Thèses sur Feuerbach - 1848

par Karl Marx

 

1. ad Feuerbach

I. Le principal défaut de tout matérialisme jusqu’ici (y compris celui de Feuerbach) est que l’objet extérieur, la réalité, le sensible ne sont saisis que sous la forme d’objet ou d’intuition, mais non en tant qu’activité humaine sensible, en tant que pratique, de façon subjective. C’est pourquoi en opposition au matérialisme l’aspect actif fut développé de façon abstraite par l’idéalisme, qui ne connaît naturellement pas l’activité réelle, sensible, comme telle. Feuerbach veut des objets sensibles, réellement distincts des objets de la pensée : mais il ne saisit pas l’activité humaine elle-même en tant qu’activité objective. C’est pourquoi dans " L’Essence du christianisme " il ne considère comme authentiquement humaine que l’attitude théorique, tandis que la pratique n’est saisie et fixée par lui que dans sa manifestation juive sordide. C’est pourquoi il ne comprend pas l’importance de l’activité " révolutionnaire ", de l’activité " pratiquement-critique ".

II. La question de l’attribution à la pensée humaine d’une vérité objective n’est pas une question de théorie, mais une question pratique. C’est dans la pratique que l’homme a à faire la preuve de la vérité, c’est-à-dire de la réalité et de la puissance de sa pensée, la preuve qu’elle est de ce monde. Le débat sur la réalité ou l’irréalité de la pensée isolée de la pratique est une question purement scolastique.

III. La doctrine matérialiste de la transformation des circonstances et de l’éducation oublie qu’il faut les hommes pour transformer les circonstances et que l’éducateur a lui-même besoin d’être éduqué. C’est pourquoi il lui faut diviser la société en deux parties — dont l’une est élevée au-dessus d’elle.

La coïncidence du changement des circonstances et de l’activité humaine ou autotransformation ne peut être saisie et rationnellement comprise qu’en tant que pratique révolutionnaire.

IV. Feuerbach part du fait de l’aliénation religieuse de soi, du dédoublement du monde en un monde religieux et un monde profane. Son travail consiste à résoudre le monde religieux en sa base profane. Mais le fait que la base profane se détache d’elle-même pour aller se constituer dans les nuages en royaume autonome ne peut s’expliquer que par le déchirement intime et la contradiction interne de cette base profane. Il faut donc tout à la fois comprendre celle-ci dans sa contradiction et la révolutionner pratiquement. .Ainsi, une fois qu’on a découvert par exemple que la famille terrestre est le secret de la sainte famille, c’est la première elle-même qu’il faut alors réduire théoriquement et pratiquement à néant.

V. Feuerbach, que ne satisfait pas la pensée abstraite, veut l’intuition; mais il ne saisit pas le sensible en tant qu’activité sensible pratique de l’homme.

VI. Feuerbach résout l’essence religieuse en l’essence humaine. Mais l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux.

Feuerbach, qui n’entreprend pas la critique de cette essence réelle, est par conséquent contraint :

1. de faire abstraction du cours de l’histoire et de traiter le sentiment religieux comme une réalité en soi, en présupposant un individu humain abstrait, isolé.

2. l’essence ne peut plus dès lors être saisie qu’en tant que " genre ", universalité interne, muette, liant de façon naturelle les multiples individus.

VII. C’est pourquoi Feuerbach ne voit pas que le " sentiment religieux " est lui-même un produit social et que l’individu abstrait qu’il analyse appartient à une forme sociale déterminée.

VIII. Toute vie sociale est essentiellement pratique. Tous les mystères qui portent la théorie vers le mysticisme trouvent leur solution rationnelle dans la pratique humaine et dans la compréhension de cette pratique.

IX. Le plus haut point auquel arrive le matérialisme intuitif, c’est-à-dire le matérialisme qui ne conçoit pas le sensible comme activité pratique, c’est l’intuition des individus singuliers et de la société civile.

X. Le point de vue de l’ancien matérialisme est la société civile, le point de vue du nouveau est la société humaine ou l’humanité sociale.

XI. Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, ce qui importe, c’est de le transformer.