Le projet de paix perpétuelle d’Emmanuel Kant (1795)

 Olivier Lalonde  

Le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804), considéré de nos jours comme l’un des plus grands philosophes de tous les temps, a acquis cette notoriété par l’originalité de sa pensée. Il put d’ailleurs profiter de cette popularité internationale de son vivant, bien que n’étant jamais sorti de Königsberg en Prusse orientale, sa petite ville natale. Étant d’abord professeur d’université, il ne devint célèbre qu’à l’âge de 57 ans, lorsque parut la Critique de la raison pure (1781) qui représente le fondement de son œuvre. Il est bien connu aussi pour son Projet de paix perpétuelle (1795) qui influença la recherche de la paix jusqu’à aujourd’hui et dont il sera question dans ce texte.

Le projet

On connaît bien la différence entre les rapports intraétatiques et interétatiques. Les relations à l’intérieur d'un État sont régies par des lois appliquées par un pouvoir exécutif et résultent habituellement en une bonne cohésion intérieure. Par contre, les relations internationales reposent sur des rapports de force. C’est la loi de la jungle qui mène inévitablement à la guerre. De là est venue l’idée de donner au monde une forme juridique semblable à celle d'un État et qui pourrait assurer la paix entre les nations. Cette idée n’est pas exclusivement kantienne, d’autres l’ont eue avant comme l’abbé de Saint-Pierre et Jean-Jacques Rousseau, mais c’est Kant qui, en la poussant plus loin, influença plus directement le XXe siècle.

Pour Kant, la paix n’est pas l’état naturel entre deux guerres et n’a de signification qu’en étant perpétuelle. C’est pourquoi elle doit être établie par un projet à long terme. Pour ce faire, il propose dans son livre une première partie semblable à un traité de paix, dont les articles préliminaires définissent les conditions d’une paix qui ne soit pas seulement une suspension de la guerre, comme le respect de la territorialité et de la souveraineté des autres États, l’abolition des armées permanentes, l’impossibilité de s’endetter pour la guerre et la nécessité de bannir toute pratique machiavélique. Cette partie se conclut par trois articles définitifs montrant que, par le droit, la paix peut être instaurée en multipliant les républiques libres ayant leur propre droit public, en les unissant en une fédération faisant respecter le droit des gens choisi par et pour les différents peuples, puis en définissant le droit cosmopolitique correspondant à une ébauche du droit international que nous connaissons.

La deuxième partie peut être considérée comme un traité sur la paix établissant la validité et la cohérence entre les articles. Il veut d’abord montrer que par la nature, la paix est possible mais qu’il y a encore place à la volonté politique des hommes, source de guerre. C’est donc par nécessité que les hommes tendent à construire un monde où ils se sentent en sécurité, mais aussi en liberté. Il montre aussi l’importance du philosophe en politique et de la nécessaire transparence de celle-ci pour que le Droit soit respecté à sa juste valeur sans qu’il y ait trop de méfiance entre États. Les philosophes devraient guider les politiciens dans la définition des droits pour s’assurer que les lois découlent de la raison et soient ainsi universelles, c’est-à-dire bonnes pour tous tant que le contexte est le même. C’est de cette façon que la paix serait possible, par une politique (des relations intra et interétatiques) rendant hommage au Droit basé sur la morale, la raison.

Bien sûr, on a depuis beaucoup critiqué le projet de Kant, le qualifiant d’utopiste. Et même si la situation a beaucoup changé depuis, son influence reste remarquable. On pense tout de suite à l’Organisation des Nations Unies (ONU), à la Cour Pénale Internationale de justice (CPI) et même à la création du GATT devenu l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) découlant de son idée selon laquelle le commerce, incompatible avec la guerre, serait un facteur de rapprochement des peuples. Par contre, au contraire de ce que plusieurs prétendent, le caractère utopiste de ce projet n’est pas prouvé par le fait qu’il y ait guerre malgré ces institutions. Ces institutions internationales sont défaillantes, non seulement parce qu’elles ne sont pas toujours basées sur le droit des peuples, mais aussi  parce qu’elles n’ont pas de pouvoir exécutif effectif et ne disposent donc d'aucun moyen d’appliquer ses bons et moins bons principes. En fait, elles ne sont que la résultante de la volonté propre des nations qui en font partie. De plus, bien des conditions préalables, comme l’abolition des armées permanentes, sont loin d'être remplies. L’utopie relève plus de la question des moyens: comment en effet convaincre les États de céder du pouvoir à un gouvernement mondial ou à une fédération d’états libres, afin de faire passer le droit des peuples et des citoyens du monde avant celui des « droits » égoïstes des États, des dirigeants ou des multinationales? Peut-être manque-t-il de républiques permettant de faire entendre la raison des peuples? Reste à espérer, comme Kant le souhaitait, que s’installe une mondialisation humaine, respectueuse de la diversité et de la liberté des États, ceux-ci ne devant être soumis qu’à leur propre volonté et qu’aux lois internationales qu’ils auront élaborées dans un esprit de collaboration et d'égalité entre les nations.

Le passé composé, avril 2004.

© CVM, 2004

Bibliographie :

Emmanuel KANT, Projet de paix perpétuelle, collection Mille et Une Nuits, n°327, traduction de Karin Rizet. Paris, 2001.

BOUMESHOULI, Brahim Le projet de paix perpétuelle, de Kant à Habermas.  

CARFANTAN, Serge : Vers la paix perpétuelle.

LLAPASSET, Joseph :  Kant, Vers la paix perpétuelle.   Un commentaire sur le traité de Kant. 

MAGEE, Byran, dir.  Histoire de la philosophie, Éditions Libre Expression, Montréal, 2001, p.132-137.

PAILLARD, Christophe. La paix perpétuelle est-elle posible? Kant ou la raison irénique.

ROBITAILLE, Antoine.« Une paix allemande », Le Devoir 18 janvier 1997.

ZITOUNI, Adel. Essai contributif à la réflexion sur la question de la paix.

« Mouvement pour la paix », Recto-Verso, no 303 (Juillet/Août 2003); SELEANU, André.  « Portrait de Martin Duckworth » : Ibid.; ROY, Julie.  « Entrevue avec Madeleine PARENT ». Ibid.  On y traite des manifestations pacifistes et des mouvements pour la paix.