Propédeutique philosophique (1808-1811)

par G.F.W.Hegel

 

Première subdivision: Phénoménologie de l’esprit ou science de la conscience

INTRODUCTION

§1. Notre savoir habituel ne se représente que l’objet qu’il sait; il ne se représente pas en même temps lui-même, c’est-à-dire le savoir même. Or le tout qui est donné dans le savoir ne se réduit pas à l’objet; il contient aussi le Je qui sait, et la relation réciproque entre moi et l’objet: la conscience.

§ 2. En philosophie, on ne considère pas les déterminations du savoir, de façon unilatérale, comme simples déterminations des choses, mais on les considère sans les séparer du savoir au quel elles ressortissent, au moins, au même titre que les choses mêmes; autrement dit, on les prend pour des déterminations, non pas simplement objectives, mais également subjectives, ou plutôt comme des modes déterminées de la relation réciproque qui lie objet et sujet.

§ 3. Puisque les choses et leurs déterminations appartiennent au savoir, on peut, d’une part, se représenter que ces choses sont, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, hors de la conscience, et qu’elles lui sont purement et simplement données comme une réalité étrangère et achevée; mais, d’autre part, puisque la conscience n’est pas moins essentielle au savoir, on peut se représenter aussi que la conscience se pose elle-même ce monde qui est sien et que, par son comportement et son activité elle produit d’elle-même ou modifie, de façon totale ou partielle, les déterminations de ce monde. Le premier mode de représentation est appelé réalisme, le second idéalisme. Ici les déterminations universelles des choses ne sont a considérer, absolument parlant, que comme une relation déterminée de l’objet au sujet.

§ 4. Le sujet, si on le pense de façon plus déterminée, est l’esprit. Il se manifeste phénoménalement en tant qu’il se rapporte essentiellement à un objet qui est; dans cette mesure, il est conscience. La doctrine de la conscience est donc la phénoménologie de l’esprit.

§ 5. Mais, dans son activité autonome, au-dedans de lui même, et dans sa relation à lui-même, indépendamment de sa relation à autre chose, l’esprit ressortit à ce qui est proprement la science de l’esprit, c’est-à-dire la psychologie.

§ 6. La conscience est, absolument parlant, le savoir d’un objet, intérieur ou extérieur, sans égard au fait, ou bien que cet objet s’offre à elle sans que l’esprit y soit pour rien, ou bien que ce soit l’esprit qui le produise. On considère l’esprit selon ses activités dans la mesure où c’est à lui-même qu’on attribue les déterminations de sa conscience.

§ 7. La conscience est la relation déterminée du Je à un objet. Dans la mesure où l’on part de l’objet, on peut dire qu’elle est diverse selon la diversité des objets qu’elle contient.

§ 8 Mais, en même temps, c’est dans son rapport à la conscience que l’objet est essentiellement déterminé. Il faut donc considérer, en sens inverse, la diversité qui affecte l’objet comme dépendant de la formation progressive de la conscience. Cette réciprocité intervient dans la sphère phénoménale de la conscience même et ne fournit aucune réponse à la question posée plus haut (§ 3) concernant les rapports que la conscience, en elle-même et pour elle-même, entretient avec ces déterminations.

§ 9. Selon la diversité de ce qui affecte l’objet, absolument parlant, la conscience comporte, en son universalité, trois degrés. Ou bien l’objet est opposé au Je, ou bien il est le Je lui même, ou bien il est une réalité objectale qui n’appartient pas moins au Je et qui est la pensée. Ces déterminations ne sont pas empiriquement empruntées au dehors, mais elles constituent les moments de la conscience même. On a donc:

1° la conscience en général;

2° la conscience de soi;

3° la raison.

 

PREMIER DEGRÉ: LA CONSCIENCE ABSOLUMENT PARLANT

§ 10 Absolument parlant, la conscience se situe au niveau 1° de la sensibilité, — 2° de la perception, — 3° de l’entendement.

A. La conscience sensible

§ 11. La simple conscience sensible est la certitude immédiate portant sur un objet extérieur. Pour Énoncer le caractère immédiat d’un tel objet, on dit qu’il est, et qu’il est ceci, maintenant, dans le temps, et ici, dans l’espace, parfaitement distinct de tout autre objet et complètement déterminé en lui-même.

§ 12. Tout comme cet ici, ce maintenant est quelque chose qui disparaît. A l’instant même où il est, le maintenant n’est plus et un autre maintenant s’est substitue a lui, mais pour disparaître, lui aussi, tout aussitôt. Et cependant le maintenant demeure. Ce maintenant qui demeure est le maintenant universel, qui n’est pas moins celui-ci que celui-là, mais qui n’est aucun d’eux. — Cet ici, que je vise et que je montre, a une droite et une gauche, un haut et un bas, un arrière et un avant, à l’infini; c’est dire que l’ici que je désigne n’est pas un simple ici, de telle ou telle façon déterminée, mais une collection de multiples ici. Ce qui est vraiment donné n’est donc pas la déterminité sensible abstraite, mais bien l’universel.

B. La perception

§13. La perception a pour objet le sensible, dans la mesure, non plus où il est immédiat, mais où il est en même temps à titre d’universel. Elle est un mélange de déterminations sensibles et de déterminations réflexives.

§14. L’objet de cette conscience est donc la chose avec ses propriétés. Les propriétés sensibles a) sont, pour elles-mêmes, tout aussi bien immédiates dans le sentiment qu’en même temps déterminées par leur relation à autre chose et médiatisées; — b) n’appartiennent qu’à une seule chose, et, si, d’un côté, elles sont, a cet égard, saisies dans la singularité de cette chose, d’un autre côté, elles ont une universalité qui leur permet de dépasser cette chose singulière et d’être, en même temps, indépendantes les unes des autres.

§15. Dans la mesure où les propriétés sont essentiellement médiatisées, elles ont leur subsistance en autre chose qu’elles et elles se modifient. Elles ne sont que des accidents. Mais puisque les choses consistent en leurs propriétés, en se distinguant ainsi les unes des autres, elles se défont lorsque ces propriétés se modifient, et elles sont une alternance de surgissements et de disparitions.

§ 16. Dans cette modification, on ne trouve pas seulement un aliquid qui se supprime et devient autre, mais l’autre aussi disparaît. Or l’autre de l’autre, c’est-à-dire la modification du modifiable, est le devenir de ce qui reste, de ce qui subsiste en lui même et pour lui-même, et qui est intérieur.

C. L’entendement

§17. Or la détermination de l’entendement est d’avoir a) un aspect purement et simplement accidentel, mais aussi b) une essentialité et quelque chose qui demeure. En tant que l’objet a pour elle cette détermination, la conscience est l’entendement, pour lequel les choses de la perception n’ont valeur que de phénomènes et qui considère l’intérieur des choses.

§ 18. L’intérieur des choses est ce qui, en elles, est, d’une part, libéré du phénomène, c’est-à-dire de leur variété, laquelle constitue, par rapport à elles, une réalité extérieure, — mais ce qui, d’autre part, y est référé par son concept. Il est donc 1° la simple force, qui passe à l’état de réalité présente, qui s’extériorise.

§19. 2° Malgré cette différence qui appartient à toute la variété sensible des phénomènes, cette force reste identique à elle-même. La loi du phénomène en est l’image immobile et universelle. Elle est un rapport qui lie des déterminations universelles, dont le caractère est de demeurer, et dont la différence, au niveau de la loi, est d’abord extérieure. L’universalité et la constance de ce rapport le rendent assurément nécessaire, mais sans que la différence soit en elle-même déterminée, c’est-à-dire intérieure, et telle qu’en elle l’une des déterminations appartienne immédiatement au concept de l’autre.

§ 20. Appliqué à la conscience elle-même, ce concept donne un autre degré de cette conscience. Par rapport à son objet, elle était jusqu’alors comme une chose étrangère et indifférente. Mais puisque la différence, absolument parlant, est maintenant devenue telle qu’en même temps elle est tout aussi bien non-différence, on voit disparaître l’ancien mode de distinction entre la conscience et son objet. Elle a un objet et elle se rapporte à autre chose qu’elle, mais à autre chose qui, tout aussi bien, de façon immédiate, n’est pas autre chose, ce qui signifie qu’elle est à elle-même son propre objet.

§ 21. En d’autres termes, de façon immédiate: l’intérieur des choses en est la pensée ou le concept. En s’assignant pour objet l’intérieur, la conscience s’assigne pour objet la pensée, c’est-à-dire, tout aussi bien, sa propre réflexion ou forme, ce qui signifie qu’absolument parlant elle se prend elle-même pour objet.

 

DEUXIÈME DEGRÉ: LA CONSCIENCE DE SOI

§ 22. En tant que conscience de soi, le Je a l’intuition de lui-même, et l’énonciation de cette conscience dans sa pureté est Je = Je, ou Je suis Je.

§ 23. Cette proposition de la conscience de soi est dépourvue de tout contenu. La tendance de la conscience de soi la pousse à réaliser son concept et à se donner en toutes choses la conscience d’elle-même. Ainsi cette conscience exerce une double activité: 1° pour supprimer l’altérité des objets et pour les poser comme égaux à elle-même, — 2° pour sortir d’elle-même et se donner de la sorte objectalité et réalité présente. Ces deux activités n’en font qu’une seule. L’acte par lequel la conscience de soi acquiert une détermination est en même temps un acte d’auto-détermination, et inversement. Elle se produit elle-même à titre d’objet.

§ 24. Dans sa formation, c’est-à-dire dans son mouvement, la conscience de soi passe par les trois degrés suivants: 1° celui du désir, pour autant qu’elle s’oriente vers d’autres choses, — 2° celui de la relation maîtrise-servitude, pour autant qu’elle s’oriente vers une autre conscience de soi inégale par rapport à elle, — 3° celui de la conscience universelle de soi, qui se reconnaît en d’autres consciences de soi comme leur étant égale tout aussi bien qu’elles-mêmes lui sont égales.

A. Le désir

§ 25. Les deux aspects de la conscience de soi, celui qui pose et celui qui supprime, sont donc liés l’un à l’autre de façon immédiate. La conscience de soi se pose par négation de l’altérité et elle est conscience pratique. Ainsi, alors que, dans la conscience proprement dite, appelée aussi théorique, les déterminations de cette conscience et celles de l’objet se modifiaient en elles mêmes, c’est maintenant la conscience même qui, par son activité, produit pour elle-même cette modification. Elle a conscience que c’est à elle qu’incombe cette activité supprimante. Le concept de conscience de soi contient la détermination de la différence non encore réalisée. Dans la mesure ou cette différence, absolument parlant, se manifeste en elle, elle a le sentiment d’une altérité en elle-même, d’une négation d’elle-même, c’est-à-dire le sentiment d’un manque, un besoin.

§ 26. Ce sentiment qu’elle a de son altérité contredit à son égalité avec elle-même. La tendance est la nécessité sentie de supprimer cette contradiction. La négation ou altérité se représente à elle comme conscience, comme une réalité extérieure, distincte d’elle, mais déterminée par la conscience de soi, 1° comme conforme à la tendance, et 2° comme une réalité en elle même négative et dont la subsistance doit être supprimée par le soi et posée dans l’égalité avec lui.

§ 27. Ainsi l’activité du désir supprime l’altérité de l’objet, sa subsistance, absolument parlant, et elle l’unit au sujet, ce qui entraîne la satisfaction du désir. Par conséquent, 1° ce désir est conditionné par un objet extérieur qui, en face de lui, subsiste indifférent, c’est-à-dire par la conscience, — 2° son activité ne produit la satisfaction qu’en supprimant l’objet. La conscience de soi n’aboutit ainsi qu’au sentiment qu’elle a d’elle-même.

§ 28. Dans le désir, la conscience de soi se comporte à l’égard d’elle-même comme une réalité singulière. Elle renvoie à un objet qui est dépourvu de soi, qui, en lui-même, est autre chose que la conscience de soi. Eu égard à l’objet, cette conscience ne réussit à s’atteindre dans son égalité à elle-même que par la suppression de cet objet. Absolument parlant, 1° le désir est destructeur, — 2° dans la satisfaction du désir, on n’aboutit, par conséquent, qu’au sentiment qu’a de lui-même l’être-pour-soi du sujet en tant que réalité singulière, au concept indéterminé du sujet lié à l’objectivité.

B. Maîtrise et servitude

§ 29. Le concept de conscience de soi, comme d’un sujet qui soit en même temps objectif, entraîne le rapport suivant: il y a pour la conscience de soi une autre conscience de soi.

§ 30. Une conscience de soi qui est pour une autre conscience de soi n’est pas seulement pour elle comme pur objet, mais comme son autre soi. Le Je n’est pas une universalité abstraite, qui ne comporte, comme telle, aucune distinction ou détermination. Le Je étant ainsi objet pour le Je, il est pour lui, à cet égard, comme le même Je qu’il est lui-même. En l’autre, c’est de lui-même qu’il a l’intuition.

§ 31. 1° Cette intuition que l’un des Je a de lui-même dans l’autre Je est le moment abstrait de la mêmeté. 2° Mais la destination de chacun est aussi de se manifester phénoménalement pour l’autre à titre d’objet extérieur et, dans cette mesure, à titre de présence concrète sensible. 3° En face de l’autre, chacun est absolument pour lui-même et singulier, et il exige, en outre, d’être tel pour l’autre et d’être tenu pour tel par l’autre, d’avoir dans l’autre intuition de sa propre liberté comme liberté d’un étant-en-soi, — c’est-à-dire d’être reconnu par l’autre.

§ 32. Pour se faire valoir et être reconnue comme libre, il faut que la conscience de soi se représente pour une autre comme libérée de la réalité naturelle présente. Ce moment n’est pas moins nécessaire que celui qui correspond à la liberté de la conscience de soi en elle-même. L’égalité absolue du Je par rapport à lui-même n’est pas une égalité essentiellement immédiate, mais une égalité qui se constitue en supprimant l’immédiateté sensible et qui, de la sorte, s’impose aussi à un autre Je comme libre et indépendante du sensible. Ainsi la conscience de soi se révèle conforme à son concept et, puisqu’elle donne réalité au Je, il est impossible qu’elle ne soit pas reconnue.

§ 33. Mais l’autonomie est moins la liberté qui sort de la présence sensible immédiate et qui se détache d’elle que, bien plutôt, la liberté au sein de cette présence. Ce moment est aussi nécessaire que l’autre, mais ils ne sont pas d’égale valeur. Par suite de l’inégalité qui tient à ce que, pour l’une des deux consciences de soi, la liberté a plus de valeur que la réalité sensible présente, tandis que, pour l’autre, cette présence assume, au regard de la liberté, valeur de réalité essentielle, c’est alors que s’établit entre elles, avec l’obligation réciproque d’être reconnues dans la réalité effective et déterminée, la relation maîtrise-servitude, ou, absolument parlant, service-obéissance, dans la mesure où cette différence d’autonomie est donnée par le rapport naturel immédiat.

§ 34. Puisqu’il est nécessaire que chacune des deux consciences de soi, qui s’opposent l’une à l’autre, s’efforce de se manifester et de s’affirmer, devant l’autre et pour l’autre, comme un être-pour-soi absolu, par la même celle qui a préféré la vie à la liberté, et qui se révèle impuissante à faire, par elle-même et pour assurer son indépendance, abstraction de sa réalité sensible présente, entre ainsi dans le rapport de servitude.

§ 35. Cependant, cette liberté purement négative, qui consiste à faire abstraction de la réalité naturelle présente, ne correspond pas au concept de la liberté, car cette dernière est l’égalité à soi-même dans l’altérité, celle, d’une part, de l’intuition de son soi en un autre soi, celle, d’autre part, de la liberté, non par rapport à la réalité présente mais dans cette réalité même, absolument parlant, — une liberté qui ait elle-même une réalité présente. Le serviteur est dépourvu de soi; son soi est un autre soi, en sorte que, dans le maître, il s’aliène et se supprime comme Je singulier et qu’il a en lui l’intuition de son soi essentiel comme d’un autre soi. Au contraire, dans le serviteur, le maître a l’intuition de l’autre Je comme d’un Je supprime, et celle de son propre vouloir singulier comme d’un vouloir conservé. (Histoire de Robinson et de Vendredi.)

§ 36. Mais, à considérer la chose de façon plus précise, le vouloir propre et singulier du serviteur se défait, absolument parlant, dans la crainte qu’il éprouve à l’égard du maître, dans son sentiment intérieur de sa propre négativité. Son travail au service d’un autre est, d’un côté, en lui-même une aliénation de son vouloir, mais en même temps, d’un autre côte, avec la négation de son désir propre, le façonnage positif des choses extérieures par le travail, en ceci que, par lui, le soi fait de ses déterminations la forme des choses et que, dans son ouvrage, il a l’intuition de lui-même comme réalité objectale. L’aliénation de l’arbitraire inessentiel constitue le moment de la véritable obéissance. (Pisistrate enseigna l’obéissance aux Athéniens. De la sorte il fit passer les lois de Solon sur le plan de l’effective réalité, et, une fois reçu cet enseignement, les Athéniens n’eurent plus besoin de maître.)

§ 37. Cette aliénation de la singularité en tant que soi est le moment par lequel la conscience de soi opère le passage qui fait d’elle un vouloir universel, le passage à la liberté positive.

C. Universalité de la conscience de soi

§ 38. La conscience universelle de soi est intuition d’elle-même, non comme d’un soi particulier, distinct des autres, mais comme du soi universel, qui est en lui-même. Ainsi elle se reconnaît elle-même et reconnaît en elle les autres consciences de soi et elle est reconnue par elles.

§ 39. La conscience de soi n’est réelle pour elle-même, selon cette universalité essentielle qui est sienne, que dans la mesure où elle connaît son reflet dans d’autres consciences de soi (je sais que d’autres ont de moi un savoir qui est un savoir d’eux-mêmes) et où à titre de pure universalité spirituelle, appartenant à la famille, à la patrie, etc., elle se connaît comme soi essentiel. (Cette conscience de soi est le fondement de toutes les vertus, de l’honneur, de l’amitié, du courage, de tout sacrifice, de toute gloire, etc.)

 

TROISIÈME DEGRÉ: LA RAISON

§ 40. La raison est la suprême union de la conscience et de la conscience de soi, c’est-à-dire de la connaissance d’un objet et de la connaissance de soi. Elle est la certitude que ses déterminations ne sont pas moins objectales, ne sont pas moins des déterminations de l’essence des choses qu’elles ne sont nos propres pensées. Elle est, en une seule et même pensée, tout à la fois et au même titre, certitude de soi, c’est-à-dire subjectivité, et être, c’est-à-dire objectivité.

§ 41. En d’autres termes: ce que nous discernons grâce à la raison est un contenu, 1° qui ne consiste pas en nos propres représentations ou pensées, par nous-mêmes produites, mais contient l’essence des choses telles qu’elles sont en elles-mêmes et pour elles-mêmes, et a une réalité objective, — et 2° qui n’est pas quelque chose d’étranger pour le Je, de donné au Je, mais qui est pénétré par lui, approprié à lui et, par conséquent, tout aussi bien engendré par lui.

§ 42. Ainsi le savoir de la raison n’est pas la simple certitude subjective, mais également vérité, car la vérité consiste dans l’accord, ou, plutôt, dans l’unité entre la certitude et l’être, c’est-à-dire dans l’objectalité.

 

Deuxième subdivision: Logique

INTRODUCTION

§ 1 La science de la logique a pour objet la pensée, avec l’ensemble de ses déterminations. On appelle logique naturelle l’entendement naturel qui, par nature, appartient à l’homme, absolument parlant, ainsi que l’usage immédiat qu’il en fait. Mais la science de la logique est le savoir de la pensée en sa vérité.

Éclaircissement. La logique considère le domaine de la pensée, absolument parlant. La pensée est sa sphère propre. Elle constitue un tout pour lui-même. Le contenu de la logique est l’ensemble des déterminations propres à la pensée elle-même et qui n’ont absolument aucun autre fondement qu’elle. Ce qui lui est hétéronome est ce que lui est, absolument parlant, donné par la représentation. La logique est, par conséquent, une grande science Il faut assurément faire une distinction entre la pensée pure et la réalité, mais dans la mesure ou l’on entend par réalité la véritable effectivité, la pensée, elle aussi, est réelle. Et, dans la mesure où l’on n’entend que la présence sensible et extérieure, la pensée alors possède une bien plus haute réalité. Elle a donc un contenu, qui est elle-même sur un mode autonome. — En étudiant la logique, on apprend à penser de façon plus correcte, car, en pensant la pensée de la pensée, l’esprit se fortifie. On apprend à connaître la nature de la pensée, ce qui permet de déceler les cas où la pensée veut se laisser induire en erreur. Il faut savoir se rendre à soi-même raison de ce qu’on fait. De la sorte on s’affermit et l’on évite de se laisser tromper par les autres.

§ 2. Absolument parlant, la pensée est la saisie et compréhension du varié dans l’unité. Le divers en tant que tel appartient à l’extériorité absolument parlant, au sentiment et à l’intuition sensible.

Éclaircissement. La pensée est ce qui ramène tout divers à l’unité. En exerçant sur les choses son activité pensante, l’esprit les réduit aux formes simples qui sont les pures déterminations de l’esprit. Le divers est tout d’abord extérieur à la pensée. Dans le mesure où nous appréhendons la diversité sensible, nous ne pensons pas encore; la pensée ne commence qu’avec la mise en relation de cette diversité. Nous appelons sentiment ou sensation l’appréhension immédiate du divers. Lorsque je sens, je suis seulement informé de quelque chose- mais, par l’intuition, j’appréhende, dans l’espace et dans le temps, une réalité qui m’est extérieure. Le sentiment devient intuition lorsqu’il est spatialement et temporellement déterminé.

§ 3 La pensée est abstraction dans la mesure où l’intelligence part d’intuitions concrètes, laisse de côté l’une des déterminations variées que fournissent ces intuitions et, en faisant ressortir telle autre de ces déterminations, lui confère la forme simple de la pensée.

Éclaircissement. Si je laisse de côte toutes les déterminations de l’objet, il ne reste rien. Mais si je laisse de côté une détermination et que j’en fasse ressortir une autre, cette dernière est abstraite. Par exemple, je n’ai savoir du Je qu’autant que je me sépare de toute détermination. Mais c’est là un moyen négatif. Je nie de moi-même les déterminations et ne laisse place qu’à moi-même en tant que tel. L’abstraction est l’aspect négatif de la pensée.

§ 4. Le contenu des représentations est emprunté à l’expérience, mais la forme même de l’unité et ses autres déterminations ont leurs sources, non point en ce qu’elles présentent d’immédiat en tant que tel, mais bien dans la pensée.

Éclaircissement. Absolument parlant, le Je signifie pensée. Lorsque je dis: Je pense, j’énonce une tautologie. Le Je est parfaitement simple. Je suis pensant, et toujours pensant. Cependant nous ne saurions dire : Je pense toujours. En soi, oui certes, mais notre objet n’est pas toujours lui-même pensée. Néanmoins, en ce sens que nous sommes un Je, nous pouvons dire que nous pensons toujours, car le Je est toujours la simple identité avec lui-même, et c’est là penser. En tant que Je, nous sommes le fondement de toutes nos déterminations. Dans la mesure où l’objet est pensé, il reçoit la forme de la pensée et devient objet pensé. Il est égalisé au Je, ce qui signifie qu’il est pensé.

§ 5. N’entendons pas pour autant que cette unité n’advienne que par la pensée à la diversité des objets et que le lien y soit d’abord introduit de l’extérieur; I’unit6 appartient tout aussi bien à l’objet et, avec ses déterminations, en constitue également la nature propre.

§ 6  Il y a trois sortes de pensées: 1° les catégories; 2° les déterminations réflexives; 3° les concepts. La doctrine des deux premières constitue en métaphysique la logique objective; la doctrine des concepts constitue la logique proprement dite, ou subjective.

Éclaircissement. La logique contient le système de la pure pensée. L’être est 1° l’immédiat; 2° l’intérieur; les déterminations de la pensée retournent en elles-mêmes. Les objets de la métaphysique habituelle sont la chose, le monde, l’esprit et Dieu, ce qui donne naissance aux diverses sciences métaphysiques : ontologie, cosmologie, pneumatologie et théologie.

3° Ce que représente le concept est un étant, mais aussi un essentiel. Par rapport à l’essence, en tant que médiate, l’être se comporte comme l’immédiat. Les choses sont, absolument parlant, mais leur être consiste à manifester leur essence. L’être se fait essence, ce qui signifie, en d’autres termes, que l’être présuppose l’essence. Mais, encore que l’essence, par rapport à l’être, apparaisse comme le médiat, l’essence est pourtant l’originaire. En elle l’être revient à son fondement; dans l’essence l’être se supprime. Son essence est de la sorte une réalité devenue ou produite, mais ce qui apparaît comme devenu est en même temps bien plutôt l’originaire. Le transitoire a l’essence pour base et c’est à partir d’elle qu’il devient.

Nous constituons des concepts. Ils sont quelque chose que nous posons, mais le concept contient aussi la chose en elle même et pour elle-même. Par rapport à lui, l’essence est derechef le posé, mais le posé se comporte cependant comme vrai. Le concept est, pour une part, le subjectif, pour une autre part, l’objectif. L’idée est l’union du subjectif et de l’objectif. Quand nous disons qu’elle est un simple concept, nous en laissons échapper la réalité. La pure objectivité est, au contraire, sans concept. Mais l’idée indique la façon dont le concept détermine la réalité. Tout ce qui est effectif est une idée.

§ 7. La science présuppose qu’ait été déjà supprimée la séparation entre elle-même et la vérité, c’est-à-dire que l’esprit n’appartienne plus au phénomène, comme c’est le cas lorsqu’on le considère dans la doctrine de la conscience. La certitude qu’elle a d’elle-même embrasse tout ce qui est objet pour la conscience, chose extérieure ou même pensée produite par l’esprit, dans la mesure où cette conscience ne contient aucun des moments de l’être-en-soi et pour-soi : être en soi, c’est-à-dire simple égalité à soi-même, — présence, c’est-à-dire possession d’une déterminité, être pour autre chose, — et être pour soi, c’est-à-dire, au sein de l’altérité, fait d’être simplement retourné en soi et d’être auprès de soi La science ne cherche pas la vérité, mais elle est dans la vérité et elle est la vérité même.

(...)