Le Criton ou du Devoir

par Platon

 

Deuxième partie : début de l'argumentation de Socrate

- Socrate: Ton zèle, mon cher Criton, est bien louable, s'il est d'accord avec la droiture; sinon, plus il est ardent, plus il est fâcheux. Il faut donc examiner s'il est permis de faire ce que tu me proposes, ou si le devoir le défend; car ce n'est pas d'aujourd'hui seulement, mais c'est de tout temps que, pour les affaires qui me regardent, je ne me laisse persuader par aucune autre raison que par celle qui me paraît la plus juste dans mes réflexions. Les principes que j'ai professés toute ma vie, je ne puis les abandonner aujourd'hui parce que ma position a changé: je les vois toujours du même il, j'ai toujours pour eux le même respect et la même vénération qu'auparavant; et si nous n'en avons pas de meilleurs à leur substituer, sache bien que je ne te céderai pas, quand même la multitude, pour m'épouvanter comme un enfant, pourrait me mettre sous les yeux des images encore plus affreuses, la confiscation de mes biens, la prison, la mort. Comment donc faire cet examen de la manière la plus convenable? En reprenant ce que nous disions tout à l'heure sur les opinions, et en cherchant si nous avions raison de dire en toute occasion qu'il y a des opinions auxquelles il faut avoir égard, et d'autres dont il ne faut pas se mettre en peine, ou si c'était seulement avant ma condamnation que nous avions raison de le dire, et si maintenant il est devenu manifeste que nous ne parlions ainsi que pour parler, et que ce n'était au fond qu'un jeu et qu'un badinage. Voici donc, Criton, ce que je veux examiner avec toi: si nos principes d'alors me sembleront changés avec la nouvelle situation où je me trouve, ou s'ils me paraîtront toujours les mêmes; si nous les abandonnerons ou si nous continuerons à les suivre. Or, ce me semble, nous avons souvent dit, et nous entendions bien parler sérieusement, ce que je disais tout à l'heure, savoir, que parmi les opinions des hommes il en est auxquelles on doit attacher la plus haute importance, et d'autres qui ne méritent aucune considération. Criton, au nom des dieux, cela ne te semble-t-il pas bien dit? Car, selon toutes les apparences humaines, tu n'es pas en danger de mourir demain, et la crainte d'un malheur imminent ne troublera point ton jugement. Réfléchis donc à ceci: n'avions-nous pas raison de dire qu'il ne faut pas respecter toutes les opinions, mais seulement les unes et non les autres, celles de certains hommes et non de tout le monde? Que dis-tu? N'est-ce pas juste?

- Criton: Très juste.

- Socrate: A ce compte, ne faut-il pas estimer les bonnes opinions, et mépriser les mauvaises?

- Criton: Oui.

- Socrate: Mais les bonnes opinions ne sont-elles pas celles des hommes instruits; et les mauvaises, celles des ignorants?

- Criton: Qui pourrait le nier?

- Socrate: Voyons, comment établissions-nous ces principes? Un homme qui s'exerce à la gymnastique, et qui s'y applique sérieusement, fait-il attention à l'éloge, au blâme, à l'opinion du premier venu, ou seulement de celui qui est médecin ou bien maître de gymnastique?

- Criton: Du médecin ou du gymnaste seulement.

- Socrate: C'est donc de chacun d'eux seulement qu'il doit craindre le blâme, et rechercher l'éloge, sans s'inquiéter de la multitude.

- Criton: Évidemment.

- Socrate: Ainsi, dans sa conduite et dans ses exercices, dans ses aliments et dans sa boisson, il doit se conformer seulement à l'avis du maître qui s'y entend, plutôt qu'à celui de tous les autres ensemble.

- Criton: Sans doute.

- Socrate: Mais, s'il désobéit au maître au lieu de n'écouter que lui, s'il dédaigne son avis et ses éloges pour écouter la foule qui n'y entend rien, ne lui en arrivera-t-il pas quelque mal?

- Criton: Comment ne lui en arriverait-il point?

- Socrate: Mais ce mal, quelle en est la nature? Quels en sont les effets? Où frappera-t-il l'homme qui désobéit?

- Criton: Il est évident que c'est sur le corps, puisqu'il tend à le détruire.

- Socrate: Tu as raison. Ainsi, pour éviter d'entrer dans tous les détails, il en est de même de tout le reste, et particulièrement du juste et de l'injuste, du beau et du laid, du bien et du mal, qui sont en ce moment le sujet de notre examen. Devons-nous suivre et redouter l'opinion de la multitude ou celle du seul homme (s'il en est un) qui s'y connaisse parfaitement, le seul qu'il faut respecter et craindre plus que tous les autres ensemble ? Si nous négligeons de nous conformer à son jugement, nous corromprons et nous dégraderons cette partie de notre être qui se perfectionne par la justice et qui périt par l'injustice. Ou bien dirons-nous que cela n'est rien?

- Criton: Je crois que cela importe beaucoup, Socrate.

- Socrate: Voyons encore: si nous ruinons cette partie de notre être, qui se perfectionne par un régime sain, et qu'un régime malsain dégrade, pour suivre l'avis de ceux qui ne s'y connaissent pas, est-il possible que nous vivions lorsque cette partie sera ainsi corrompue? Et cette partie, c'est le corps, n'est-ce pas?

- Criton: Oui.

- Socrate: Pouvons-nous vivre avec un corps malade et ruiné?

- Criton: Nullement.

- Socrate: Et d'un autre côté, pouvons-nous vivre, si nous avons laissé se corrompre cette autre partie que flétrit l'injustice, et que la justice fortifie ? Ou bien regardons-nous comme moins noble que le corps cette partie, quelle qu'elle soit, à laquelle se rapportent le juste et l'injuste?

- Criton: Nullement.

- Socrate: N'est-elle pas au contraire plus précieuse?

- Criton: Beaucoup plus.

- Socrate: Il ne faut donc pas, mon cher Criton, nous mettre si fort en peine de ce que dira de nous la multitude, mais bien de ce qu'en dira celui qui connaît le juste et l'injuste; et celui-là, ce juge unique, c'est la vérité. Tu vois donc bien que tu n'avais pas raison de prétendre d'abord que nous devons nous inquiéter de l'opinion de la multitude sur le juste, le beau, le bien et leurs contraires. Mais enfin, dira-t-on peut-être, la multitude a le pouvoir de nous faire mourir.

- Criton: Assurément, Socrate, voilà ce qu'on dira.

- Socrate: Et avec raison; mais, mon cher Criton, cela ne détruit pas le raisonnement que nous avons établi. Examine encore ceci: Le principe, que l'important n'est pas de vivre, mais de bien vivre, subsiste-t-il encore ou est-il changé ?

- Criton: Il subsiste.

- Socrate: Et celui-ci, que bien vivre, c'est vivre selon les lois de l'honnêteté et de la justice, subsiste-t-il ou est-il changé?

- Criton: Il subsiste.

- Socrate: D'après ces principes dont nous convenons tous deux, voici ce qu'il faut examiner: est-il juste ou non que je tente de sortir d'ici sans le consentement des Athéniens ? Si cela nous paraît juste, cherchons-en les moyens; sinon, il faut y renoncer. Quant à ces considérations que tu fais valoir, d'argent à dépenser, de réputation, d'enfants à élever, prends-y garde, Criton, c'est précisément ainsi que raisonne cette multitude insensée, qui condamne légèrement un homme à la mort, et qui ensuite, avec aussi peu de raison, le rendrait à la vie, si cela était en son pouvoir. Mais pour nous, puisque le raisonnement nous le démontre, nous n'avons pas autre chose à considérer que ce que nous disions tout à l'heure, savoir si, en payant de notre argent le service que nous aurons reçu, nous ferons une action juste: eux en me faisant sortir d'ici, et moi en y consentant, ou si, en agissant ainsi, nous commettrons véritablement une injustice; et si nous trouvons qu`une telle conduite est injuste, n'allons point mettre en question s'il faut attendre la mort avec tranquillité et souffrir tout au monde plutôt que de commettre une injustice.

- Criton: Il me semble, Socrate, que tu as raison. Vois donc ce qu'il faut que nous fassions

- Socrate: Examinons-le ensemble, cher ami, et si tu as quelque objection à me faire, expose tes raisons; je m'y rendrai volontiers, mais autrement cesse, mon cher Criton, de me répéter à tout propos que je dois sortir d'ici malgré les Athéniens. J'attache une grande importance à ce que tu me persuades de le faire, mais sans m'y contraindre. Vois donc si le principe sur lequel je me fonde dans cet examen est suffisamment démontré, et tâche de répondre à mes questions avec la plus grande sincérité.

- Criton: Je tâcherai.

- Socrate: Ne disons-nous pas qu'il ne faut jamais commettre volontairement une injustice ? Ou bien disons-nous qu'il est permis dans certaines circonstances de commettre l'injustice et qu'il ne l'est pas dans quelques autres ? ou n'est-elle jamais ni bonne ni honnête, comme nous en sommes souvent convenus autrefois, et il n'y a pas longtemps encore ? ou bien cet accord de principes qui nous unissait a-t-il été détruit dans ce peu de jours ? Et se pourrait-il, Criton, qu'à notre âge nos entretiens les plus sérieux n'eussent été depuis longtemps, à notre insu, que des propos d'enfants ? Ou plutôt la chose n'est-elle pas comme nous le disions alors ? Soit que la foule le reconnaisse ou non, soit qu'un sort plus rigoureux ou plus doux nous soit réservé par la nécessité, n'en est-il pas moins vrai qu'en toute occasion l'injustice est pour celui qui la commet un mal et une honte ? Admettons nous ce principe ou faut-il le rejeter?

- Criton: Nous l'admettons.

- Socrate: Il ne faut donc admettre l'injustice en aucune manière.

- Criton: Non sans doute.

- Socrate: Et quand on a éprouvé une injustice, il ne faut pas la rendre, comme le pense le vulgaire, puisqu'on ne doit jamais commettre l'injustice.

- Criton: Évidemment.

- Socrate: Mais quoi, Criton, est-il permis de faire du mal à quelqu'un ou ne l'est-il pas?

- Criton: Il ne l'est en aucune manière, Socrate.

- Socrate: Mais rendre le mal pour le mal, est-ce juste, comme le prétend le peuple, ou est-ce injuste?

- Criton: C'est injuste.

- Socrate: Car il n'y a aucune différence entre faire du mal à quelqu'un et être injuste.

- Criton: Tu dis vrai.

- Socrate: Il ne faut donc pas rendre injustice pour injustice, ni faire de mal à personne, quel que soit le tort qu'on nous ait fait. Mais ici, Criton, prends garde, en m'accordant ce principe, d'aller contre ton opinion, car je sais qu'il y a peu de personnes qui admettent ce principe, et qui l'admettront. Il est donc impossible qu'il y ait entre ceux qui l'admettent et ceux qui ne l'admettent pas quelque communauté de sentiments, mais il faut nécessairement qu'ils se méprisent les uns les autres, en voyant la diversité de leurs opinions. Réfléchis donc bien sur ce point; vois si tu es de mon avis, et en parfait accord avec moi. Alors commencons la discussion en partant de ce principe qu'il n'est jamais permis d'être injuste, ni de rendre injustice pour injustice, ni de se venger du mal par le mal. Mais peut-être te sépares-tu de moi, et n'accordes-tu pas ce principe ? Pour moi, il y a longtemps que je l'ai adopté, et j'y tiens encore aujourd'hui. Mais, si tu es d'un autre avis, dis-le, et fais-moi connaître tes motifs; si, au contraire, tu persistes dans les mêmes sentiments qu'auparavant, écoute ce qui en résulte.

- Criton: Je persiste dans les mêmes sentiments, et je pense toujours comme toi; ainsi parle.

- Socrate: Je vais donc te dire quelles sont les conséquences qui résultent de ce principe, ou plutôt je vais t'interroger; un homme qui a pris un engagement juste doit-il le tenir ou y manquer?

- Criton: Il doit le tenir.

[Le Criton a été divisé en trois parties.]