Leçons de métaphysique (extraits)  1775-1780

par Emmanuel Kant

 

Introduction

1- De la philosophie en général

Les connaissances humaines dans leur ensemble sont, du point de vue de la forme, de deux sortes : 1) sont historiques celles qui sont ex datis, tirées tout simplement de l’expérience; 2) sont rationnelles celles qui sont ex principiis, tirées de certains principes. Les connaissances rationnelles sont à leur tour : 1) philosophiques, connaissances par concepts; 2) mathématiques, connaissances par construction des concepts. On peut distinguer les connaissances du point de vue de leur origine objective, c’est-à-dire d’après les sources qui font qu’une connaissance est seulement possible, et du point de vue de leur origine subjective, c’est-à-dire d’après la manière dont une connaissance peut être acquise par l’homme. Par rapport à la première origine, les connaissances sont ou rationnelles ou empiriques, par rapport à la seconde, elles sont rationnelles ou historiques. Mais du point de vue de la connaissance en soi, n’importe la manière dont elle s’est produite. — La philosophie serait alors le système de la connaissance rationnelle par concepts. Mais nous devons considérer d’abord les connaissances mêmes, et ensuite leur système. — Puisque les mathématiques et la philosophie s’accordent pour se définir comme des connaissances rationnelles, il nous faut définir en premier lieu les connaissances rationnelles. Les connaissances rationnelles s’opposent aux connaissances historiques. Les connaissances historiques sont ex datis, et les connaissances rationnelles sont ex principiis, comme nous l’avons signalé plus haut. Les premières, celles qui sont historiques, ne sont des connaissances possibles que parce qu’elles sont données. Les secondes proviennent du fait qu’on en connaît les principes et qu’on les produit a priori. Ce point mérite d’être éclairci. Une connaissance peut provenir de la raison et n’être cependant qu’historique et, pour tout dire, subjective; mais une connaissance philosophique est une connaissance objective. On peut donc apprendre la philosophie sans savoir philosopher. C’est pourquoi celui qui veut devenir un vrai philosophe doit faire de sa raison un libre usage, et non pas un usage simplement imitatif, pour ainsi dire mécanique.

Nous avons dit des connaissances rationnelles qu’elles sont des connaissances ex principiis, qu’elles doivent donc être a priori. Il existe deux sortes de connaissances a priori, mais qui comportent nombre de différences notables, ce sont les mathématiques et la philosophie. On a coutume de dire qu’elles se différencient par leur objet, mais c’est faux. La première, dit-on, s’occupe de la quantité, la seconde, de la qualité. Mais la différence entre ces sciences ne repose pas sur l’objet; car la philosophie porte sur tout le connaissable, et les mathématiques également pour une part puisque tout a une grandeur. La grandeur est aussi un objet de la philosophie, mais seule la manière d’en traiter est différente de celle des mathématiques. Qu’est-ce qui distingue alors les modes de connaissance rationnelle des mathématiques et de la philosophie ? Leur différence spécifique consiste en ceci : toute philosophie est connaissance rationnelle par simples concepts tandis que les mathématiques sont une connaissance rationnelle par construction des concepts. Je construis des concepts quand je les représente dans I’intuition a priori, en dehors de l’expérience, ou bien quand je représente dans l’intuition un objet qui correspond à mon concept. — L’intuition a priori est celle qui ne dépend pas de l’expérience, mais que chacun peut se donner à lui-même. Le mathématicien ne peut jamais se servir de sa raison à partir de simples concepts, tout comme le philosophe ne peut jamais se servir de sa raison à partir de la construction des concepts. — Dans les mathématiques, on use de la raison in concreto, mais l’intuition n’y est pas empirique, puisque, au contraire, on fait ici de quelque chose a priori un objet de l’intuition. Nous voyons donc que les mathématiques ont en cela une supériorité sur la philosophie parce que les connaissances sont, pour les premières, intuitives, pour la seconde, discursives. La raison pour laquelle nous prenons davantage en considération les quantités dans les mathématiques est que les quantités peuvent être construites a priori dans l’intuition alors que les qualités ne sont pas représentables dans l’intuition. Dans le sens scolastique, la philosophie est donc le système des connaissances philosophiques rationnelles par concepts; mais dans le sens cosmopolitique, elle est la science des fins dernières de la raison humaine. Cela confère à la philosophie de la dignité, c’est-à-dire une valeur absolue, et elle est la seule à avoir une valeur intrinsèque et à conférer de la valeur aux autres sciences. — Dans son sens scolastique, la philosophie ne tend qu’à l’habileté mais, dans son sens cosmopolitique, elle tend à l’utilité. Dans la première acception, la philosophie est la doctrine de l’habileté, mais dans la seconde, de la sagesse. Elle est donc la législatrice de la raison. Mais il faut distinguer le philosophe du technicien de la raison. Ce dernier indique les règles de l’usage de notre raison, quelles qu’en soient les fins; il ne tend qu’au savoir spéculatif sans voir dans quelle mesure celui-ci concourt à la fin dernière de la raison humaine. Le vrai philosophe est le philosophe pratique. — La philosophie est l’Idée d’une sagesse parfaite qui m’indique les fins dernières de la raison humaine.

La philosophie au sens scolastique comporte deux éléments : 1) une somme suffisante de connaissances rationnelles; 2) leur enchaînement systématique. Toute science ne permet pas un enchaînement systématique. Est systématique l’enchaînement de différentes connaissances dans une Idée. Or la philosophie est l’unique science qui possède un enchaînement systématique, et c’est elle qui donne de la systématicité à toutes les autres sciences. — Nos connaissances historiques sont utiles en ce que notre raison peut en faire usage au service de ses fins. Mais les fins sont à leur tour subordonnées, de sorte qu’une fin est le moyen d’une autre; il doit donc y avoir une fin supérieure, dans laquelle les autres trouvent leur unité; les moyens n’ayant de valeur qu’en vue des fins, la valeur de l’usage de notre raison ne peut également être déterminée relativement à cette science, que dans la mesure où ces connaissances portent sur les fins dernières de la raison humaine. — Si nous appelons maxime le principe interne du choix entre les différentes fins, nous pouvons dire : la philosophie est une science des maximes les plus élevées de l’usage de notre raison. Le philosophe est alors mieux caractérisé par son attitude que par sa science. — La philosophie, dans le concept de l’École, n’est qu’un organon de l’habileté. Le philosophe au sens cosmopolitique est celui qui possède la maxime de l’usage de notre raison pour des fins déterminées.

Le philosophe doit pouvoir déterminer :

1) Les sources du savoir humain.

2) L’étendue de son usage possible et utile.

3) Les limites de la raison.

Le domaine de la philosophie en son sens cosmopolitique peut être ramené aux questions sui vantes :

1) Que puis-je savoir ? C’est ce que montre la métaphysique.

2) Que dois-je faire ? C’est ce que montre la morale.

3) Que m’est-il permis d’espérer ? C’est ce qu’enseigne la religion.

4) Qu’est-ce que l’homme ? C’est ce qu’enseigne l’anthropologie.

On pourrait tout désigner du terme d’anthropologie, parce que les trois premières questions se ramènent à la dernière. — Dans la conception scolastique, la philosophie est l’habileté; mais ce à quoi elle sert, c’est la philosophie au sens noble du terme qui l’enseigne. — Le nom de philosophe est une noble appellation et signifie amateur de la sagesse, appellation à laquelle personne ne peut véritablement prétendre. Mais on nomme habituellement philosophes tous ceux qui ne font que s’épuiser sur des concepts, sans se soucier de savoir à quoi ils servent.

Comment peut-on apprendre la philosophie ? Ou bien l’on déduit les connaissances philosophiques des premières sources de leur production, c’est-à-dire des principes de la raison; ou bien on les apprend de ceux qui ont philosophé. Le chemin le plus facile est le second. Mais ce n’est pas à proprement parler de la philosophie. Supposons qu’il y ait une vraie philosophie : en l’apprenant, on ne posséderait encore qu’une connaissance historique. Un philosophe doit savoir philosopher, et pour cela il ne lui est pas nécessaire d’apprendre la philosophie, sous peine d’être incapable de porter un quelconque jugement. On croit par exemple que tout ce que dit Platon est vrai car on ne peut remettre en question l’acquis. Mais quand bien même j’apprendrais une vraie philosophie, je ne devrais pas pour autant m’estimer capable de philosopher. Mais il n’y a pas non plus de vraie philosophie de ce genre. Si nous apprenons à philosopher, nous ne pouvons alors considérer tous les systèmes de la philosophie que comme l’histoire de l’usage de notre raison, et comme les objets de l’exercice de nos facultés critiques. Il ressort de cela que certains font un usage dialectique de leur entendement, c’est-à-dire qu’ils donnent à leurs connaissances une apparence de sagesse. Mais c’est là le rôle d’un sophiste. Il faut à un philosophe deux qualités :

1) La culture de son habileté; elle est nécessaire du fait que nous l’employons pour toutes les fins.

2) De la facilité dans l’usage de tous les moyens en vue de n’importe quelle fin.

Les deux doivent se conjuguer. Jamais on ne devient philosophe sans la connaissance, mais jamais les connaissances ne font à elles seules un philosophe; il faut qu’existe une unité finale de cette habileté et une vision exacte de la concordance de cette habileté avec les fins les plus élevées. On prétend qu’Épicure a négligé la science et a visé d’autant plus à la sagesse pour cette unique raison. Nous n’allons pas ici chercher à savoir si cette démarche est fondée ou non, tant il est sûr que cette affirmation est fausse. Car la sagesse sans la science est l’ombre d’une perfection à laquelle nous n’atteindrons jamais. Celui qui hait la science et chérit d’autant plus la sagesse, on l’appelle un misologue. Il arrive que se laissent aller à la misologie même des gens qui ont commencé par s’adonner à la science avec zèle et succès; cette misologie provient alors de ce que leur savoir ne les a pas comblés. La philosophie est l’unique source possible pour nous d’une satisfaction intérieure; elle ferme en quelque sorte le cercle, et les sciences en reçoivent alors une organisation et un enchaînement Nous aurons donc à envisager la méthode de I’usage de la raison plus que les propositions auxquelles nous sommes parvenus par son intermédiaire.