nous sortir de sa poche, interminablement, non pas de l’argent, mais de la chaleur, on pouvait croire à une violation de ce principe. Que penser? Pour que le principe de la conservation fût sauf il fallait que les radiations de ce corps ne fussent pas autre chose qu’une énergie " potentielle " insoupçonnée qui s’en échappait, — une énergie déjà existante , à l’intérieur des atomes le composant. Cette croyance, on y fut amené par la découverte de l’hélium et la constatation qu’il est le produit de ces radiations. Aussi, la théorie de Ramsay est-elle tenue pour vraie, parce que, tout en élargissant nos idées d’autrefois sur l’énergie, elle ne fait subir à leur contenu que le moindre changement possible.

Ces exemples suffiront. Ils montrent bien qu’une opinion nouvelle entre en ligne de compte parmi les opinions " vraies ", dans la mesure exactement où elle satisfait chez l’individu le besoin d’assimiler aux croyances dont il est comme approvisionné, ce que son expérience lui présente de nouveau. En même temps qu’elle s’empare d’un fait nouveau, la nouvelle opinion doit s’appuyer sur d’anciennes vérités. La mesure où elle y réussit, c’est, je le répète, l’individu qui en est juge.

Si donc quelque vérité ancienne s’accroît d’une vérité nouvelle venant s’y ajouter, c’est bien pour des raisons subjectives. Ces raisons, une fois que nous sommes entrés dans le mouvement, nous leur obéissons. Parmi nos idées nouvelles, la plus vraie sera celle qui remplit le plus heureusement sa fonction de satisfaire le double besoin dont j’ai parlé. C’est en fonctionnant d’une certaine façon qu’elle se rend vraie, qu’elle se classe comme vraie; c’est. par son propre travail qu’elle se greffe et s’incorpore parmi les vérités déjà organisées en un seul corps, et cet organisme se développe ainsi à peu près de la même manière qu’un arbre se développant grâce à l’activité d’une nouvelle couche de cambium.

Cette constatation une fois faite, Dewey et Schiller entreprennent de la généraliser en l’appliquant aux vérités le plus anciennement possédées. Elles ont commencé, elles aussi, par être toutes " plastiques ": elles n’étaient pas autre chose qu’un travail d’assimilation. Elles aussi, ce sont des raisons tout humaines, toutes subjectives, qui les ont fait qualifier de vraies. Elles ont servi, elles aussi, à concilier des vérités encore plus anciennes avec des observations alors nouvelles. Nulle part on ne rencontre une vérité purement objective, une vérité qui se serait établie sans qu’intervint aucun travail pour effectuer le mariage de l’expérience nouvelle avec certains éléments de l’expérience antérieure. Que signifie le mot vérité ? Il désigne simplement le fait pour une idée de remplir cette espèce de fonction matrimoniale. Et, par suite, savoir pourquoi certaines choses sont vraies, c’est connaître les raisons qui nous les font qualifier de vraies !

Ainsi la queue du serpent, — c’est l’homme que je veux dire, — a laissé partout des traces de son passage. Une vérité indépendante ou absolue; une vérité que nous n’avons qu’à découvrir; une vérité cessant d’être malléable selon les besoins de l’homme; une vérité enfin qui ne comporte plus de retouche : une telle vérité existe surabondamment, à coup sûr, — ou du moins est surabondamment supposée existante par les philosophes dont leur tempérament fait des rationalistes; — mais alors, cette vérité-là n’est p]us que le cœur mort de l’arbre vivant; et alors son existence n’a pas d’autre intérêt que de nous montrer qu’il y a pour la vérité aussi une paléontologie; qu’à elle également s’applique la loi de la " prescription ", comme disent les juristes, ou qu’elle peut, comme un vétéran après des années de service, perdre toute sa souplesse, avoir tout l’air, à nos yeux, d’une chose pétrifiée par le seul effet des ans !

À quel point, au contraire, les plus vieilles vérités restent bien réellement plastiques malgré tout, c’est un fait mis en pleine lumière, de nos jours, par la transformation des notions logiques et des notions mathématiques, — transformation qui semble même vouloir gagner la physique en ce moment. On se met à réinterpréter les anciennes formules, en y voyant des applications spéciales de principes beaucoup plus vastes, alors que nos ancêtres n’ont jamais entrevu la possibilité pour ces principes de prendre la forme qu’ils ont maintenant et de se formuler comme nous les formulons!

Cette théorie de la vérité, M. Schiller persiste à lui donner le nom d’humanisme; mais le nom de pragmatisme semble lui être donné plus couramment, et c’est donc ainsi que je continuerai de la désigner ici.

En résumé, le pragmatisme n’est pas seulement une méthode, — bien qu’il soit d’abord cela, — mais une théorie génétique de la vérité prise dans sa signification réelle. Tels sont les deux points dont nous aurons à nous occuper.

(…)

L’univers apparaissant comme un système où les individus qui en sont les membres peuvent, par-ci par-là, faire trêve à leurs angoisses, puisque l’insouciance est également justifiée pour l’homme, et que des vacances morales n’ont rien de contraire à l’ordre des choses : tel est, en partie du moins, et si je ne me trompe, l’Absolu " en tant que nous le connaissons "; tel est, pour nos expériences particulières, le caractère distinctif attaché à la vérité de l’idée qui le représente; telle en est, pour nous, la valeur positive, au comptant, lorsqu’on l’interprète pragmatiquement. Le commun des profanes en philosophie, quand ils sont partisans de l’idéalisme absolu, en restent là, et se gardent bien de donner plus de rigueur à leurs conceptions. Ils peuvent, de l’Absolu, tirer ce parti, qui n’est pas à dédaigner. Exprimez devant eux votre incrédulité à l’égard de l’Absolu, et vous les gênez; mais d’ailleurs ils ne tiennent aucun compte de vos objections, parce qu’elles ne visent, dans leur croyance, que les côtés qu’ils sont incapables d’y envisager.

Si telle est bien la signification de l’Absolu, et pas autre chose, qui donc pourrait en contester la vérité ? Ne pas l’admettre, ce serait vouloir que l’homme ne s’accordât jamais un répit; ce serait soutenir que des vacances pour lui ne sont jamais dans l’ordre des choses !

Il ne m’échappe assurément pas qu’il doit vous paraître on ne peut plus étrange de me voir affirmer qu’une idée est " vraie " tant que nous avons un intérêt vital à la croire telle. — Quelle soit bonne, dans la mesure où elle nous est profitable, vous l’admettrez volontiers. Si, en effet, ce que nous faisons grâce à elle est bon, et si, la possédant, nous en devenons meilleurs, vous ne douterez pas qu’à ce titre, et toujours dans cette mesure, elle ne soit bonne elle-même. Mais, me direz vous, n’est-ce pas étrangement abuser du mot de " vérité " que d’invoquer cette raison pour la qualifier de " vraie " également ?

Au point où nous en sommes, il ne m’est pas encore possible de résoudre complètement la difficulté. On touche ici ce qui est, dans la doctrine de MM Schiller et Dewey — dans la mienne aussi — la partie centrale, et je ne pourrai l’exposer en détail que dans ma sixième Leçon. Tout ce que je puis vous en dire pour le moment, c’est que le vrai rentre dans le bien, ou que la vérité est un bien d’une certaine sorte, et non pas, comme on le suppose d’ordinaire, une catégorie en dehors du bien. Ce ne sont pas là deux idées simplement coordonnées. Le mot vrai désigne tout ce qui se constate comme bon sous le forme d’une croyance, et comme bon, en outre, pour des raisons définies, susceptibles d’être spécifiées.

Admettez qu’il n’y ait dans les idées vraies rien qui soit bon pour la vie; admettez que la possession de ces idées soit un désavantage positif et que les idées fausses soient seules avantageuses : alors il vous faut admettre que la notion de la vérité conçue comme chose divine et précieuse, et la notion de sa recherche conçue comme obligatoire, n’auraient jamais pu se développer ou devenir un dogme. Dans un monde où il en irait ainsi, notre devoir serait plutôt de fuir la vérité ! Dans le monde où nous sommes, au contraire, de même qu’il existe certains aliments qui ne sont pas seulement agréables au goût, mais bons pour les dents, bons pour l’estomac, bons pour les tissus; de même, exactement de même, il existe certaines idées qui ne sont pas seulement agréables à penser, ou simplement agréables comme servant de point d’appui à d’autres idées auxquelles nous tenons : il existe des idées qui nous sont en outre une aide précieuse dans les luttes de la vie pratique. S’il y a bien une vie qu’il soit réellement bon de mener plutôt que toute autre; et s’il y a bien une idée qui, obtenant notre adhésion, puisse nous aider à vivre de cette vie-là, eh bien ! il nous sera réellement meilleur de croire à cette idée, pourvu que la croyance s’y attachant ne soit pas, bien entendu, en opposition avec d’autres intérêts vitaux d’un intérêt supérieur.

" Ce qui pour nous serait le meilleur à croire " : voilà qui ressemble assez à une définition de la vérité ! C’est à peu près comme si l’on disait : " Ce que nous devons croire ". Or, dans cette seconde définition personne ne verrait rien d’étrange. Aurions-nous jamais le devoir de ne pas croire ce qui est pour nous le meilleur à croire ? Et pouvons-nous maintenir éternellement séparées la notion de ce qui est pour nous le meilleur et la notion de ce qui est vrai pour nous ?

Non! — répond le pragmatisme; et je réponds de même. Vous aussi, peut-être, tant que l’on reste dans le domaine de l’abstrait, mais non sans soupçonner que si, pratiquement, nous croyions tout ce qui nous serait avantageux dans notre existence individuelle, on nous verrait faire bon accueil à toutes sortes de fantaisies relativement aux affaires de ce monde, à toutes sortes de superstitions relativement à un au-delà. Vos doutes ici sont assurément justifiés, car il est évident que le passage de l’abstrait au concret fait surgir quelque chose qui complique la situation.

Ce qui pour nous est le meilleur à croire, voilà ce qui est vrai pour nous — disais-je tout à l’heure, mais en ajoutant : pourvu que notre croyance ne se trouve pas en désaccord avec quelque autre avantage vital. Or, dans la vie réelle, quels intérêts vitaux l’une de nos croyances particulières est-elle exposée à contrarier ? Quels intérêts, sinon ceux qui nous sont assurés par d’autres croyances, quand celles-ci sont inconciliables avec la première ? En d’autres termes, il peut arriver que l’une de nos croyances vraies rencontre dans les autres le pire des ennemis. De tout temps, il y a eu dans nos vérités cet irréductible instinct de conservation qui les porte à détruire tout ce qui les contredit.

Ma croyance à l’Absolu, fondée sur le bien qu’il me fait, doit donc relever le gant que lui jettent toutes mes autres croyances. Admettons qu’elle peut être vraie, comme ayant pour moi cet avantage de me rendre possibles des vacances morales. Telle que je la conçois pourtant — vous disais-je en quelque sorte confidentiellement, et rien qu’en mon nom personnel — elle se heurte à d’autres vérités auxquelles je crois, à des vérités dont il me déplairait fort de lui sacrifier les avantages ! Elle se trouve en effet, associée à une certaine logique dont je suis l’adversaire; je constate qu’elle me jette, et me laisse, dans un dédale de paradoxes métaphysiques dont je ne saurais m’accommoder, etc. Or, j’ai dans la vie bien assez de tracas déjà, sans y ajouter l’ennui de porter en moi ces conflits intellectuels ! Pour ma part, donc, je renonce tranquillement à l’Absolu : je prends tout simplement mes vacances morales; ou bien, étant un philosophe de profession, je m’applique à les justifier en invoquant quelque autre principe !

Il y aurait un moyen de supprimer ce désaccord entre l’idée de l’Absolu et d’autres croyances vraies : ce serait de n’en retenir qu’une seule et unique chose : la valeur qu’elle possède par le fait de m’accorder des vacances ! Mais il n’est pas si facile que cela de restreindre une hypothèse : elle renferme des éléments surnuméraires ou accessoires, et c’est d’eux précisément que vient le conflit! Mon refus de croire à l’Absolu, n’est que le refus d’admettre tous ces éléments adventices, puisque je crois fermement avoir le droit de prendre des vacances morales !

Vous voyez par cet exemple ce que je voulais dire en qualifiant de conciliante, de pacificatrice, la méthode pragmatique et lorsque je disais, d’un mot emprunté à Papini, qu’elle " assouplit " nos théories. Vous ne trouverez dans le pragmatisme aucune prévention, aucun dogme faisant obstruction, aucun axiome inflexible sur les preuves qui seraient seules admises. Il est on ne peut plus accueillant, ne repoussera d’avance aucune hypothèse prendra en considération n’importe quel témoignage.

De là, dans le domaine de la religion, la grande supériorité du pragmatisme aussi bien sur l’empirisme positiviste, avec son parti pris contre la théologie, que sur le rationalisme religieux qui ne s’intéresse qu’aux conceptions transcendantes, les plus nobles, les plus dépouillées, les plus abstraites. Le pragmatisme élargit le champ de la recherche qui a pour objet Dieu. Le rationalisme n’entend pas sortir de la logique, quitter l’empyrée. L’empirisme ne jure que par les sens extérieurs. Le pragmatisme accepte tout : il accepte la logique; il accepte les sens et consent à tenir compte des expériences les plus humbles, les plus particulières. Si les expériences mystiques peuvent avoir des conséquences pratiques, il les acceptera. Et — s’il se trouvait que Dieu pût se rencontrer là — le pragmatisme acceptera un Dieu qui habiterait au milieu même de la fange des phénomènes particuliers !

Comme critérium de la vérité probable, le pragmatisme prend ce qui remplit le mieux l’office de nous guider dans la vie, ce qui s’ajoute à toutes les parties de notre existence et s’adapte à l’ensemble des exigences de l’expérience, sans qu’aucune soit sacrifiée. Si les notions théologiques peuvent donner cela; si la notion de Dieu, en particulier, se trouve le donner, comment le pragmatisme pourrait-il s’aviser de nier l’existence de Dieu ? Ce qui, pour lui, n’aurait aucune raison d’être, ce serait de ne pas considérer comme " vraie " une notion qui, aux yeux d’un pragmatiste, serait si bien justifiée par son succès : pour le pragmatisme, en effet, quelle autre sorte de vérité pourrait-il y avoir, en dehors de l’accord d’une idée avec la réalité concrète, avec la vie ?

Dans ma dernière Leçon, je reviendrai encore sur les rapports du pragmatisme et de la religion. Mais vous voyez dès maintenant combien le pragmatisme est une doctrine démocratique. Dans ses allures, il est aussi souple et aussi varié; par ses ressources, il est aussi fécond et inépuisable; par ses conclusions, il est aussi bienfaisant que la nature, notre mère à tous !