par Emmanuel Kant
Introduction
1- De la philosophie en général
Les connaissances humaines dans leur ensemble sont, du point de vue de la forme, de deux sortes : 1) sont historiques celles qui sont ex datis, tirées tout simplement de lexpérience; 2) sont rationnelles celles qui sont ex principiis, tirées de certains principes. Les connaissances rationnelles sont à leur tour : 1) philosophiques, connaissances par concepts; 2) mathématiques, connaissances par construction des concepts. On peut distinguer les connaissances du point de vue de leur origine objective, cest-à-dire daprès les sources qui font quune connaissance est seulement possible, et du point de vue de leur origine subjective, cest-à-dire daprès la manière dont une connaissance peut être acquise par lhomme. Par rapport à la première origine, les connaissances sont ou rationnelles ou empiriques, par rapport à la seconde, elles sont rationnelles ou historiques. Mais du point de vue de la connaissance en soi, nimporte la manière dont elle sest produite. La philosophie serait alors le système de la connaissance rationnelle par concepts. Mais nous devons considérer dabord les connaissances mêmes, et ensuite leur système. Puisque les mathématiques et la philosophie saccordent pour se définir comme des connaissances rationnelles, il nous faut définir en premier lieu les connaissances rationnelles. Les connaissances rationnelles sopposent aux connaissances historiques. Les connaissances historiques sont ex datis, et les connaissances rationnelles sont ex principiis, comme nous lavons signalé plus haut. Les premières, celles qui sont historiques, ne sont des connaissances possibles que parce quelles sont données. Les secondes proviennent du fait quon en connaît les principes et quon les produit a priori. Ce point mérite dêtre éclairci. Une connaissance peut provenir de la raison et nêtre cependant quhistorique et, pour tout dire, subjective; mais une connaissance philosophique est une connaissance objective. On peut donc apprendre la philosophie sans savoir philosopher. Cest pourquoi celui qui veut devenir un vrai philosophe doit faire de sa raison un libre usage, et non pas un usage simplement imitatif, pour ainsi dire mécanique.Nous avons dit des connaissances rationnelles quelles sont des connaissances ex principiis, quelles doivent donc être a priori. Il existe deux sortes de connaissances a priori, mais qui comportent nombre de différences notables, ce sont les mathématiques et la philosophie. On a coutume de dire quelles se différencient par leur objet, mais cest faux. La première, dit-on, soccupe de la quantité, la seconde, de la qualité. Mais la différence entre ces sciences ne repose pas sur lobjet; car la philosophie porte sur tout le connaissable, et les mathématiques également pour une part puisque tout a une grandeur. La grandeur est aussi un objet de la philosophie, mais seule la manière den traiter est différente de celle des mathématiques. Quest-ce qui distingue alors les modes de connaissance rationnelle des mathématiques et de la philosophie ? Leur différence spécifique consiste en ceci : toute philosophie est connaissance rationnelle par simples concepts tandis que les mathématiques sont une connaissance rationnelle par construction des concepts. Je construis des concepts quand je les représente dans Iintuition a priori, en dehors de lexpérience, ou bien quand je représente dans lintuition un objet qui correspond à mon concept. Lintuition a priori est celle qui ne dépend pas de lexpérience, mais que chacun peut se donner à lui-même. Le mathématicien ne peut jamais se servir de sa raison à partir de simples concepts, tout comme le philosophe ne peut jamais se servir de sa raison à partir de la construction des concepts. Dans les mathématiques, on use de la raison in concreto, mais lintuition ny est pas empirique, puisque, au contraire, on fait ici de quelque chose a priori un objet de lintuition. Nous voyons donc que les mathématiques ont en cela une supériorité sur la philosophie parce que les connaissances sont, pour les premières, intuitives, pour la seconde, discursives. La raison pour laquelle nous prenons davantage en considération les quantités dans les mathématiques est que les quantités peuvent être construites a priori dans lintuition alors que les qualités ne sont pas représentables dans lintuition. Dans le sens scolastique, la philosophie est donc le système des connaissances philosophiques rationnelles par concepts; mais dans le sens cosmopolitique, elle est la science des fins dernières de la raison humaine. Cela confère à la philosophie de la dignité, cest-à-dire une valeur absolue, et elle est la seule à avoir une valeur intrinsèque et à conférer de la valeur aux autres sciences. Dans son sens scolastique, la philosophie ne tend quà lhabileté mais, dans son sens cosmopolitique, elle tend à lutilité. Dans la première acception, la philosophie est la doctrine de lhabileté, mais dans la seconde, de la sagesse. Elle est donc la législatrice de la raison. Mais il faut distinguer le philosophe du technicien de la raison. Ce dernier indique les règles de lusage de notre raison, quelles quen soient les fins; il ne tend quau savoir spéculatif sans voir dans quelle mesure celui-ci concourt à la fin dernière de la raison humaine. Le vrai philosophe est le philosophe pratique. La philosophie est lIdée dune sagesse parfaite qui mindique les fins dernières de la raison humaine.
La philosophie au sens scolastique comporte deux éléments : 1) une somme suffisante de connaissances rationnelles; 2) leur enchaînement systématique. Toute science ne permet pas un enchaînement systématique. Est systématique lenchaînement de différentes connaissances dans une Idée. Or la philosophie est lunique science qui possède un enchaînement systématique, et cest elle qui donne de la systématicité à toutes les autres sciences. Nos connaissances historiques sont utiles en ce que notre raison peut en faire usage au service de ses fins. Mais les fins sont à leur tour subordonnées, de sorte quune fin est le moyen dune autre; il doit donc y avoir une fin supérieure, dans laquelle les autres trouvent leur unité; les moyens nayant de valeur quen vue des fins, la valeur de lusage de notre raison ne peut également être déterminée relativement à cette science, que dans la mesure où ces connaissances portent sur les fins dernières de la raison humaine. Si nous appelons maxime le principe interne du choix entre les différentes fins, nous pouvons dire : la philosophie est une science des maximes les plus élevées de lusage de notre raison. Le philosophe est alors mieux caractérisé par son attitude que par sa science. La philosophie, dans le concept de lÉcole, nest quun organon de lhabileté. Le philosophe au sens cosmopolitique est celui qui possède la maxime de lusage de notre raison pour des fins déterminées.
Le philosophe doit pouvoir déterminer :
1) Les sources du savoir humain.
2) Létendue de son usage possible et utile.
3) Les limites de la raison.
Le domaine de la philosophie en son sens cosmopolitique peut être ramené aux questions sui vantes :
1) Que puis-je savoir ? Cest ce que montre la métaphysique.
2) Que dois-je faire ? Cest ce que montre la morale.
3) Que mest-il permis despérer ? Cest ce quenseigne la religion.
4) Quest-ce que lhomme ? Cest ce quenseigne lanthropologie.
On pourrait tout désigner du terme danthropologie, parce que les trois premières questions se ramènent à la dernière. Dans la conception scolastique, la philosophie est lhabileté; mais ce à quoi elle sert, cest la philosophie au sens noble du terme qui lenseigne. Le nom de philosophe est une noble appellation et signifie amateur de la sagesse, appellation à laquelle personne ne peut véritablement prétendre. Mais on nomme habituellement philosophes tous ceux qui ne font que sépuiser sur des concepts, sans se soucier de savoir à quoi ils servent.
Comment peut-on apprendre la philosophie ? Ou bien lon déduit les connaissances philosophiques des premières sources de leur production, cest-à-dire des principes de la raison; ou bien on les apprend de ceux qui ont philosophé. Le chemin le plus facile est le second. Mais ce nest pas à proprement parler de la philosophie. Supposons quil y ait une vraie philosophie : en lapprenant, on ne posséderait encore quune connaissance historique. Un philosophe doit savoir philosopher, et pour cela il ne lui est pas nécessaire dapprendre la philosophie, sous peine dêtre incapable de porter un quelconque jugement. On croit par exemple que tout ce que dit Platon est vrai car on ne peut remettre en question lacquis. Mais quand bien même japprendrais une vraie philosophie, je ne devrais pas pour autant mestimer capable de philosopher. Mais il ny a pas non plus de vraie philosophie de ce genre. Si nous apprenons à philosopher, nous ne pouvons alors considérer tous les systèmes de la philosophie que comme lhistoire de lusage de notre raison, et comme les objets de lexercice de nos facultés critiques. Il ressort de cela que certains font un usage dialectique de leur entendement, cest-à-dire quils donnent à leurs connaissances une apparence de sagesse. Mais cest là le rôle dun sophiste. Il faut à un philosophe deux qualités :
1) La culture de son habileté; elle est nécessaire du fait que nous lemployons pour toutes les fins.
2) De la facilité dans lusage de tous les moyens en vue de nimporte quelle fin.Les deux doivent se conjuguer. Jamais on ne devient philosophe sans la connaissance, mais jamais les connaissances ne font à elles seules un philosophe; il faut quexiste une unité finale de cette habileté et une vision exacte de la concordance de cette habileté avec les fins les plus élevées. On prétend quÉpicure a négligé la science et a visé dautant plus à la sagesse pour cette unique raison. Nous nallons pas ici chercher à savoir si cette démarche est fondée ou non, tant il est sûr que cette affirmation est fausse. Car la sagesse sans la science est lombre dune perfection à laquelle nous natteindrons jamais. Celui qui hait la science et chérit dautant plus la sagesse, on lappelle un misologue. Il arrive que se laissent aller à la misologie même des gens qui ont commencé par sadonner à la science avec zèle et succès; cette misologie provient alors de ce que leur savoir ne les a pas comblés. La philosophie est lunique source possible pour nous dune satisfaction intérieure; elle ferme en quelque sorte le cercle, et les sciences en reçoivent alors une organisation et un enchaînement Nous aurons donc à envisager la méthode de Iusage de la raison plus que les propositions auxquelles nous sommes parvenus par son intermédiaire.