Extrait du Lachès de Platon

 

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SOCRATE (S): - Essayons, Lachès, de définir le courage... Voyons, essaye de dire ce que je te demande: qu'est-ce que le courage?

LACHÈS (L): - Par Zeus, Socrate! il n'est pas difficile de répondre! Quand on accepte de rester dans le rang et de repousser l'ennemi, au lieu de prendre la fuite devant lui, alors, sache-le bien, on ne peut manquer d'être homme courageux.

S: - C'est fort bien dit, Lachès! Mais sans doute suis-je cause, faute de m'être exprimé clairement, que ta réponse ne cadre pas avec ce que j'avais en tête, quand je te posais la question.

L: - Que veux-tu dire par là, Socrate?

S: - Je vais te l'expliquer, à condition que j'en sois capable. Un homme courageux, c'est bien, je pense, celui dont tu parles, qui, demeurant dans le rang, combattra les ennemis.

L: - C'est du moins ce que je déclare.

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S: - Et moi aussi, effectivement! Que dire cependant, cette fois, de celui-ci qui, dans la fuite et sans rester dans le rang, combattrait néanmoins l'ennemi?

L: - Courageux, en prenant la fuite?

S: - À la façon même, je pense, des Scythes qui, dit-on, ne combattent pas moins en prenant la fuite qu'en poursuivant. On pensera en outre à l'éloge que fait Homère des chevaux d'Énée qui, à l'en croire, savaient avec grande rapidité, ici et là, poursuivre aussi bien que fuir; et c'est sous ce rapport aussi qu'il a glorifié Énée lui-même, sous le rapport de son savoir en l'art de fuir, quand il l'a appelé: un maître machineur de fuite.

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L: - Et il avait raison, Socrate, car c'est de chars qu'il parlait; de ton côté, tu allègues l'exemple des cavaliers scythes, et c'est en effet ainsi que combat leur cavalerie. Mais l'infanterie de ligne des Grecs combat de la façon que je dis.

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S: - À l'exception sans doute, au moins, de celle des Lacédémoniens. À Platées en effet, quand ils furent en face des soldats perses cuirassés de lattes d'osier, il n'acceptèrent pas, dit-on, de les affronter en combattant sur place, mais ils prirent la fuite; puis, une fois rompus les rangs des Perses, ils firent volte-face et se battirent à la façon de cavalier, remportant ainsi la victoire dans cette bataille.

L: - C'est la vérité.

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S: - En somme, ainsi que je le disais à l'instant, je suis cause que tu ne m'aies pas bien répondu, parce que je n'avais pas bien posé ma question. Le courageux desquels je souhaitais m'informer auprès de toi, ce n'étaient pas seulement ceux qui le sont dans le combat d'infanterie, mais aussi dans le combat de cavalerie et dans l'ensemble des formes de la pratique guerrière; ce n'étaient pas non plus seulement ceux qui le sont à la guerre, mais aussi ceux qui ont du courage dans les périls auxquels on s'expose sur mer; et aussi tous ceux qui sont courageux devant la maladie, tous ceux qui le sont devant la pauvreté ou devant les vicissitudes de la vie publique, ni non plus seulement tous ceux qui font face avec courage aux peines et aux craintes, mais ceux aussi qui ont l'énergie de combattre leurs convoitises ou leurs plaisirs, aussi bien en restant sur leurs positions qu'en faisant volte-face. Car il y a bien, Lachès, même en ce genre de choses, des hommes courageux!

L: - Très courageux, même, Socrate!

S: - Donc, ils sont courageux, tous; mais le courage que possèdent les uns a le plaisir pour théâtre, la peine et celui des autres, les convoitises pour ceux-ci, les craintes pour ceux-là, tandis qu'il y en a d'autres, j'imagine, qui, dans les mêmes occasions, font preuve de lâcheté.

L: - Hé! absolument.

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S: - Ce que peut bien être chacune de ces deux façons de se comporter, voilà ce que je désirerais savoir de toi. Essaie donc, tout d'abord au sujet du courage, de m'expliquer ce qu'il y a d'identique en toutes ces variétés de courage. Mais peut-être ne comprends-tu pas bien encore ce que je veux dire?

L: - Non, pas encore tout à fait.

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S: - Eh bien! voici ce que je veux dire. Si c'était par exemple sur ce que peut bien être la rapidité, que portait ma question, sur ce caractère qui peut, chez nous, se rencontrer aussi bien dans l'acte de courir que dans celui de jouer de la cithare, dans l'action de parler ou dans celle d'apprendre, et dans quantité d'autres; sur ce caractère que nous possédons même presque en tout ce qui mérite considération: dans les activités de nos mains ou de nos jambes, de notre bouche comme de notre voix ou de notre pensée. N'est-ce pas de la sorte que, toi aussi, tu entends la chose?

L: - Hé! absolument.

S: - Que maintenant on me pose cette question: " Socrate, qu'entends-tu par ce caractère auquel, dans tous les cas, tu donnes le nom de "rapidité"? ", je répondrais au questionneur: " La capacité d'exécuter beaucoup d'actes en peu de temps, voilà ce que, moi, j'appelle "rapidité", eu égard aussi bien à l'émission de la voix qu'à la course et à tout le reste. "

L: - Et en le disant tu ne te tromperais pas!

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S: - Alors, Lachès, essaie donc à ton tour d'en faire autant pour le courage et de me dire quelle est la capacité, identique dans le plaisir, dans la peine, dans tous les cas où tout à l'heure nous assurions le trouver, à laquelle on donne, en fin de compte le nom de "courage".

L: - Il me semble que c'est une certaine fermeté d'âme, s'il faut, dire ce qu'est le courage dans tous les cas de la série.

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S: - Mais bien sûr, il le faut, au moins si nous devons, nous, répondre à la question posée! Voici maintenant ce qui est, à mes yeux, évident: je ne crois pas que toute fermeté d'âme te paraisse courageuse! Or voici où j'en trouve la preuve. J'en suis en effet presque certain: toi, Lachès, tu regardes le courage comme une des choses qui sont très belles.

L: - Sois-en pleinement certain, comme une de celles qui sont d'une beauté sans égale!

S: - Or, la fermeté qui s'accompagne de réflexion est une fermeté d'âme belle et bonne?

L: - Absolument.

S: - Mais que dire de celle qui s'accompagne d'irréflexion ou de folie? N'est-elle pas, au contraire de l'autre, dommageable et nuisible?

L: - Oui.

S: - Alors appelleras-tu belle une pareille chose, une chose qui est nuisible et dommageable?

L: - Ce ne serait pas juste, Socrate.

S: - Tu ne reconnaîtras pas le courage de cette sorte, puisqu'elle n'est pas belle et que le courage est beau?

L: - Tu as raison.

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S: - En conséquence, ce serait, d'après ta thèse, la fermeté réfléchie qui serait le courage?

L: - Il me semble.

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S: - Voyons maintenant en vue de quoi la fermeté est réfléchie. Est-ce quand la réflexion va à tout indistinctement, aux grands objets comme aux petits? Je m'explique. Supposons par exemple que quelqu'un se montre ferme à dépenser de l'argent avec réflexion, parce qu'il sait le bénéfice qu'il trouvera à avoir fait cette dépense. Est-ce que cet homme-là est courageux?

L: - Ma foi non, par Zeus!

S: - Autre exemple. Supposons un médecin dont le fils, ou tout autre, est atteint d'une pneumonie, et demande qu'il lui donne à boire ou à manger; au lieu de se laisser attendrir, il est plein de fermeté...

L: - Pas davantage, cette fermeté ne serait en aucune façon du courage.

S: - Exemple guerrier maintenant: voici un homme fermement décidé à se battre, qui a tout calculé avec réflexion: la certitude qu'il a d'être secouru par d'autres, l'infériorité numérique et militaire de ceux contre qui il se bat, par rapport à ceux de son propre camp; qui a en outre la supériorité de la position; est-ce cet homme-là, dont la fermeté d'âme s'accompagne d'un tel ensemble de réflexions et de préparations favorables que tu déclareras plus courageux que celui qui, dans l'armée opposée, est bien décidé à tenir bon, à être ferme?

L: - Ma foi, Socrate, c'est, à mon avis, celui qui est dans l'armée opposée!

S: - Cependant sa fermeté d'âme est moins réfléchie que celle du premier?

L: - C'est vrai.

S: - Alors, c'est, déclareras-tu, celui dont la fermeté s'accompagne de la connaissance de l'équitation qui, dans le combat de cavalerie, sera inférieur en courage à celui qui n'a pas cette connaissance.

L: - C'est mon avis.

S: - Et aussi celui chez qui la connaissance en matière de lancement avec la fronde ou de tir à l'arc, ou de toute autre technique, accompagne la fermeté de l'âme.

L: - Sans doute.

S: - Et s'il s'agit de descendre dans un puits et de plonger, tous ceux qui, sans y être exercés, consentent à courir fermement un tel risque ou tout autre pareil, tu les déclareras plus courageux que ceux qui le font parce qu'ils en ont la pratique?

L - Peut-on dire autre chose, Socrate?

S - Non, si l'on pense ainsi.

L: - C'est bien ainsi que je pense.

S: - Et pourtant, Lachès, la fermeté que ces gens-là montrent à se risquer est moins réfléchie que celle de ceux qui se risquent avec compétence.

L: - Évidemment.

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S: - Mais n'avons-nous pas vu auparavant que l'audace et la fermeté irréfléchies étaient laides et nuisibles?

L: - Si.

S: - Et nous étions convenus que le courage était une belle chose.

L: - En effet.

S: - Or maintenant nous disons au contraire que cette chose laide, la fermeté irréfléchie de l'âme, est le courage.

L: - C'est vrai.

S: - Est-ce là bien raisonner, à ton avis?

L: - Non, par Zeus, ce n'est pas bien. "

Platon, Lachès , extraits. Adapté par Jean Laberge.